‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 46 sur 602 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

D'VNE CAGNARDIERE FEIGNANT ESTRE MALADE DV MAL SAINCT FIACRE, ET LYY SORTOIT DV GVL VN LONG ET GROS BOYAY ; FAIT PAR ARTIFICE.

Monsieur Flecelle , Docteur en la faculté de Medecine , homme sçauant

DES MONSTRES

et bien experimenté!, me pria yn iour l'accompagner au village de Champigny, deux lieuës pres de Paris, où il auoit vne petite maison. Où estant arriué, ee pendant qu'il se promenoit en sa cour, vint vne grosse garce, en bon poinct, luy demandant l’'aumosne en l’honneur de monsieur sainct Fiacre, leuant sa cotte et chemise, monstrant vn gros boyau de longueur d’vn demy-pied et plus qui luy sortoit du cul, duquel decouloit vne liqueur semblable à de la bouë d’aposteme, qui lui auoit teint et barboüillé toutes ses cuisses, ensemble sa chemise deuant et derriere, de façon que cela estoit fort vilain et deshonneste à voir. L'ayant interroguée combien il y auoit de temps qu'elle auoit ce mal, luy fit response qu'il y auoit enuiron quatre ans : alors ledit Flecelle contemplant le visage et l’habitude de tout son corps, conneut qw’il estoit impossible (estant ainsi grasse et fessue) qu’il peust sortir telle quantité d’excremens, qu’elle ne deuint emaciée , seiche et hectique : et alors d’vn plein saut se iettade grande cholere sus ceste garce, luy donnant plusieurs coups de pied sous le ventre , tellement qu’il l’atterra, et luy fit sortir le boyau hors de son siege, auec son et bruit, et autre chose ; et la contraignit luy declarer l'imposture : ce qu’elle fit, disant que c’estoit un boyau de bœuf noüé en deux lieux, dont l’vn des nœuds estoit dans le cul , et ledit boyau estoit rempli de sang et de laict meslés

1 Il s’agit de l’auteur de l’Introduction à la Chirurgie, à qui Paré a fait denotables emprunts pour sa propre Introduction,

ET PRODIGES

ensemble, auquel auoit fait plusieurs trous, à fin que ceste mixtion decoulast. Et de rechef connoissant ceste imposture , luy donna plusieurs autres coups de pied dessus le ventre, de sorte qu’elle feignoit estre morte.

Lors estant entré en sa maison pour appeller quelqu’vn de ses gens, feignant enuoyer querir des sergens pour la constituer prisonniere : elle voyant la porte de la cour ouuerte , se leua subit en sursaut , ainsi que si elle n’eust point esté battue, et se print à courir, et iamais plus ne fut veuë audit Champigny.

- Et encore de fraische memoire vint vne vilaine cagnardiere, priant messieurs du Bureau des pauures de Paris qu’elle fust mise à l’aumosne, disant que par vn mauuais enfantement sa matrice luy estoit tombée, qui estoit cause qu’elle ne pouuoit gaigner sa vie. Alors messieurs la feirent visiter par les Chirurgiens commis à ceste charge, et trouuerent que c’estoit vne vessie de bœuf, qui estoit demie pleine de vent, et barboüillée de sang , ayant attaché le col d’icelle vessie profondément au conduit de sa matrice bien proprement, par le moyen d’une esponge qu’elle auoit mise à l’extremité d’icelle vessie, laquelle estant imbuë s’enfle et grossit, qui estoit cause de la faire tenir, de façon qu’on ne luy pouuoit tirer que par force : et ainsi marchoit sans que ladite vessie peust tomber. Ayant descouuert l’imposture, messieurs la feirent constituer prisonniere : et ne sortit des prisons que premierement le bourreau v’eust bien carillonné sus son dos , et apres fut bannie à iamais hors de la ville de Paris,

5a LÈ DIX-NEVFIÉME LIVRÉ,

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