‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 441 sur 602 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

DES RVPTOIRES OV CAVTERES POTENTIELS.

Ruptoire est un cautere potentiel, lequel par sa vertu caustique brusle et fait eschare. On les applique pour faire ouuerture à quelque partie, comme pour faire vacuation , deriuation, reuulsion , et attraction des humeurs. D’auantage seruent aux piqueures et morsures des bestes venimeuses, et aux apostemes veneriques, et bubons, et charbons pestilentiels,

s’il n’y a grande inflammation , parce que louuerture faite par iceux est beaucoup à loüer (ainsi que ay escrit au traité de la Peste), d'autant qu’ils obtondent et attirent le venin du profond à la superficie, et donnent ample issue à la matiere coniointe :

semblablement sont fort propres aux apostemes pituiteuses et phlegmatiques, pource que par leur chaleur ils aident à cuire l'humeur froid et crud, malaisé à suppurer, et aux autres apostemes où il y a crainte de flux de sang : à couper les veines variqueuses, et pareïillement à consommer chairs superflues et pourries trouuées dedans les loupes, et faire cheoir les bords calleux des vlceres, et autres choses qui seroient longues à reciter,

Or les matieres desdits cauteres, sont calx viua !, cendre de chesne, de grauelée, tithymal, pommelée, de figuier, de tronc de choux, de féues, de serment de vigne, et autres semblables : pareillement des sels, comme ammoniac, alkali, aæungia vitri nigra ?, sal nitrum, vitriol romain, et autres semblables. Et de toutes ces choses on fait vn sel qui sera fort corrosif, selon la quantité et qualité des choses dont ils seront composés, lequel par sa chaleur est caustique, faisant eschare et crouste comme vn fer ou charbon ardent, et partant fait ouuerture en consommant et erodant le euir et la chair où on les applique.

Exemple de faire cauteres potentiels,

Prenez chaux viue trois liures, la-

1 Ces mots calx viua n’ont été ajoutés que dans la première édition posthume.

2 Encore un mot ajouté dans la première édition posthume; auparavant on lisait seulement, axzungia vitri.

quelle: sera esteinte en vn seau de lexiue de Barbier : et aprés que ladite lexiue sera rassise, on la coulera , et dedans icelle on mettra sein de verre, et cendre de grauelée, de chacun deux liures., sel nitre et sel ammoniac, de chacun quatre onces : lesdites choses se doiuent pulueriser grossement , puis il les faut faire vn peu boüillir, et les laisser infuser par l’espace d’vn iour et vne nuit, en les remuant par plusieurs fois : puis faut passer lesdites choses par dedans vne grosse {oile en double, à fin que nulle chose térrestre y soit adioustée :

et estant cecapitel clair, comme pure eau, sera posé en vn vaisseau de cuiure, comme vn bassin à Barbier : puis on le fera boüillir promptement et auec grande flamme en le remuant tousiours, ‘pour garder que le sel n’adhere contre le bassin. Et lors que.ledit capitel sera consommé à moitié ; il y faut ietter du vitriol en poudre deux onces (à fin que les eschares tombent plustost) et laisser le bassin sur le feu iusques à ce que toute l'humidité soit presque consommée :

alors faut tailler la terrestrité ou sel qui se fait du capitel , et en former les cauteres gros et petits, longs, ronds, quarrés, et de telle figure que voudras, auec quelque instrument de fer chaud et non froid, comme d’vne spatule ou autre semblable, et les faut tousiours tenir sur le feu, iusques à ce que l'humidité soit consommée : puis mettras lesdits trochisques ou cauteres dedans vne phiole de verre, et sera bien estoupée , en sorte que nul air n’y puisse entrer :

puis en vseras à {a commodité.

1 Edition de 1575 : Par dedans vn charrier double, ou autre toiles e

LE VINGT-CINQVIÈME LIVRE

Autres cauteres 1.

Prenez vn fagot de troncs de féues auec les cosses ?, et deux fagots de troncs de choux, quatre.iauelles de serment de vigne, eten faites cendres, lesquelles mettrez en vn seau d’eau de riuiere, et laisserez infuser par l'espace d’vn iour et vne nuict, les remuant souuent: puis aprés adiousterez bonne chaux viue deux liures, sein de verre demie liure, cendre de grauelée deux liures, sel nitre quatre onces: le tout sera mis en poudre, et les laisserez encore infuser deux ou trois iours, en les remuant par plusieurs fois: puis on passera le capitel par vae toile en double, ou en vne chausse d’'hippocras, tant quelecapitel soit fort clair, et le ferez consommer sur le feu, comme il a esté dit : et sur la fin que verrez l'humidité presque consommée, vous adiousterez deux ou trois onces de vitriol, et les tiendrez tousiours sur le feu, iusques à ce que peu d'humidité apparoisse : puis formerez tels cauteres de telle grosseur et figure que voudrez, comme il a esté dit cy dessus. Et noterez de rechef qu’en les cuisant, vous empescherez auec vne spatule que le capitel n’adhere contre le bassin, et le garderez comme a esté dit.

Autres

Prenez de la cendre de vieil bois

1 L'édition de 1575 donnait ici la formule suivante, effacée dès 1579.

«24, Calcis viuæ 1b. ïiij.

Cinerem sarmentorum, truncorum fabarum Ct clauelatorum ana 1. ij.

Infunde omnia simul in licinio barbitonsoris, et fiat capit. ad vsum. »

2 Ceci est le texie de la première édition posthume ; les premières éditions portent:

‘Prenez vn fagot de paillé, ou tronc de febues.

de chesne noüeux en bonne quantité, non pourri, et en faites lexiue, laquelle ferez de rechef repasser par autres cendres dudit bois, à fin de rendre ladite lexiue plus forte , et fera-on cela par trois ou quatre fois :

puis en icelle on fera esteindre chaux viue, et de ces deux choses sera fait capitel, duquel on fera bons cauteres : Car ceste cendre est chaude au quatriéme degré : et pareïllement les pierres dont on fait la chaux par leur cuisson sont ignifiées et chaudes aussi au quatriéme degré. le diray plus, que jay fait des cauteres de la seule cendre de bois de chesne, voire qui operoient promptement et vigoureusement!

Autre.

Prenez vn demy boisseau de cendres communes, et les calcinez toutes seiches iusques à ce qu’elles deuiennent blanches, et de ce en soit fait capitel pour cauteres, lesquels trouuerez estre bons?. Et pour sçauoir si le capi- tel ou lexiue est assez forte, faut qu'vn œuf nage dessus.

1 Avant cette formule, l'édition de 1575 €n offrait encore une autre, qui a été aussi effacée en 1579 comme l’une des précédentes. |

« Autre cautere pour faire promptement.

» Prenez demie-once de sauon noir, cantharides subtilement puluerisees vn scrupule, ius de‘pommelee vne drachme, chaux yiue en poudre, tant qu’il en faut pour faire vne paste, de laquelle vseras pour cau- tere : icelle ayant esté gardee quelques jours pert sa vertu caustique, si ce n’est qu’elle fust appliquee sur la chair où le cuir seroit escorché, »

.… 3 Cette formule a été ajoutée seulement .€n,1585. En conséquence Ja remarque qui suit s’appliquait à la formule précédente dans les éditions de 15715 et 1579.

Autre,

Prenez des cendres faites de troncs de fêues üij. liures, chaux viue, cendre grauelée, cendres de bois de chesne fort cuittes ana .ij. Puis lesdites choses seront mises en vn seau de lexiue faite de cendres de chesne, et les remuer fort : puis les laisser infuser l’espace de deux iours. Aprés on les fera passer par quelque vaisseau propre, lequel sera percé au fond en plusieurs endroits, y ayant mis quelque bouchon de paille : à fin que le capitel puisse mieux passer et se rendre plus clair. Et faut le repasser par trois ou quatre fois, à fin qu’il prenne la qualité des ingrediens : et faut de necessité qu’il soit bien clair, et qu'il n’y reste aucune terrestrité.

Aprés le faut mettre en vn bassin de cuiure, et le faire tant boüillir sur le feu qu’il demeure espais : et subit qu’il commencera à s’espaissir, faut augmenter le feu sous ledit bassin : et la matiere estant assez congelée, on formera les cauteres comme l’on vou-

dra : puis seront gardés comme des-

sus, pour en vser à la necessité t, Cauteres de velours.

Cesiours passés ? ie me suis trouué auec vn philosophe, grand extracteur de quinte-essence, ounous tombasmes en propos sur les cauteres potentiels :

# 1 La première édition ajoutait ici : lesquels par dessus tous autres d'ay trouué meilleurs. Cette phrase a dû être retranchée en 1579, à raison de l'addition du long article qui va suivre, et dans lequel Paré décrivait un nouveau cautère bien supérieur aux précédents.

2 Ces iours passés : je répète que tout ce long article a été publié pour la première fois en 1579.

lequel me dit en scauoir des plus excellens que iamais furent, et que leur operation se faisoit en peu de temps sans douleur, ou bien peu, aussi que leurs eschares estoient mollassés et humides, et qu'il ne falloit pour les faire tomber y faire aucunes scarifications. Alors ie le priay bien affectueusement ! m'en vouloir donner la description, à quoy il me respond qu’il ne le pouucit faire, parce que c’estoit l’vn de ses plus grands secrets, mais qu'il m'en donneroit quand ÿ'en aurois affaire : subit le prie m'en donner vn, ce qu’il fit, lequel tost aprés l’appliquay sur le bras d’vn de mes seruiteurs pour en faire preuue. Ie proteste à Dieu qu’il n’y fut qu’enuiron demie heure qu’il ne fist vn vlcere à y mettre le doigt et profond iusqu’à los, et n’estoit ledit cautere que de la grosseur d’vn pois, lequel laissa son eschare molle et humide, comme ledit extracteur m’auoit dit. Quand ie conneu par experience (el effet, subit m’en retourne trouuer le maistre quintessencieux , et le priay de rechef, quoy qu’il m’en coustast, m’en donner la description desdits cauteres, et ensemble la maniere de les faire: dequoy il me refusa tout à plat, et de tant que ie me montrois affectionné à auoir son secret, de tant plus il faisoit Le rencheri: en fin ie luy dis que ie luy donnerois du velours pour faire vne paire de chausses. Quoy ouy, il accorda ma priere, à la charge que iamais ne le dirois à personne, et aussi que ne l’escrirois en monliure, me reprochant que ï’estois trop liberal de communiquer

1 Les éditions de 1579 et 1585 disent simplement : Alors ie le priay. Ces mots : bien affectueusement, se lisent pour la première fois dans l’édition posthume de 1598.

LE VINGT-CINQVIÉME LIVRE

mon sçauoir, à quoy ie luy respons que si nos deuanciers eussent fait cela, nous sçaurions peu de choses. Ces propos finis, ie luy fis baïller le velours, et me donna la description et la maniere de faire ses cauteres, à la charge que ie ne le dirois à personne, ny pareillément l’escrirois : ce que ie luy promis de parolle, et non de volonté, parce que tel secret ne doit estre enseueli en la terre, pour l’excellence desdits cauteres : qui est qu’ils operent sans douleur, pourueu

| que la partie sur laquelle on les veut

appliquer soit exempte d’inflammation et douleur, et laissent leur eschare assez molle et humide, principalement appliqués aux corps mollasses, comme femmes et ’enfans, ce qu’aucuns des autres ne font. au moins que j’ay peu encore descouurir.

Et n’a esté faute de diligence, m’enquestant soigneusement de tous les chirurgiens de ceste ville, lesquels se vantent chacun pour soy auoir la pierre philosophale des cauteres, mais pas vn d’eux ne m’a voulu tant fauoriser que de me departir ceste pierre philosophique, disant que leurs peres et freres la leur auoient laissée, comme vn heritage paternel : ioint aussi que si ie sçauois ce grand secret, ie ne faudrois de le descrire en mon liure, et partant seroïent frustrés de leurs chers et bienaimés cauteres :

mais ie sçay que ie leur feray laisser prise, et qu'ils viendront à mespriser leur grand secret, lors qu’ils auront conneu par experience l’excellence de ceux du philosophe t,

Or il nous faut à present descrire

1 Cette histoire est une des plus curieuses et des plus importantes à la fois, pour faire voir jusqu'où Paré portait l'amour de la science, c’est-à-dire au-delà même des bor-

les ingrediens, et la maniere de former lesdits cauteres, à fin que tous les Chirurgiens, non seulement de Paris, mais de toute l'Europe, puissent secourir les malades qui en auront besoin. À iceux ie donneray le nom de Cauteres de velours, à raison qu'ils pe font douleur, principalement quand ils seront appliqués sur les parties exemptes d’inflammation et douleur , comme j'ay dit, et aussi que ie les ay recouuerts par du velours.

Prenez cendre de gosseaux de féues,en lieu desquels l’on prendra les troncs, cendre de bois de chesne bien cuitte, de chacun trois liures, eau de riuiere six quartes!, vne liure de cendre grauelée, quatre onces d’alun de glace en poudre, que l’on mettra en vn chaudron, puis l'on remuera le tout ensemble : cela fait, on y mettra vne pierre de chaux viue , de la pesanteur de quatre liures, et y estant esteinte, faut de rechef broüiller et mesler tout par plusieurs fois, et laisser lesdites choses par l’espace de deux iours,en les remuant souuent, à fin de faire le capitel (ou lexiue) plus forte. Cela fait , ferez le tout vn peu boüillir, à fin que par l’ebullition la qualité ignée demeure au capitel ? : puis coulerez le tout au

nes d’une probité stricte et d’une stricte humanilé ; en même temps elle ne laisse pas de jeter du jour sur l'esprit de la chirurgie parisienne de ce temps,

1 L'édition de 1579 dit : Æau de riuiere un seau, que l'on mettra en vn chaudron, etc. Il s'ensuit que Ja formule n'était point alors telle qu’on la lit aujourd’hui ; le texte actuel est de 1585. D'où est venu ce changement? Paré a-t-il rectifié la première formule de lui-même ou d’après de nouveaux renseignements? c’est ce qu’il est impossible de déterminer.

2 Ici encore le texte a varié suivant les

trauers d’vne grosse nappe ou charier, et ceste colature la faut ietter sur lesdites cendres deux ou trois fois, à fin que ledit capitel en prenne la vertu ignée : puis on le fera boüillir dedans vn bassin de Barbier, ou en vn vaisseau de terre plombé, à grand feu fait de charbon , iusques à ce que le tout soit reduit en matiere terrestre, ou sel.

Or voicy le secret et moyen de bien faire tous cauteres potentiels : c’est qu'il ne faut tenir ledit sel tant sur le feu , que son humidité soit du tout tarie, de peur de consommer du tout l'humidité : partant on l'ostera de dessus le feu ayant encore quelque certaine humidité : puis seront formés cauteres, gros, petits, ronds, longs, selon la volonté de celuy qui les formera, puis subit aprés seront mis en yne ou plusieurs fioles de verre renforcé , bien bouchées et estoupées, de peur que l'air ne les reduise en eau :

et seront lesdits cauteres gardés en lieu chaud et sec , et non humide, de peur qu’ils ne se fondent et reduisent en eau, pour en vser quand il sera besoin.

Et si quelqu’ vn me vouloit obiecter n’auoir tenu promesse audit extracteur , que ne le dirois à personne , ny que les escrirois : ie luy respons que puis qu'il me les auoit vendus, qu'ils estoient miens : et partant ie pense ne luy auoir fait tort: au contraire luy ei moy auons fait chose qui seruira au public t.

éditions. En 1579 on lisait seulement : Cela fait, coulerez le tout, etc. ; en 1585 : Cela fait, ferez le tout boüillir, puis coulerez le tout ; enfin le texte actuel est de la première édition posthume, |

1 Ce dernier paragraphe date seulement de 1585, 11 parait que dans l'intervalle on

La maniere de faire la poudre de mercure, et eau forte.

Icy ÿay bien voulu descrire la maniere de faire la poudre de mercure , qui pour son excellence a esté d’aucuns nommée poudre Angelique, laquelle fais en ceste maniere.

2 Auripig. citrini, flor, æris ana 3. ij.

Salis nitri 1b.j. £.

Alum. rochæ 1. ij.

Vitriol, romani tb. iij.

Ces choses soient pilées et bien puluerisées, et aprés mises en vne retorte de verre ou terre, y adioustant vn recipient de verre fort grand et bien luté : puisla retorte soit mise sus le fourneau, en faisant petit feu au commencement, et soit le tout distillé en fortifiant le feu petit à petit, tant que le recipient deuienne vn peu rouge, et que le tout soit distillé. Et de ceste distillation en est faite l’eau forte.

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