L’IMPOSTVRE D’VN CERTAIN MARAVYT QVI CONTREFAISOIT LE LADRE
Vn an aprés vint vn gros maraul qui contrefaisoit le ladre, se mit à la porte du temple, desployant son Oriflan 1, qui estoit vn couurechef, sus lequel posa son baril et plusieurs especes de petite monnoye, tenant en sa main dextre des cliquettes, les faisant cliqueter assez haut : la face couuerte de gros boutons, faits de cer-
1 Oriflan, oriflant, oriflambe, pour oriflamme, bannière; enseigne. Il est pris ici au figuré; le latin dit : merces suas cæplicuil.
taine colle forte, et peinte d’vne facon rougeastre et liuide, approchant à la couleur des ladres , et estoit fort hideux à voir : ainsi par compassion chacun luy faisoit aumosne. Mondit frere s’approcha de luy , et luy demanda depuis quel temps il estoit ainsi: malade : luy respondit d'vne voix cassée et rauque, qu'il estoit ladre dés le ventre de sa mere, et que ses pere et mere en estoient morts, et que leurs membres leur en estoient tombés par pieces. Ce ladre auoit certaine lisiere de drap entortillée autour de son col : et par dessous son manteau de sa main senestre se serroit la gorge, à fin de se faire monter le sang à la face, pour la rendre encore plus hideuse et defigurée , et aussi pour faire sa voix enroüée , qui se faisoit par l’angustie et stricture de la trachée artere, serrée par la lisiere. Mondit frere estant ainsi à deuiser auec luy, le ladre ne put si long temps demeurer qu'il ne deserrast sa lisiere, pour reprendre vn peu son haleine : ce que mondit frere apperceut , et par ainsi eut soupçon que ce fust quelque fausseté et imposture. Parquoy s’en alla vers le Magistrat, le priant luy vouloir tenir la main pour en sçauoir la verité :
ce que volontiers luy accorda , commandant qu'il fust mené en sa maison pour esprouuer s'il estoit ladre.
La premiere chose qu’il fit, ce fut de luy oster la ligature d’autour du col, puis luy lauer la face auec de l’eau chaude, et par icelle tous ses boutons se destacherent et tomberent, et la face demeura viue et naturelle, sans nul vice. Cela fait, le fit despoüiller nud , et ne trouua sus son corps aucun signe de lepre, tant vniuoque qu’equiuoque. Le Magistrat estant aduerti de ce, le fit constituer pri-
sonnier , et trois iours aprés fut interrogué : où il confessa la verité (qu'il ne pouucit nier ) aprés vne longue remontrance que luy fit le magistrat, luy mettant deuant les yeux qu'il estoit vn larron du peuple, estant sain et entier pour trauailler.
Ce ladre luy dit qu'il ne sçauoit mestier autre que de contrefaire ceux qui sont trauaillés du mal $S. Iean, S. Fiacre, S. Main: bref qu’il scauoit contrefaire plusieurs maladies , et qu’il n'en auoit iamais trouué de plus grand reuenu que de contrefaire le ladre : alors fut condamné d’auoir le foüet par trois diuers samedis, ayant son baril pendu au col deuant sa poitrine, et ses cliquettes derriere son dos, et banni à iamais hors du pays sus peine de la hart. Quand ce vint au dernier samedy, le peuple crioit à baute voix au bourreau: Boute, boute, monsieur l'officier, il n'en sent rien, c’est vn ladre : dont à la voix du peuple monsieur le bourreau s’acharna tellement à le foüetter, que peu de temps aprés il mourut, tant pour le foüet dernier, que pour luy auoir renouuellé ses playes par trois diuerses fois : chose qui ne fut grandement dommageable pour le pays f.
Les vns demandent à loger , et estre à couuert au soir : et les ayant par pitié mis au dedans , ouurent les portes, et donnent entrée à leurs compagnons, lesquels pillent, et souuent tuent ceux qui les auront hebergés : ainsi vn homme de bien sous bonne foy souuent sera tué et pillé de tels meschans , ce qu'on a veu plusieurs fois.
Autres s'enueloppent la teste de quelque meschant drapeau, et se
{Ici se terminait ce chapitre en 1578 et 1575 ; le reste est de 1579.
DES MONSTRES
couchent dedans le fient en certains lieux où le monde passe, demandans laumosne auec vne voix basse et tremblante , comme ceux qui ont vn commencement de fiéure : et ainsi contrefaisans estre bien malades, le monde en ayant pitié leur donne, et cependant n’ont aucun mal.
Ils ont vn certainiargon par lequel ils se connoissent et entendent les vns les autres, pour mieux deceuoir le monde , et sous ombre de compassion on leur donne l’aumosne, qui les entretient en leur meschanceté et imposture.
Les femmes feignent estre grosses, voire prestes d’accoucher , posans vn oreiller de plume sus le ventre, demandant du linge et autres choses necessaires pour leurs couches : ce qu’encores nagueres ay descouuert en ceste ville de Paris.
Autres se disent icteriques et auoir la iaunisse , se barboüillant tout le visage, bras, iambes et poitrine , auec de la suye delayée en eau : maistelle imposture est aisée à descouurir, regardant seulement le blanc de leurs yeux : car c’est la partie du corps où ladite jaunisse se monstre premierement : autrement leur frottant le visage auec vn linge trempé en eau, leur fallace est descouuerte. Certes, tels larrons, belistres, et imposteurs, pour viure en oysiueté, ne veulent iamais apprendre autre art que telle mendicité, qui à la verité est vne escole de toute meschanceté : car quels personnages sçauroit-on trouuer plus propres pour exercer macquerellages, semer poisons par les villages et villes, pour estre boutefeux, pour faire trabisons , et seruir d’espions , pour desrober, brigander, ettoute autre meschanceté pratique?
Ear outre ceux qui ont esté meur-
JL.
ET PRODIGES
triers d'eux-mesmes, et qui ont cau- Lerisé et stigmatisé leurs corps, ou qui ont vsé d'herbes et drogues pour rendre les playes et corps plus hideux , il s'en est trouué qui ont desrobé des petits enfans, et leur ont rompu les bras et iambes , creué les yeux , coupé la langue, pressé et enfoncé la poitrine, disans que la foudre les auoit ainsi meurtris, pour ( les portant parmy le monde) auoir couleur de mendier et altrapper deniers.
Autres prennent deux petits enfans, et les mettent en deux panniers sur vn asne, crians qu'ils ont esté expoliés , et leur maison bruslée, Autres prennent vne pance de mouton, Papproprians sur le bas du ventre :
disans estre rompus et greués, et qu'il les conuient tailler, et amputer leurs testicules. Autres cheminent sur deux petites tablettes, qui peuuent volliger et faire soubresauts autant bien qu’vn basteleur. Autres feignent venir de Lerusalem, rapporans quelques bagatelles pour reliques, et les vendent aux bonnes gens de village. Autres ont vne iambe pendue à leur col : autres contrefont estre aneugles, sourds , impotens, cheminans à deux potences !, au demeurant bons compagnons.
Que diray-je plus? C’est qu'ils departent Les prouinces, pour en certain temps rapporter tout au commun butin, feignans faire voyage à sainct Claude, sainct Main, sainct Maturin, sainct Hubert, à nostre dame de Lorette, en Ierusalem , et sont ainsi enuoyés pour voir le monde, et apprendre : par lesquels mandent de ville en ville aux gueux leurs compagnons, en leur jargon, ce qu'ils sça-
{A deux béquilles; voyez la figure des potences au liv. 17, ch. 13, t. 11, page 621.
bo
uent de nouueau et qui concerne leur fait, comme de quelque maniere de faire nouuellement inuentée pour attrapper monnoye.
Puis n’agueres yn gros maraut feignoit estre sourd, muet, et boiteux :
toutesfois par le moyen d’yn instrument d'argent qu’il disoit auoir eu en Barbarie (marqué toutesfois de la marque de Paris) il parloit de façon qu’on le pouuoit entendre. Il fut apperceu estre imposteur , et fut mis és prisons de sainct Benoist, et par la priere de monsieur le Baïllif des pauures, i'allay ausdites prisons pour visiter ledit maraut auec compagnie, et feismesrapportà messieurs du Bureau des pauures de Paris, comme s’ensuit.
Nous Ambroise Paré, Conseiller, et premier Chirurgien du Roy, Pierre Pigray, Chirurgien ordinaire de sa Maiesté, et Claude Viard, Chirurgien à Paris :, certifions ce iourd’'huy, par la priere du Procureur des pauures, auoir veu et visité és prisons de S. Benoist vn quidam lequel n’a voulu dire son nom, aagé de quarante ans ou enuiron : sur lequel auons trouué vne tierce partie de l’oreille dextre perdue, qui luy a esté coupée. Semblablement vne marque sus l’espaule dextre, qu’estimons auoir esté faite par vn fer chaud.
D’auantage contrefaisoit vn grand tremblement de iambe , iceluy disant prouenir par vne deperdition de l’os de la cuisse, qui est chose fausse, d'autant que ledit os y est tout entier : et ne paroist aucun signe parquoy puissions dire iceluy tremble-
1 J'ai dit dans mon Introduction, page cCxxvij, que je n’avais trouvé qu’une seule foisle nom de Claude V'iartou P'iard cité par Paré, à la date de 1585 ; le voici en 1579, et j'ai depuis retrouvé deux où trois endroits où il est également nommé.Voyezl’Apologie.
ment venir d'aucune maladie qui auroit precedé, mais prouenir d’vn mouuement volontaire. Item auons visité sa bouche (à raison qu'il nous voulait suader sa langue luy auoir esté tirée par la nucque du col, imposture grande et qui ne se peut faire) , mais auons trouué sa langue entiere sans aucune lesion d’icelle,ny des instrumens seruans à son mouuement : toutesfois quand il veut parler, il vse d’vn instrument d'argent, lequel ne peut en rien y seruir, ains plustost nuire à la prolation. Item dit estre sourd, ce que n’est pas , à raison que l’auons interrogué sçauoir qui luy auoit coupé l'oreille : il nous a respondu par signes, qu’on luy auoit coupé auec les dents.
Aprés que lesdits seigneurs du Bureau eurent receu ledit rapport par yn crocheteur, feirent apporter le venerable imposteur à l’hospital sainct Germain des Prés, et luy fut osté son instrument d'argent. La nuict passa par dessus la muraille qui est assez haute , et de là s’en alla à Roüan, où il voulut yser de son imposture : laquelle fut descouuerté, et estant apprehendé, fut foüetté, et banni hors de la duché de Normandie , sur peine de la hart : et de ce m'en a asseuré monsieur le Bailly des pauures de ceste dite ville.