‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 516 sur 602 · VOYAGE DE METS · texte numérisé non relu

VOYAGE DE METS

L'Empereur ayant assiegé Mets auec plus de six vingts mille hommes, et au plus fort de l’'hyuer, comme chacun sçait de recente memoire : et y auoit en la ville de cinq à six mille hommes, et entre autres sept Princes, à sçauoir monsieur le duc de Guise , Lieutenant du Roy, messieurs d'Anguien, de Condé, de Montpensier, de la Roche-sur-Yon, monsieur de Nemours, et plusieurs autres gentilshommes ; auec vn nombre de vieux Capitaines et gens de guerre: lesquels faisoient souuent des saillies sur les ennemis (comme nous dirons cy aprés) où n’estoit sans qu’il en de-

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meurast beaucoup tant d’vne part que d'autre. Nos gens blessés mouroient quasi tous , et pensoit-on que les drogues dont ils estoient pensés fussent empoisonnées. Qui fut cause que monsieur de Guise, et messieurs les Princes, firent tant qu'ils demandereni au Roy que s’il estoit possible, on m'’enuoyast vers eux auec des drogues ,etqu'ils croyoieut que les leurs fussent empoisonnées , veu que de leurs blessés peu reschappoient. Ie croy qu'il n'y auoit aucune poison:

mais les grands coups de coutelas, et d'harquebuses, et l’extreme froid, en estoient cause. Le Roy fit escrire à monsieur le Mareschal de sainct André, qui estoit son Lieutenant à Verdun , qu'il trouuast moyen de me faire entrer à Mets, par quelque façon que ce fust. Le seigneur Mareschal de sainct André, et monsieur le Mareschal de Vieille-Ville, gaignerent vn Capitaine Italien, lequel leur promit m'y faire enirer, ce qu'il fit: et pour ce, eut quinze cens escus. Le Roy ayant entendu la promesse qu’auoit fait le Capitaine Italien, m’enuoya querir, el me commanda de prendre de son Apothicaire nommé Daigne, tant et telles drogues que ie verrois estre necessaires pour les blessés assiegés : ce que ie fis, tant qu’vn cheual de poste en pouuoit porter. Le Roy me donna charge de parler à monsieur de Guise, et aux Princes et Capitaines qui estoient à Mets.

Estant arriué à Verdun, quelques iours aprés monsieur le Mareschal de sainct André me fit bailler des cheuaux pour moy et pour mon homme, et pour le Capitaine Italien , lequel parlait fort bon Alleman, Espagnol, et Walon, auec sa langue maternelle. Lors qu’estions à huit ou dix lieuës prés de Mets , n’allions que de

nuit : où estant prés du camp ie vis à plus d’vne lieuë et demie des feux allumés antour de la ville, ressemblant quasi que toute la terre ardoit, et m'estoit aduis que nous ne pourrions iamais passer au trauers de ces feux sans estre descouuerts , et par consequentestre pendus el estranglés, ou mis en pieces, ou payer grosse rançon, Pour vray dire, i’eusse bien et volontiers voulu estre encore à Paris, pour le danger eminent que ie preuoyois, Dieu conduit si bien nostre affaire, que nous entrasmes en la ville à minuit , auec vn certain signal que le Capitaine auoit auec vn autre Capitaine de la compagnie de monsieur de Guise : lequel seigneur ÿallay {rouuer en son lict, qui me receut de bonne grace, estant bien ioyeux de ma venue, Ie luy fis ma legation de tout ce que le Roy m'auoit commandé luy dire. Ie luy dis que i'auois vne petite lettre à luy bailler, et que le lendemain ie ne ferois faute la luy donner. Cela fait, commanda qu’on me donnast logis, et que ie fusse bien traité, et me dist que ie ne faillisse le lendemain me trouuer sur la breche, où ie trouuerois tous les Princes et Seigneurs et plusieurs Capitaines :

ce que ie fis : et me receurent auec vne grande ioye mdNe. aigans CL?

honneur de m'embrasser, CE dire que j'estois le bien venu: adioastans qu'ils n’auoient plus de peur de mourir s’il aduenoit qu'ils fussent blessés.

Monsieur le princeid» la Rochesur-Yon fut le premier qui me festoya, et s’enquist demoy ce qu’on disoit à la Cour de la ville de Mets. Le luy dis tout ce que ie voulus. Puis subit me pria d'aller voir l'vn de ses gentilshommes, nommé monsieur de Magnane, à present Cheualier de lordre du Roy et Lieutenant des gardes

de sa Majesté, lequel eut la jambe rompue d’vn esclat de canon. le le trouuay au lit, sa iambe ployée et courbée, sans aucun appareil dessus :

parce qu’vn gentil-homme luy promettoit guarison, en ayant son nom et sa ceinture, auec certaines paroles : el le pauure gentil-homme pleuroit et crioit de douleur qw’il sentoit,ne dormant ne jour ne nuit, il yauoit quatre jours. Alors ie me mocquay fort de ceste imposture et faulse promesse : promptement ie racoustray et habillay si dextrement sa iambe, qu'il fut sans douleur el dormit toute la nuit :et depuis fut, graces à Dieu, guari, et est encore à present viuant, faisant seruice au Roy. Ledit seigneur de Ia Roche-sur-Yon n’enuoya vn tonneau de vin, plus gros qu’vne pipe d'Anjou, en mon logis, et me fit dire que lors qu'il seroit beu, ilen enuoyeroit d'autre. Cestoit à qui me (raiteroit, me faisans tous bonne chere.

Cela fait, monsieur de Guise me baïlla vne liste de certains Capitaines et Seigneurs, et me commanda de leur dire ce que le Roy m'auoit donné en charge: ce que ie fis: quiestoit faire ses recommandalions, ei vn remerciement du deuoir qu'ils auoient

rai, et faisaient à la garde de sa ville de Mu 1s, el qu'il le reconnoislroil. fe fus plus de huit iours pour acquitter ma charge, parce qu'iis estoient plusieurs. Premierement à tous les Princes et cutres, comme le Duc Horace, le Comte de Martigues, ct son frere monsieur de Baugé, les seigneurs de Montmorency,etd’Anuiile, à present Mareschal de France, monsieur de la Chapelle aux Vrsirs, Bonniuel, Carouge auiourd’'huy gouuer neur de Rouen, le vidasme de Chartres, le comte de Lude, monsieur de

APOLOGIE

Biron, à present mareschal de France, monsieur de Randan, la Roche-foucaut, Bordaille, d’Estrés le ieune, monsieur desainct Ichanen Dauphiné, et plusieurs autres qui seroient trop longs à reciter : et mesmes à plusieurs Capilaines qui auoient tous bien fait leur deuoir, à la defense de leurs vies et de la ville. Je demanday puis aprés à monsieur de Guise, qu’il luy plaisoit que ie feisse des drogues que jauois apportées : il me dist que ie les departisse aux Chirurgiens et Apotieaires, et principalement aux pauures soidats blessés, qui estoient en grand nombre à l’hostel Dieu: ce que ie fis : et puis asseurer que ne pouuois assez tant faire que daller voir les blessés, qni m'enuoyoient querir pourles visiter et penser.

Tous les seigneurs assiegés me prierent de solliciter bien soigneusement sur tous les autres, monsieur de Pienne, qui auoit esté blessé sur la breche, d’yn eselat de pierre d’vn coup de canon, à la temple, auec fracture et enfonceure de l'os. On me dist que subit auoir receu le coup, tomba en terre comme mort, et ielta le sang par la bouche, par le nez et par les oreilles, auec grands vomissemens, et fut quatorze iours sans pouuoir parler, ny raliociner : aussi luy suruindrent des tressaiilemens approchars de spasme , et eut tout le visage enflé et fort liuide. Il fat trepané à costé du muscie temporal, sur l’os coronal. Ie le pensay auec autres Chirurgiens, et Dieu le guarist : et auiourd'kuy est encore viuant, Dieu merci. | -

L'Empereur faisoit faire la batterie de quarante doubles canons, où la poudre n’estoit espargnée iour ny nuit. Subit que monsieur de Guise vit l'artillerie assise et braquée pour faire

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breche, fit abbattre les maisons les plus proches pour remparer, et les pouitres et soliues ‘estoient arrengées bout à bout, et entre deux des fascines, de la terre, des licts et balles de laine: puis on remettoit encore par dessus autres poultres et soliues , comme dessus, Or beaucoup de bois des maisons des fauix-bourgs qui auoient eslé mises par terre (de peur que l'ennemy ne s’y logeast au couuert, et qu'ils ne s’aidassent du bois), seruit bien à remparer la breche. Tout le monde estoit empesché à porter la terre pour la remparer iour et nuict. Messieurs les Princes, Seigneurs, et Capitaines, Lieutenans, Enseignes, porloient tous la hotte, pour donner exemple aux soldats et citoyens à faire le semblable: ce qu'ils faisoient, voire iusques aux dames et damoiselles, et ceux qui n’auoient des hottes s'aidoient de chauderons, panniers, sacs, linceuls, et tout ce qu’ils pouucient pour porter la terre :

en sorte que l’'ennemy n’auoit point si tost abbalu la muraille, qu'il ne trouuast derriere vn rempart plus fort. La muraille estant tombée, nos soldats crioient à ceux deÿdehors, Au regnard , au regnard , auiregnard : et se disoient miile iniures les vns aux autres. Monsieur de Guise fit defense sous peine de la vie, que nul n’eust à parler à ceux de dehors, de peur qu’il n’y eust quelque traistre qui leur donnast aduertissement de ce qu’on faisoit dedans la ville. La defense faite, attacherent des chats viuans au bout de leurs piques, et les mettoient sur la muraille , et crioient auec les chats, Wiaut, nus imiaut. Veritablement les Imperiaux auoient grand despit d’auoir esté si long temps à faire breche auec grande despense, qui esloit large de quatre vingts pas,

pour entrer cinquante hommes de front, où trouuerent'vn rempart plus fort que la muraille. Ils se iettoient sur'les pauures''chats, et les:tiroient à coups de harquebuses comme l’on fait au papegault.

Nos gens ‘faisoient souuentides sorties, par le :commandement'de"monsieur de Guise. Vn iour deuant il y auoit presse à se faire enroiller de ceux qui deuoient'sortir, et principalement la ieune noblesse, menés par Capitaines'experimentés, de maniere que c’estoit, ‘leur faire:;vne grande faueur de permettre de sortir et courir sus l’ennemy : et sortoient touiours en nombre de cent ou de six vingts bien armés , auec rondaches, coutelas, harquebuses et pistoles, piques, pertuisanes, et halebardes :

lesquels: alloïient liusques aux ? tranchées les resueiller en sursaut. Là où l'alarme se donnoit en toutleur camp, et leurs tabourins sonnoient plan, plan, ta, ti, ta, ta, ta, ti, ta,tou,touf, touf. Pareillement fleurs trompettes et clairons ronfloient et sonnoient boutte selle, boutte selle, boutte selle, monte à cheral, monte « cheual, monte à cheual , boutte selle, monte dcaual, à caual. Et tous leurs soldats crioient à l'arme, à l'arme, à l'arme, aux armes, GUX ATMER, au: CPIPES x al ar D aux armes, à l’a me: aux ae $, à l'arme. comme l’on fait la huée’aprés les loups, et tous diuers langages, selon les nations : et les voyoit-on sortir de leurs tentes et potiles loges, drus comme fourmilions lors qu’on descouure leurs fourmiilieres , pour secourir leurs compagnons qu’on degosiiloit comme moutons. La cauallerie pareillement venoit de toutes parts au grand gallop, patati, patuta, patati, palata, pa, ta, ta, palata, pata, ta,etleur Lardoit bien qu'ils ne fussent

à la meslée où les coups se departoient, pour en donner et en receuoir.

Et quand les nostres se voyoient forcés, reuenoient en la ville tousiours en combattant, et ceux qui couroient aprés estoient repoussés à coups d'artillerie, qu’on auoit chargée de cailloux et gros carreaux de fer de figure quarrée et triangle. Et nos soldats qui estoient sur ladite muraille, faisoient vne escopeterie et pleuuoir leurs balles sur eux dru comme gresle, pour les renuoyer coucher, où plusieurs demeuroient en la place du combat : et nos gens aussi ne s’en reuenoient tous leur peau entiere, et en demeuroient tousiours quelquesvas pour la disme, lesquels estoient ioyeux de mourir au lict d'honneur.

Et là où il y auoit vn cheual blessé, il estoit escorché et mangé par les soldats : c’estoit en lieu de bœuf et de lard. Et pour penser nos blessés, c’estoit à moy à courir. Quelques iours aprés on faisoit autres sorties, qui faschoient fort les ennemis, pource qu’on les laissoit peu dormir à seurelé.

Monsieur de Guise fit vn stratageme ou ruse de guerre: c’est qu'il enuoya vn paysan, qui n’estoit pas trop habile homme, auec deux paires

maandettres vers le Roy, auquel il donné“dix escus, et promesse que le Roy lüy en donneroit cent , pourueu qu’il luy baïllast ses lettres En l’vne il luy mandoit quel’ennemy ne faisoit pul semblawt de se retirer, et à toutes forces faisoit vne grande breche :

qu'il esperoit la bien garder, iusques à y employer sa vie et celle de tous ceux qui esloient dedans : et que si l'ennemy eust aussi bien assise son artillerie en vn certain lieu qu’il nommoit, à grande difficulté l’eust on peu garder qu’il n’eust entré de-

APOLOGIE

dans, attendu que c'estoit le lieu le plus foible de toute la ville : mais bien tost il esperoit de le bien remparer, en sorte qu’on n’y pourroit entrer. L'vne de ces lettres luy fut cousue en la doublure de son pourpoint , et luy fut dit qu’il se donnast bien garde de le dire à personne : et luy en fut donné vne autre, là où mondit seigneur de Guise mandoit au Roy, que luy et tous ses assiegés esperoient de bien garder la ville, et autre chose que ie laisse icy à dire. Il fit sortir ce paysan la nuit, où il fut pris par vn corps de garde, el mené au duc d’Albe, pour prendre langue de ce qu’on faisoit en la ville: et luy fut demandé s'il auoit des lettres : dist que ouy, et leur en baïlla vne: et l'ayant veuê, luy fut demandé par serment s'il n’en auoit point d'autre, dist que non: lors fut foüillé, et luy fut trouuée celle qu’il auoit cousue à son pourpoint, et le pauure messager fut pendu et estranglé.

Lesdites lettres furent communiquées à l’empereur, lequel fit tappeller son conseil, là où il fut resolu, puisque on n’auoit peu rien faire à la premiere breche, que promptement ’artillerie seroit menée à l'endroit qu'on estimoit le plus foible : là où ils firent grands efforts à refaire vne autre breche , et sapperent et minerent la muraille, et taschoient à surprendre la tour d'Enfer, neantmoins n'oserent venir à l'assaut. Le duc d’Albe remonstra à l'Empereur, que tous les iours les soldats mouroient, voire au nombre de plus de deux cens, et qu'il y auoit aussi peu d'esperance d'entrer en la ville, veu le temps, et le grand nombre de gens de guerre qui y estoient. L'Empereur demanda quelles gens c’estoient qui se mouroient, et si c'estoient gentils- |

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hommesethommes deremarque: luy fut fait response que c’estoient tous pauures soldats. Alors dist qu'il n'y auoit point de danger qu'ils mourussent, les comparant aux chenilles, sauterelles et hannetons qui mangent les bourgeons et autres biens de la terre, et que s'ils estoient gens de bien, ils ne seroient en son camp pour six liures par mois, et partant qu'il n'y auoit nul danger qu'ils mourussent. D’auantage, disoit qu'il ne partiroit iamais de deuant la ville qu'il ne la prist, par force ou par famine, quandil deuroit perdre toute son armée : à cause du grand nombre de Princes qui y estoient enfermés, auec la plus grande part de la noblesse de France, desquels il esperoit qu'ils payeroient au quadruple sa despense, et iroit encore vne fois à Paris pour visiter les Parisiens, et se faire Roy de tout le royaume de France.

Monsieur de Guise auec les Princes, Capitaines et soldats, et generalement tous les citoyens de la ville, ayans entendu l'intention de l'Empereur qui estoit de nous tous exterminer : alors il ne fut permis aux soldats et citoyens., et mesme aux Princes et Seigneurs, de manger marée fraiche ny venaison : pareillement aucunes perdrix, becaces, alloüetles, francolins, pluuiers et autres gibiers, de peur qu'ils eussent acquis quelque air pestilent, qui nous eust peu donner vne contagion : mais auroient à se contenter de l’amonition, à sçauoir du biscuit, bœufs, vaches salées, lards, ceruelas, iambons de Maïence : semblablement poissons, comme molues, merlus, saulmons, alouses , tonnine, balaine , anchois, sardines, harencs : aussi poix , féues , ris, ails, oignons, pruneaux, fromages, beurre, huile

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et sel : poyure, gingembre, maniguet, et autres espiceries pour mettre en nos paticcries : principalement des cheuaux, qui sans cela auroient vn tres-mauuais goust.Plusieurs citoyens ayans des jardins en la ville, yauoient enterré grosses raues, nauels, carotteset porreaux, qu’ils gardoient bien et cherement , pour l’extreme necessité de la faim. Or toutes ces munitions estoient distribuées par poids, mesure et iustice, selon la qualité des personnes, parce que nous ne sçauions pas combien de temps le siege dureroit. Car ayant entendu de la bouche de l'Empereur qu'il ne partiroit iamais de deuant Mets qu’il ne l'eust prise par force ou par famine :

alorsles viures furent retranchés, en sorte que ce qu'on distribuoit à trois soldats estoit baïllé pour quatre : et defense à eux de vendre le reste qui pouuoit demeurer de leur repas, mais permis le donner à leurs goujats.

Et se leuoient tousiours de table auec appetit, de peur qu'ils fussent suiets à prendre medecine. Et auparauant nous repdre à la mercy des ennemis, auions deliberé de manger plustost les asnes, muletset cheuaux, chiens, chats et rats, voire nos bottes et collets, et autres cuirs qu’on eust peu amollir et fricasser. Generalement tous les assiegés delibererent de valeureusement se defendre auec toutes machines de guerre : à sçauoir, de braquer et charger l'artillerie (à la pantiere de la breche) de boulets, cailloux, clous de charrette, carreaux,et chaisnes de fer : aussi toutes especes et differences d'artifices de feu, comme boëttes, bariquades, grenades, pots, lances, torches et

| fusées , cercles entourés de chausses-

trappes, fagots bruslans : d’abon-

‘dant eau boüillante et plomb fondu,

et poudre de chaux viue, pour leur creuer les yeux. Aussi eust-on percé les maisons de costé et d'autre pour y loger des harquebusiers , pour les battre en flanc et les haster d'aller, ou les faire du tout demeurer. Pareillement on eust donné commission aux femmes de depauer les rues, et leur ielter par les fenestres des miches de sainct Estienne, busches, tables, treteaux , bancs et escabelles, qui leur eussent éffondré la ceruelle. D’auantage il y auoit vn peu plus auant vn gros corps de garde remparé de charrettes et palissades, tonnes et tonneaux, et bariquades remplis de terre pour seruir de gabions , entrelardés de fauconneaux et faucons, pieces de campagne, harquebuses à croq, et harquebuses et pistoles, et artifices de feu , qui leur eussent rompu iambes et cuisses, de facon qu'ils eussent esté battus en teste, en flanc et en queuéë : et où ils eussent forcé ce corps de garde , il y en eust eu d’autres aux carrois des rues, de cent pas en cent pas, qui éussent esté autant mMauuais garçons ou plus que les premiers : et n’eusl esté sans faire beaucoup de femmes vefues et orfelins.

Et si la fortune eust tant Toulu contre nous, qu’ils eussent fendu et rompu nos corps de gardes , il y eust eu encore sept gros hocs et bastillons ordonnés en quarréet en triangle, pour combattre tous ensemble, accompagnés chacun d’vn Prince, pour leur donner hardiesse de mieux combattre el mourir {ous ensemble, iusques au dernier souspir de leur ame. D’auantage, ils estoient tous resolus que chacun porteroit leurs thresors, bagues ét joyaux, et leurs meubles les meilleurs et plusricheset plus beaux, pour les brusler en la grande place et les mettre en cendres , de peur que

APOLOGIE

les ennemis ne s’en preualussent et en fissent trophée. Pareillement il y auoit gens qui eussent eu charge de mettre le feu et brusler toutes les munilions , ensemble d’effondrer aux caues tous les vaisseaux à vin : autres de mettre le feu en chacune maison, pour brusler nos ennemis et nousensemble. Lés citoyens l’auoient ainsi {ous accordé, plustost que de voir le cousteau sanglant sur leur gorge et leurs femmes et filles violées et prendre à force, par les Espagnols cruels et inhumains.

Or nous auions certains prisonniers que monsieur de Guise renuoya sur leur foy, ausquels taciturnement on auoit voulu qu’ils conceussent nostre derniere volonté et desespoir, lesquels estant arriués en leur camp, ne differerent de la publier : qui fut cause de refrener la grande impetuosité et volonté des soldats, de non plus vouloir entrer dans la ville pour nous couper la gorge, et s'enrichir de nostre pillage. L'Empereur ayant entendu ceste deliberation de ce grand guerrier monsieur de Guise, mit de l’eau en son vin, et refrena sa grande cholere, disant qu'il ne pourroit entrer en la ville sans faire vne bien grande boucherie et carnage, et espandre beaucoup de sang, tant des defendans que des assäillans , et fussent {ous morts ensemble , et à la fin il n’eust sceu auoir autre chose que des cendres : et qu’aprés on eust peu dire que c'eust esté vne pareille destruction que celle de la ville de Terusalem, faite jadis par Titus et Vespasian. L'Empereur donc ayant entendu nostre derniere resolution , et voyant le peu qu’il auoit auancé par sa batterie, sappes et mines, et la grand’ peste qui estoit en tout son camp, et l’indisposition du temps , et la necessité de viures et

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d'argent, et que ses soldats se desbandoient et par grandes troupes s’en alloient : conclud en fin se retirer, accompagné de la cauallerie de son auant-garde, auec la plus grande part deson artillerie et de la bataille.

Le Marquis de Brandebourg fut le dernier qui deslogea , soustenu de quelques bandes d'Espagnols, de Boëmiens ,etses compagnies d’Allemans, et y demeura aprés vne iournée et demie, au grand regret de monsieur de Guise, lequel fit sortir de la ville quatre pieces d'artillerie qu'il fit tirer sur luy à tort et à trauers, pour le haster d’aller : ce qu’il fit bien tost, auec toutes ses troupes. Estant à vn quart de lieuë de Mets, fut espris d’yne frayeur, craignant que nostre cauallerie ne luy donnast sur la queuë: qui fut cause qu’il fit mettre le feu en ses poudres de munition, et laisser quelques pieces d'artillerie, et beaucoup de bagage qu’il ne sceut faire mener, pource que l’auant-garde et la bataille et les gros canons auoïent rompu et effondré les chemins. Nostre gendarmerie vouloit à toutes forces sortir de la ville pour luy aller donner en queuê : mais monsieur de Guise ne le voulut iamais permettre , ains au contraire leur dist qu’on leur deuoit plustost'applanir les chemins, et leur faire des ponts d’or et d'argent pour les laisser aller, ressemblant au bon pasteur et berger, qui ne veut perdre vne seule de ses oüailles.

Voila comme nos chers et bien aimés Imperiaux s’en allerent de deuant Mets, qui fut le lendemain de Noel , au grand contentement des as- Siegés, et loüange des Princes, Seigneurs, Capitaines, et soldats, qui auoient enduré les trauaux de ce siege l’espace de deux mois. Toutesfois ne s’en allerent pas tous, il s’en fallut

VOYAGES

plus de vingt mille, qui estoient morts tant par l'artillerie et coups de main, que de la peste, du froiïd, et dela faim (et de despit et grand rage qu'ils ne pouuoient entrer en la ville pour nous couper la gorge, et en auoir le pillage) et aussi moururent grand nombre de leurs cheuaux, desquels en auoient mangé la plus grand part, en lieu de bœuf et de lard. On alla où ils auoient campé, où l’on trouua plusieurs corps morts non encore enterrés , et la terre toute labourée, comme l’on voit le cimetiere sainct Innocent durant quelque grande mortalité. En leurs tentes, pauillons et loges, y auoient laissé pareillement plusieursmalades. Aussi boulets, armes, charrettes, chariots et autres bagages, auec vn grand nombre de pains de munition, gastés et pourris par les neiges et pluyes :

encore les soldats n’en auoient pas que par mesure et compas. Et semblablément laisserent grande prouision de boïs, du reste des maisons qu'ils auoient demolies et abbattues, des villages à deux et à trois lieuës d’alentour : pareïllement plusieurs autres maisons de plaisance , appartenans aux citoyens, accompagnées de iardins et beaux vergers, remplis de diuers arbres fruitiers : aussi sans cela ils fussent tous transis et morts du froid, et eussent esté contraints de léuer plustost le siege. Mondit seigneur de Guise fit enterrer les morts, et traiter leurs malades. Pareillement les ennemis laisserent en l'Abbaye de S. Arnoul beaucoup de leurs soldats blessés, qu'ils n’eurent moyen de faire emmener. Mondit seigneur de Guise leur enuoya à tous viures à suffisance, et me commanda et aux autres Chirurgiens de les aller penser et medicamenter : ce que nous

faisions de bonne volonté : et croy qu'ils n’eussent fait le semblable enuers les nostres, parce que l’Espagnol est tres-cruel, perfide et inhumain, et partant ennemy de toutes nations’: ce qui se preuue par Lopez Espagnol et Benzo Milanois, el autres qui ont escrit l’histoire de l'Amerique ct Inde Occidentale, ont esté contraints confesser que la cruauté, auarice , blasphemes et meschanceté des Espagnols , ont du tout aliené les pauures Indiens de la religion que lesdits Espagnols disoient tenir : el tous escriuent qu'ils valent moins que les Indiens Idolatres, par le cruel trailement fait ausdits Indiens.

Et quelquesiours aprés, enuoya vne trompette à Thionuille versles ennemis, qu’ils eussent à renuoyer querir leurs blessés en bonne seureté : ce qu'ils firent auec charretles et chariots, mais non à suffisance. Monsieur de Guise leur fit bailler charrettes et chartiers, pour les aider à conduire audit Thionuille. Nosdits chartiers estans de retour, nous rapporterent que les chemins estoient tous paués de corps morts, et n’en ramenerent jamais la moilié, car ils mouroient en leurs charrettes : et les Espagnols les voyans estre aux traits de la mort, auparauant qu'ils eussent ietlé le dernier souspir, les iettoient hors leurs charrettes, et les enseucelissoient en la bouë et fange, disans qu’ils n’auoient nulle commission de remmener les morts. D’abondant nosdits chartiers disoient auoir trouué par les chemins beaucoup de charrettes embourbées, chargées de bagages, qu’ils n’osoient renuoyer querir, craignans que ceux de Mets ne Jeur courussent sus.

Ie veux encore retourner à la cause de leur mortalité, qui estoit princi-

APOLOGIE

palement de la faim, peste, et du froid : car la neige estoit sur la terre plus de hauteur de deux pieds , et estoient logés en des cauernes sous terre , couuertes d’vn peu de chaume seulement. Ncantmoins que chacun soldat auoit son lit de camp el vne couuerture toute semée d'estoiles luisantes et brillantes, plus claires que fin or : et tous les iours auoient draps blancs, et logés à l’enseigne de la Lune, et faisoient bonne chere quandils auoient dequoy : et payoient si bien leur hoste dés le soir, que le matin s’en alloient quittes, secoüant les oreilles. Et ne leur falloit nul peigne pour destacher le duuet et la plume de contre leurs barbes et cheueux : et trouuoient tousiours nappe blanche, perdans de bons repas par faute de viandes. Aussi la plusgrande part n’auoit bottes, ny bottines, pantoufles, chausses, ny souliers : et /plusieurs aimoient mieux n’en auoir point que d'en auoir, pource qu’ils estoient tousiours en la fange iusques à my-iambes : et à cause qu'ils alloient nuds pieds, nous les appellions les Apostres de l'Empereur.

Aprés que le camp fut entierement rompu, ie distribuay mes malades

entre les mains des Chirurgiens de la

ville, pour les paracheuer de penser :

puis ie pris congé de monsieur de Guise, et m’en reuins deuers le Roy, qui me receut auec bon visage, lequel me demanda comme j’auois peu entrer en sa ville de Mets. Ie luy racontay entierement tout ce que rauois fait. Il me fit donner deux cens escus, ct cent que rauois eu au parür : et me dist qu'il ne me laisseroit iamais pauure. Alors ie le remerciay tres-humblement du bien et de l’honneur qu’il luy plaisoit me faire.

ET VOYAGFE. 790

VOYAGE DE HEDIN. — 1553.

L'Empereur Charles fit assieger la ville de Theroüenne,où monsieur le Duc de Sauoye estoit general de toute armée. Elle fut prise d'assaut, où il y eut de nos gens grand nombre de tués et de prisonniers.

Le Roy, voulant preuoir que l’ennemy ne vint aussi assieger la ville et chasteau de Hedin, enuoya messieurs le Duc de Boüillon, le Duc Horace, le Marquis de Villars, et vn nombre de Capitaines, et enuiron dixhuit cens soldats: et pendant le siege de Theroüenne, lesdits scigneurs firent forlifier ledit chasteau de Hedin, de façon qu’il sembloit estre imprenable. Le Roy m’enuoya vers lesdits seigneurs pour les secourir de mon art, si d'aduenture ils en auoient affaire.

Or tost aprés la prise de Theroüenne, nous fusmes assiegés de l’armée.

Il y auoit vne viue et claire fontaine à la portée de nostre canon, où il y auoit enuiron quatre ving{s ou cent goujats et putains de nos ennemis, qui estoient autour de ceste fontaine pour puiser de l’eau. l’estois sur vn rampart regardant asseoir le camp :

et voyant ceste multitude de faineants autour de ladite fontaine, ie priay monsieur du Pont, commissaire de l’artillerie,de faire tirer vn coup de canon à cesle canaille : il m'en fit grand refus, me remonstrant que toute ceste maniere de gens ne vaudroit point la poudre qu’on y despendroit, De rechef le priay de braquer le canon, luy disant que plus de morts moins d’ennemis, ce qu’il fit par ma priere : et de ce coup en furent tués quinze ou seize, et beaucoup de

blessés. Nos soldats firent saillies sur les ennemis , où il en fut beaucoup de tués et blessés de coups d’harquebuses et de main, tant d’vne part que d'autre : et nos soldats faisoient souuent des saillies sur les ennemis, auparauant que leurs tranchées fussent faites, 1à où Îeus beaucoup de besongne taillée : de façon que n’auois repos ny jour, ny nuit, à penser les blessés.

Et diray cecy en passant, que nous en auions mis beaucoup en vne grosse tour, couchés sur vn peu de paille : el leurs oreillers estoient de pierres, leurs couuertures estoient manteaux, à ceux qui en auoient.

Lors que la batterie se faisoit, autant de coups que leurs canons liroient, les malades disoient sentir douleur en leurs playes, comme si on leur eust donné des coups de baston : l'yn crioit la teste, l’autre le bras, et ainsi des autres parties: et à plusieurs leurs playes resaignoient, voire en plus grande abondance qu'à l'heure qu'ils furent blessés, et lors c’estoit à moy à courir pour les estancher. Mon petit maistre, si vous eussiez esté là, vous eussiez esté bien empesché auec vos fers ardens. Il vous eust fallu beaucoup de charbon pour les rougir, et croy qu'on vous eust assommé comme vn veau pour ceste cruauté, Or par ceste tempeste diabolique de l'echo de ceste machine canonique, et grande et vehemente agitation de la collision de l’air, retentissant aux playes de ces blessés, plusicurs mouroient : et d’autres parce qu'ils ne pouuoient reposer, à cause des clameurs et cris qu’ils faisoient iour ct nuit , et aussi faute de bons alimens, et autres {raitemens necessaires aux blessés. Or mon petit maistre, si vous eussiez csté là, vous eussiez bien peu

leur donner de la gelée, restaurans ; coulis, pressis, panade, orge-mondés, amandes, blanc-manger, pruneaux, raisins de damas , et autres viandes propres aux malades: vostre ordonnance eust esté seulement accomplie en papier, mais à l'effet ils

n’eussent sceu autre chose auoir que de la chair de vieilles vaches em-

preintes, qui furent prises autour de Hedin pour nostre munition, salées et demy cuites : en sorte que qui la vouloit manger, il la falloit tirer à force de dents, comme font les oiseaux de proye leur viande.

le ne veux laisser leurs linges dont ils estoïent pensés , qui estoient seulement relaués tous les iours et seichés au feu , partant endurcis comme parchemin. le laisse à penser comme leurs playes se deuoient bien porter.

J1 y auoit quatre grosses putains de haute graisse, à qui fut donnée la charge de blanchir le linge, qui s’en acquittoient à coups de baston : et aussi qu’elles n’auoient l’eau à commandement, ny moins le sauon. Voila comme les peuures malades mouroient, par faute d’alimens et autres choses necessaires.

Van iour nos ennemis feignirent de nous donner vn assaut general, pour attirer nos soldats sur la breche, à fin de reconnoistre nostre contenance : tout le monde y courut : nous auions fait grande prouision d’artifices de feu pour defendre la breche, Vn prestre de monsieur le Duc de Boüillon print vne grenade, pensant la ietter sur les ennemis, et y mit le feu plustost qu’il ne deuoit : elle se creua , et le feu se mit en nos artilices qui estoient en vne maison prés la breche, qui nous fut vn merueilleux desastre, pource qu’il brusla beaucoup de pauures soldats : mes-

APOLOGIE

mes se print en la maison, et eussions esté tous bruslés, n’eust esté le secours qu'on fit pour l’esteindre. Il n’y auoit qu’'vn seul puits Là où il y eust de l’eau en nostre chasteau, qui fut presque du tout tari, et en lieu d’eau on prit de la biere pour l’esteindre, Puis aprés eusmes grande disette d’eau : et pour boire le reste qui demeura , il la nous falloit passer au trauers des seruiettes. Or l’ennemy, voyant ceste foudre et tempeste de ces artifices qui ietterent vne merueilleuse flambe et tintamarre , eslimoient que nous eussions mis le feu exprés pour la defense de nostre breche, pour les brusler, et que nous en auions bien d’autres.

Cela leur fit prendre autre opinion de nous auoir par autre voye que par assaut : ils firent des mines, et sapperent la plus grande partie de nos murailles : tellement que cela estoit pour renuerser entierement nostre chasteau s’en-dessus-dessous : et lors que les sappes furent acheuées de faire, et que leur artüillerie tiroit, tout nostre Chasteau branloit sous nous, comme vn tremblement de terre, qui nous estonna fort. D’auantage, ils auoient braqué cinq pieces d'artillerie qu’ils auoient assises sur vne petite colline pour nous donner à dos, lors que fussions allés pour la defense de la breche.

Le Duc Horace eut yn coup de canon à vne espaule, qui luy emporta le bras d’vn costé et le corps de l’au- (re, sans que iamais sceust dire vne seule parole. Ceste mort là nous fut vn grand desastre, pour le rang qu’il tenoit en ceste place. Semblablement monsieur de Martigues eut vn coup de boulet quiluy perça les poulmons :

ie le pensay, comme ie diray cy aprés. Alors nous demandasmes à

ET VOYAGES

parlementer, et fut enuoyé vne trompette vers le Prince de Piémont, pour sçauoir quelle composition il luy plaisoit nous faire. Sa response fut que tous les Chefs, comme Gentilshommes, Capitaines, Lieutenans, Enseignes, seroient pris à rançon, et les soldats sortiroient sans armes : et que s'ils refusoient ce beau et honneste party, le lendemain nous deuions estre asseurés qu’on nous auroit par assaut ou autrement. Le conseil fut tenu, où ie fus appellé, pour sçauoir si ie voulois signer, comme plusieurs Capitaines, Gentilshommes , et autres , que la place fust rendue. Le fis response qu’elle n’estoit pas tenable, et que ie le signerois de mon propre sang, pour le peu d’esperance que jauois que l’on ne peust resister aux forces des ennemis, et aussi pour le grand desir que l'auois d’estre hors de cest enfer et grand tourment : car ie ne dormois ne nuict ne iour, pour la grande quantité des blessés, qui pouuoient estre en nombre de deux cens. Les morts rendoient vne grande putrefaction, estans entassés les vns sur les autres comme fagots, n’estans point couuerts de terre, à cause que n’en auions pas. Et si r'entrois en vn logis, il y auoit des soldats qui m’attendoïent à la porte lors que ren sortirois, pour en penser d’autres : c’estoit à qui m'auroit, et me portoient comme yn corps sainct, ne touchant du pied en terre, malgré les vns des autres, et ne pouuois satisfaire à ce grand nombre de blessés : joint que ie n’auois ce qui m’estoif necessaire pour les medicamenter. Car il ne suffit au Chirurgien faire son deuoir enuers les malades, mais il faut que le malade face le sien, et les assistans, et leschoses exterieures,lesmoin

Hippocrates, Aphorisme premier.

Or ayant entendu la resolution de la reddition de nostre place, ie conneu que nostre affaire n’alloit pas bien : et de peur d’estre conneu, ie donnay yn saye de velours, vn pourpoint de satin, vn manteau d'vn fin drap, paré de velours, à vn soldat qui me donna vn meschant pourpoint tout deschiré et deschiqueté d’vsure, et vn collet de cuir bien examiné, et yn meschant chappeau, et vn petit manteau : ie barboüillay le collet de ma chemise auec de l’eau où jr'auois destrempé vn peu de suye. Pareillement jvsay mes chausses auec vne pierre à l'endroit des genoüils et audessus des tallons, comme si elles eussent longtemps esté portées : ren fis autant à mes souliers, de façon qu’on m'’eust plustost prins pour vn ramonneur de cheminée que pour vn Chirurgien de Roy. Ie m’en allay en cest equippage vers monsieur de Martigues : où ie le priay qu'il fist en sorte que ie demeurasse auprés de luy pour le penser, ce qu’il m'accorda bien volontairement : et auoit aussi grande enuie que ie demeurasse auprés de luy que moy-mesme.

Tost aprés les Commissaires qui auoient charge d’eslire les prisonniers, entrerent dedans le Chasteau, le dix-sepliéme iour de Iuillet mil cinq cens cinquante trois : où ils f rent prendre Messieurs le duc de Boüillon, le Marquis de Villars, de Roye, le Baron de Culan, monsieur du Pont, Commissaire de l'artillerie :

et de Martigues, et moy auec luy (par la priere qu’il leur en fit) et tous les Gentils-hommes qu’ils peurent reconnoistre pouuoir payer quelque rançon, et la plus grand’part des solda(s et chefs des compagnies, ayans des prisonpicrs {ant el tels

7 12 qu'ils voulurent. Aprés, les soldats Espagnols entrerent par la breche sans aucune resistance : les nostres estimoient qu’ils tiendroient leur foy et composition qu'ils aurojient la vie sauue : ils entrerent dedans d’yne grande furie pour tout tuer, piller et saccager : ils en retindrent quelques vns, esperans en auoir rançon, leur lierent les coüillons auec leurs cordes d’harquebuses, qui estoient iettées par dessus vne pique que deux tenoient sur leurs espaules, puis tiroient ladite corde par vne grande violence et derision , comme s'ils eussent voulu faire sonner vne cloche, leur disans qu’il falloit qu'ils se meissent à rançon, et dire de quelles maisons ils estoient : el s'ils voyoient n’en auoir aucun profit, les faisoient mourircruellemententre leurs mains:

ou {ost aprés leurs parlies genitales tomboiïent en gangrene et en totale mortification. Et les tuerent tous à coups de dagues, et leur coupoient la gorge. Voila leur grande cruauté et perfidie : qui s’y fie qui voudra.

Or pour retourner à mon propos, estant mené du chasteau en la ville auec monsieur de Martigues, il y eut vn gentilhomme de monsieur de Sauoye qui me demanda si la playe de monsieur de Martigues se pourroit guarir : ie luy dis que non, et qu’elle estoit incurable. Promptement s’en alla le dire à monseigneur le duc de Sauoye. Or ie pensois bien qu'il enuoyeroit des Medecins et Chirurgiens pour visiter et penser monsieur de Martigues : cependant ie fis vn discours en mon ame, siie Geuois faire le niais, et ne me donner à connoistre estre Chirurgien, de peur qu’ils ne me relinssent pour penser leurs blessés, el qu’en fin ie fusse conneu estre Chirurgien du Roy, et qu'ils ne me

APOLOGIE

fissent payer vne grosse rançon. D’au tre costé, ie craignois que si ie ne me montrois estre Chirurgien et auoir bien pensé le seigneur de Martigues, qu'ils ne me coupassent la gorge : subit ie prins resolution de leur faire paroistre qu’il ne mourroit pas par defaut d’auoir esté bien pensé et secouru.

Tost aprés voicy arriuer plusieurs Gentils-hommes, accompagnés d’vn Medecin et vn Chirurgien de lEmpereur, et ceux dudit seigneur de Sauoye, auec six autres Chirurgiens suiuans l’armée, pour voir la blessure dudit seigneur de Martigues, et scauoir de moy comme ie l’auois pensé et medicamenté. Le Medecin de l'Empereur me dit que reusse à declarer l'essence de la playe, et comme ie lPauois traitée. Or toute l'assistance auoit oreille fort attentiue, à sçauoir si la playe estoit mortelle ou non.

Ie commence à leur discourir, que monsieur de Martigues regardant par dessus la muraille, pour reconnoistre ceux qui la sappoient,receut vn coup d’'harquebuse au trauers du corps, où tout subit ie fus appellé pour le penser :ie vis qu’il iettoit le sang par la bouche et par ses playes.

D’auantage, il auoit vne grande difficulté de respirer et expirer : et ieltoit le vent par lesdites playes, auec vn sifflement, en sorte qu’il eust peu es teindre vne chandelle: et disoit auoir vne tres-grande douleur poignante à l'entrée de la balle.

lestime et croy que ce pouuoient estre quelques esquilles , qui piquoient les poulmons lors qu’ils faisoient leur systolé et diastolé. Ie luy mis le doigt dedans, où ie trouuay que l'entrée de la balle auoit rompu la quatriéme coste en son milieu, et des esquilles que ladite balle auoit

ET VOYAGES

poussées au dedans : et la sortie auoit semblablement rompu la cinquiéme coste, auec des esquilles qui auoient esté chassées du dedans au dehors.

l'en tiray quelques vnes, et non toutes, à cause qu’elles estoient trop profondes et adherantes. Ie mis à chacune playe ‘vne tente ayant la teste assez grosse, attachée par vn filet, de peur que par l'inspiration ne fussent attirées en la capacité du thorax : ce qu’on à conneu par experience, au detriment des pauures blessés : car estans tombées dedans, on ne les peut retirer, qui est cause qu’elles engendrent vne pourriture, comme chose estrange à nature. Lesdites tentes furent ointes d’vn medicament fait de jaune d’œuf et terebenthine de Venise, auec vn peu d'huile rosat. Mon intention d'y mettre lesdites tentes estoit pour arrester le sang , et pour garder que Pair exterieur n’entrast dans la poitrine, qui eust peu refroidir les poulmons, et par consequent le cœur : lesdites tentes y estoient mises aussi à fin de donner issue au sang respandu dedans le thorax. Ie mis sur les playes vne grande emplastre de diachalciteos, en laquelle ÿ'auois fait fondre de l'huile rosat et vinaigre, à fin d’euiter l’inflammation : puis aprés ie mis de grandes compresses trempées dedans de l’oxycrat, et le banday, non pas fort, à fin qu'il respirast à son aise. Cela fait, ie luy tiray cinq pallettes de sang de la veine basilique du bras droit, à fin de faire reuulsion du sang qui decouloit de ses playes dans le thorax, ayant premierement prins indication des parties blessées. et principalement des vertus, considerant sa ieunesse etson temperament sanguin.

Tost aprés alla à ses affaires, el par ses vrines et selles ielta grande quan-

tité de sang. Et quant à la douleur qu'il disoit sentir à l'entrée de la balle, comme s’il eust esté piqué d’vn poincon : cela se faisoit à cause que les poulmons, par leurs mouuemens, battoient contre les esquilles de la coste rompue. Or les poulmons sont couuerts d'vne tunique venant de la membrane pleuretique, estant issue des nerfs de la sixiéme coniugaison du cerueau , qui estoit cause de la douleur qu’il sentoit.

Pareillement auoit vne grande difficulté de respirer et expirer, qui prouenoit du sang espandu en la capacité du thorax etsur le diaphragme, principalinstrument dela respiration:

et de la dilaceration des muscles qui sont entre chacune coste, qui aident aussi à faire la respiration et expiration : et pareillement à cause que les

poulmons estoient vulnerés, et rom-

pus et dilacerés par la balle, qui a fait qu’il a tousiours craché vn sang noir et pourri en toussaut.

Lafiéure le print tost aprés qu’il fut blessé, auec defaillance de cœur.

Ladite fiéure me sembloit prouenir des vapeurs putredineuses esleuées du sang qui est hors de ses vaisseaux, qui a decoulé et decoulera encore. La playe du poulmon est aggrandie et aggrandira, parce qu’il est en perpetuel mouuement , soit en dormant ou en veillant, et se dilate et comprime pour attirer lair au cœur et ietter les vapeurs fuligineuses dehors. Par la chaleur estrange est faite inflammation : puis la vertu expulsiue s’efforçant à ietter par la toux ce qui luy nuit. Car le poumon ne se peut purger qu’en toussant , et en toussant la playe se dilate tousiours et aggrandit d’auantage : dont le sang en sort en plus grande abondance, lequelsang est attiré du cœur

par la veine arterieuse, pour leur donner nourriture, et du cœur de la veine caue. Son manger estoit de l'orge mondé, des pruneaux auec du succre, autresfois de la pannade son boire estoit de la ptisane. Il ne se peut tenir couché que sur le dos : qui demonstre auoir grande quantité de sang espandu en la capacité du thorax : et s’espanchant au long de l’espine, ne comprime {ant les poumons comme il se fait, estant couché sur les costes, ou assis.

Que diray-ie plus? c’est que mondit seigneur de Martigues, depuis qu'il fut blessé, iamais n’a sceu reposer vne seule heure , et a tousiours ietté ses selles et vrines sanguinolentes. Ces choses considerées, Messieurs, on ne peut faire autre prognostic, sinon qu’il mourra en briefs iours, qui est auec mon grand regret.

Ayant acheué mon discours ,ie le pensay comme j'auois accoustumé.

Ayant descouuert ses playes, les Medecins et Chirurgiens, et autres assistans presens, conneurent la verilé de ce que ie leur auois dit. Lesdits Medecins ayans touché le pouls, et conneu ses forces quasi proslernées et abbattues, conclurent auec moy qu’en peu de jours il mourroit. Et de ce pas s’en allerent tous vers mondit sei:

gneur de Sauoye, où ils dirent que ledit seigneur de Martigues mourroit en brief temps. Il leur fit response, que possible s’il eust esté bien pensé, il en eust peu reschapper. Alors tous d’yne voix dirent, qu'il auoit esté tres-bien pensé et sollicité de tout ce qu'il appartenoit, pour la guarison de ses playes, et ne pouuoit estre mieux : et qu’il estoit impossible de le pouuoir guarir, et que sa playe estoit mortelle de necessité. Alors monseigneur de Sauoye monstra

APOLOGIE

estre fort desplaisant, et pleura , et leur demanda de rechef si pour certain ils le tenoient tous pour deploré.

Ils respondirent que ouy.

Là se presenia vn imposteur Espagnol, qui promit sur sa vie qu’il le guariroit, et s’il failloit à le guarir, qu'on le meist en cent pieces: mais qu’il ne vouloit auoir nuls Medecins, ny Chirurgiens, ni Apothicaires auec luy : et sur l'heure ledit seigneur de Sauoye dit aux Medecins et Chirurgiens qu'ils n’allassent aucunement voir ledit seigneur de Martigues.

Aussi m'enuoya vn gentilhomme me defendre,.sur peine de la vie, de ne toucher aucunement à monsieur de Martigues: ce que ie lui promis faire :

dequoy ie fus fort ioyeux, voyant qu'il ne mourroit pas entre mes mains : ef commanda à cest imposteur de penser ledit seigneur de Martigues , et qu'il n’y auroit autres Medecins ny Chirurgiens que luy. IL arriua bien tost aprés vers ledit seigneur de Martigues, qui luy dist :

Senor Cauallero , el senor Duque de Saboya me ha mandado que viniesse à curar vostra herida, yo’os iuro à Dios, que antes de’ocho dias yo'os haga subir à cauallo con la lansa, en puno con'tal que no ayo que yo qu'os loque Comereis :

y bebereis todas comidas que fueren de vostro gusto, y yo hare la dieta pro v. m. y desto” os de veis aseguirar sobre demi:yo he sanado munchos que tenian mayores heridas que la vostra. C’est à dire : Seigneur Cheualier, Monseigneur le Duc de Sauoye m'a commandé de te venir penser de ta blesseure. Ie te iure Dieu, que deuant huitioursie te feray monter à cheual , la lance au poing, pourueu qu’il n’y ait que moy qui te touche. Tu mangeras et boiras toutes viandes qui seront à ton goust: ie feray diette

ET VOYAGES

pour toy, et de ce, tu te dois asseurer sur ma promesse, Pen ay guari plusieurs, qui auoient de plus grandes playes que la tienne.

Et les seigneurs Îluy respondirent :

Dieu vous en donne la grace.

Il demanda vne chemise dudit seigneur de Martigues, et la mit en petits lambeaux, qu’il posa en croix, marmotantet barbotant certaines paroles sur les playes : et l'ayant habillé, luy permit manger et boire tout ce qu’il voudroit , luy disant qu’il feroit diette pour luy : ce qu’il faisoit , ne mangeant que six pruneaux et six morceaux de pain pour repas, ne beuuant que de la biere. Neantmoins deux iours aprés ledit seigneur de Martigues mourut : et mon Espagnol le voyant en agonie s’eclipsa, et gaigna le haut sans dire à Dieu à personne : et croy que s’il eust esté attrappé, il eust esté pendu et estranglé, pour la fausse promesse qu'il auoit faite à monseigneur le Duc de Sauoye et à plusieurs autres Gentils-hommes.

Il mourut sur les dix heures du matin: et sur l’apres - disnée ledit seigneur de Sauoye renuoya des Mez decins et Chirurgiens, et son Apothicaire, auec quantité de drogues pour lembaumer. Ils vindrent accompagnés de plusieurs Gentils-hommes et Capitaines de l’armée.

Le Chirurgien de l'Empereur s’approcha de moy, et me pria bien affcclueusement d'en faire l’ouuerture :

ce que ie refusay, luy remonstrant que ie ne meritois pas de porter son estuy aprés luy : il me pria de rechef que ie le feisse pour l'amour de luy, et qu'il lauroit fort aggreable. Ie voulusencore d’auantage m’excuser, que puis qu’il n’auoit ceste volonté de l’embaumer, qu'il donnast ceste charge à vn autre Chirurgien de la

compagnie. Il me fit encore response qu’il vouloit que ce fust moy, et où ie ne le voudrois faire, que ie m'en pourrois bien repentir. Connoiïssant ceste sienne affection , de crainte qu’il ne me fist quelque desplaisir, ie prins le rasoir , et le presentay à tousen particulier , leur remonstrant que ie n’estois bien stilé à faire telle operation: ce qu'ils refuserent tous.

Le corps posé sur vne table, veritablement ie me proposay de leur monstrer que ÿ’estois anatomiste, leur declarant beaucoup de choses, qui seroient icy trop longues à reciter. Le commencay à dire à toute la compagnie, que jauois tenu pour asseuré que la balle auoit rompu deux costes et auoit passé au trauers des poulmons , et qu’on trouueroit la playe fort aggrandie, parce qu’ils sont en perpetuel mouuement , soit en dormant ou en veillant, et, par ce mouuement , la playe se dilacere d’auanlage : aussi qu'il y auoit grande quantité de sang respandu en Ia poitrine et sur le diaphragme: et des esquilles des costes fracturées , que l'entrée de la balle auoit poussées dedans , et la sortie les auoit poussées en dehors. Or veritablement {out ce que ie leur auois dit fut trouué en ce corps mort.

L'vn des Medecins me demanda par où pouuoit passer le sang , pour estre ietté par les vrines, estant contenu au thorax. Ie luy fis response qu'il auoit vn conduit manifeste: c’est que la veine Azygos, ayant nourri toutes les costes , son reste descend sous le diaphragme, et du costé gauche se conjoint auec la veine emulgente , qui est la voye par laquelle la matiere de la pleuresie, et la bouë des empyemes, se vuident manifestement par les vrines et par le siege : comme on

voit pareillement le laict pur des mamelles des femmes nouuellement accouchées , descendre par les veines mammillaires , et estre vacué embas par le col de la matrice , sans se mesler auec le sang ! : et telle chose se fait (comme par vn miracle de Nature)par sa vertu expulsiueetsequestrice. Ce quise voit par experience de deux vaisseaux de verre, appelés Monte-vins.que l'vn soit rempli d'eau et l’autre de vin clairet , et soient posés l’vn sur l’autre, à sçauoir celuy qui sera rempli d'eau, sur l’autre rempli de vin: on voit à l’œil le vin monter au haut du vaisseau au (rauers de Peau, et l’eau descendre au trauers du vin, et aller au fond du vaisseau, sans meslange des deux. Et si telle chose se fait ainsi exterieurement et aperlement, au sens de nostre veuë, par choses inanimées, il faut croire en nostre entendement que Nature peut faire passer la bouë et le sang ayant esté hors de ses vaisseaux , par les veines, voire au trauers des os , sans qu'ils soient meslés auec le bon sang ?.

Nostre discours fini, embaume le corps, et fut posé en vn cercueil.

Aprés cela, le Chirurgien de l'Empereur me tira à part, et me dist quesiie vouloïs demeurer auec luy, qu’il me traiteroit bien , et qu'il m’habilleroit tout à neuf : aussi qu’il me feroit aller à cheual. Ie le remerciay bien fort de l'honneur qu’il me faisoit, et queie p’auois aucune enuie de faire seruice aux estrangers de ma patries : alors il

1 Galicn , de Decretis, et Hippocrates, de Locis affectis. — A. P.

2 Cette comparaison était familière à Paré; nous l’ayons vue employée à diverses reprises: t. [, p. 55 ; t. IT, p. 501, etc.

5 Braue response, — À, P.

APOLOGIE

me dist que jestois vn fol, et que s’il estoit prisonnier comme moy, qu’il seruiroit vn diable pour estre mis en liberté. En fin ie luy dis {out à plat que ie ne voulois point demeurer auec luy.

Le Medecin de l'Empereur s’en retourna vers ledit seigneur de Sauoye, où il declara la cause de la mort dudit seigneur de Martigues, et luy dist qu’il estoit impossible à tous les hommes qui sont au monde de l’auoir peu guarir : et luy confirma encore que Pauois fait tout ce qu’il estoit necessaire de faire, et le pria me retirer à son seruice, et luy Gist plus de bien de moy qu'il y en auoit.

Ayant esté persuadé me prendre à son seruice , il donna la charge à l’vn de ses maistres d’hostels, nommé monsieur du Bouchet, me dire que si ie voulois demeurer à son scruice, qu'ilme (raileroit bien : ie luy fis response que ic le remerciois bien humbilement, et que r'auois deliberé de ne demeurer auec nul estranger.

Ceste mienne response entendue par le Duc de Sauoye, se colera aucunement, et dist qu'il me falloit enuoyer aux galeres.

Monsicur de Vaudeuille , Gouuer:neur de Graueline, et Colonel de dixsept enseignes de gens de pied, le pria de me donner à luy, pour le penser d'vne vieille vlcere qu'il auoit à vne jambe, il y auoit six ou sept ans. Monsieur de Sauoye lui dist, pour ce que ie vallois , qu'il estoit content : ct que si ie luy mettois Le feu à la jambe, que ce seroit bien fait. fl luy respondit que s’il en apperceuoit quelque chose, qu'il me feroit couper la gorge.

Bien tost aprés , ledit seigneur de Vaudeuille m'enuoya querir par quatre hallebardiers Allemans de sa

ET VOYAGES

garde, lesquels m’estonnerent bien fort, ne sçachant où ils me menoient :

ilsne parloient non plus François que moy Alleman. Estant arriué à son logis, il me dit que ï’estois le bien venu, et que restois à luy : et que si tost que ie l’aurois guari d’vn vlcere qu'il auoit à la iambe , qu’il me donneroit mon congé sans prendre aucune rançon de moy. Ie luy dis que ie nauois nul moyen de payer aucune rançon. :

Lors il fit appeler son Medecin et Chirurgien ordinaire, pour me monstrer sa iambe vlcerée. L’ayant veuë et considerée, nous retirasmes à part en vne chambre, où ie commençay à leur dire, que ladite vicere estoil annuelle, n’estant simple, mais compliquée, à sçavoir de figure ronde et obstracqueuse , ayant les bords durs et calleux , caue et sordide, accompagnée d’vne grosse veine variqueuse, qui perpetuellement l’abreuuoit :

d’abondant, vne grosse tumeur et intemperature phlegmoneuse et douloureuse en toule la iambe, en vn corps de temperature fort colerique, comme le poil de sa barbe et son visage le demonstroient. La methode de la gearir (si guarir se pouuoit) est qu’il falloit commencer aux choses vniuerselles, à sçauoir à la purgation, et à la saignée, et à sa maniere de viure : qu’il n’vsast nullement de vin, ny de viandes sallées et de haut goust ,et generalement de celles qui eschauffent le sang. Aprés, qu’il falloit commencer la cure en faisant plusieurs scarifications autour de ladite vlcere : et couper totalement les bords calleux, et donner vne figure longue ou triangle. Car la ronde ne se peut que difficilement guarir, comme les anciens ont laissé par escrit, ce qu'on voit par expe-

rience. Cela fait, il falloit mondifier la sordicie et chair pourrie de l’vlcere, qui se feroit auec l’onguent egyptiac, et par dessus vne compresse {rempée en jus de plantin et de morelle et oxycrat : et falloit bander sa iambe, commençant au pied et finissant au genoüil, et n’oublier à mettre vne petite compresse sur la veine variqueuse , à fin qu'il ne fluast rien de superflu à ladite vlcere. D’auantage, qu'il se tint à repos sur le lict, ce qui est commandé par Hippocrates, qui dit que ceux qui ont mal aux iambes ne se doiuent tenir debout ny assis, mais couchés. Et aprés ces choses faites, et l'vlcere bien mcndifié, onluy appliqueroit dessus vne lamine de plomb, frottée et blanchie de vif-argent. Voila les moyens par lesquels ledit seigneur de Vaudeuille pourra guarir de son vlcere.

Tout cela trouuerent-ils bon. Lors le Medecin me laissa auec le Chirurgien , et s’en alla vers le seigneur de Vaudeuille, luy dire qu'il s’asseurast que ie le pourrois guarir, et luy dist tout ce que rauois deliberé de faire pour la guarison de son vilcere , dont il fut fort ioyeux. Il me fit appeler, et me demanda si iauois opinion de la cure de son vlcere : ie luy dis que ouy, pourueu qu'il fust obeïssant à faire ce qu’il falloit : il.me fit promesse qu'il feroit entierement ce que ie voudrois luy faire et ordonner, et que si tost que son vlcere seroit guari, qu’il me donneroit liberté de m'en retourner, sans payer aucune rancon. Alors ie le suppliay venir à vne meilleure composition auec moi, luy remonstrant que le temps me seroit trop long, pour estre en liberté, iusquesà.ce qu'il fust entierement guari, et que dedans quinze iours i'esperois faire que son vicere seroit diminuée

de plus de moitié, et seroit sans douleur:et ce qui resteroit, son Chirurgien et Medecin paracheueroient de Le guarir. Il s’y accorda : et dés lors ie pris vn peu de papier pour prendre la grandeur de son vlcere, que ie luy baïllay,et en retins autant par deuers moi. Ie luy priay qu’il me tint promesse lors qu’il connoistroit besogne faite. 11 me iura foy de gentil-homme, qu’il le feroit : adonc ie me deliberay de le bien penser, selon la methode de Galien, qui fut qu’aprés auoir osté les choses estranges de l’vlcere, et qu’il ne resteroit que repletion de chair, ie ne le pensois plus qu’vne fois le iour : et trouuoit cela bien estrange, et pareillement son Medecin, qui estoit bien doux de sel, lequel me vouloit persuader auec le malade, de le penser deux ou trois fois le iour.

Ie luy priay qu’il me laissast faire, et ce que jen faisois n’estoit pour allonger la cure , au contraire de l’abreger, pour le desir que rauois d’estre en liberté : et qu'il regardast en Galien , au 4. liure De la composition des medicamens selon les genres, qui dit , que si vn medicament ne seiourne long temps sur la partie, il ne profite si bien comme lors qu’il y est laissé long temps : chose qu’aucuns medecins ont ignoré, et ont pensé qu'il est mieux de remuer les emplastres souuent : et ceste mauuaise coustume est tant inueterée et enracinée, que les malades mesme accusent souuent les Chirurgiens de negligence, qu'ils ne changent plus souuent les emplastres : mais ils sont deceus. Car comme auez entendu et leu en plusieurs lieux de mes œuures, les qualités de tous corps qui s’entretouchent, agissent l’vne contre l’autre : et tous deux patissent quelque chose, fust l’vne d’icelle beaucoup

APOLOGIE

plus forte que l’autre : au moyen dequoy lesdites qualités s’vnissent et familiarisent auec le temps, combien qu’elles soyent de beaucoup differentes : de maniere que la qualité du medicament s’vnit, et quelquesfois deuient semblable à celle du corps, qui est chose fort vtile. Parquoy doit-on beaucoup loüer celuy qui premier a inuenté de n’vser si souuent de nouuelles emplastres , d’autant qu’on a conneu par experience ceste inuention estre bonne. D’auantage, dit qu’on fait encore grande faute d'hebiller souuent les viceres, les essuyant bien fort : car on oste non seulement l’excrement inutile, qui est la bouë ou sanie des vlceres, mais aussi la matiere dont est faite la chair. Parquoy pour les raisons susdites, il n’est besoin de si souuent pe»ser les viceres.

Ledit seigneur de Vaudeuille voulut entendre si ce que ialleguois de Galien estoit vray, et commanda audit Medecin d'y regarder, et qu'il le vouloit sçauoir : il se fit apporter le liure sur la table, où mon dire fut trouué veritable, où lors ledit Medecin fut trouué honteux, et moy bien ioyeux, Alors ledit seigneur de Vaudeuille ne desira plus d’estre pensé :

qu’yne fois le iour : de façon que dedans les quinze iours son vilcere estoit presque.tout cicalrisé. La composition entre nous faite, ie commençay à me resioüir, Il me faisoit manger et boire à sa table, lors qu’il n’y auoit point de plus de gens de bien que luy et moy.

Il me fit donner vne grande escharperouge, qu’il me commanda de porier. Je puis dire que jen estois aufant ioyeux, comme yn chien à qui on baille vn tribal, de peur qu'il n’aille aux vignes manger les raisins.

ET VOYAGES

Le Medecin et Chirurgien me menoient parmy le camp pour visiter leurs blessés, où ie prenois garde que faisoient nos ennemis : ie reconneu qu'ils n’auoient plus de grosses pieces de batterie, mais seulement vingtcinq ou trente de campagne.

Monsieur de Vaudeuille tenoit monsieur de Baugé prisonnier, frere de monsieur de Martigues qui mourut à Hedin. Ledit seigneur de Baugéestoit prisonnier au chasteau de la Motte au Bois, appartenant à l'Empereur, lequel auoit esté pris à Theroüenne par deux soldats espagnols. Ledit seigneur de Vaudeuille l’'ayantenuisagé, concluoit deuoir estre quelque gentilhomme de bonne maison : le fit deschausser, et voyant ses chausses et pieds nets, avec la petite chaussette bien blanche et deliée , telle chose le confirma d'auantage estre homme à payer quelque bonne rançon. Il demanda ausdits soldats, que s'ils vouloient trente escus de leur prisonnier, qu’il les bailleroit presentement : ce qu’ils accorderent volontiers, par-ce qu'ils n’auoient pas moyen de le garder, et moins de le nourrir, ioint qu'ils ne sçauoient sa valeur : partant liurerent leur prisonnier entre les mains dudit sieur de Vaudeuille, lequel subit par quatre soldats de sa garde l’enuoya audit chasteau de la Motte au Bois, auec autres prisonniers gentils-hommes des nostres. Le seigneur de Baugé ne se vouloit descouurir qu’il estoit , et endura beaucoup, estant au pain et à l’eau, et couchoit sur vn peu de paille. Ledit seigneur de Vaudeuille, aprés la prise de Hedin , enuoya vers ledit seigneur de Baugé, et autres prisonniers, comme la place de Hedin auoit esté prise , et la liste de ceux qui auoient

esté tués,et entre les autres monsieur

de Martigues : et lors que ledit seigneur de Baugé entendit sonner à ses oreilles que son frere monsieur de Martigues estoit mort, commença à s'escrier, pleurer el lamenter. Ses gardes luy demandoient pourquoy il faisoit tant de si piteuses lamentations : il leur declara que c’estoit pour ’amour de monsieur de Martigues son frere. Ayant entendu cela, le capitaine du chasteau despescha soudain vn homme pour annoncer à monsieur de Vaudeuille qu'il auoit vn bon prisonnier : lequel ayant receu ceste bonne nouuelle, s’en resioüit grandement, et le lendemain m'enuoya auec quatre soldats et son Medecin au chasteau de la Motte au Bois, pour sçauoir si son prisonnier luy vouloit donner quinze mil escus de rançon, le renuoyeroit libre en sa maison, et que pour le present il ne demandoit qu’vne response de deux marchans d’Anuers qu’il nommeroit.

Ledit de Vaudeuille me persuada que ie fisse accorder cela à son prisonnier :

voila pourquoy il m’enuoya au chasteau de la Motte au Bois. Il commanda au capitaine du chasteau de le bien traiter et mettre en vne chambre tapissée : aussi qu'on renforçast sa garde, et dés lors on luy fit bonne chere, à ses despens.

La response dudit seïëneur de

- Baugé fut, que de se al rançon

il ne pouuoit, et que cel? Xependoit de monsieur d'Estampe“"son oncle , et de mademoiselle &4 Bressure sa tante, et qu’il n’auoit nul moyen de payer {elle rançon. Ie retournay avec mes gardes versledit seigneur de Vaudeuille, etluy fis la response de sondit prisonnier : lequel me dit, que possible ne sortiroit il à si bon marché. Ce qui fut vray, car il fut descouuert :

dont subit la Royne de Hongrie et

monsieur le duc de Sauoye mande-rent audit seigneur de Vaudeuille que ce morceau estoit un peu trop gros pour luy, et qu'il eust à leur enuoyer (ce qu’il fit), et qu'il auoit assez (d’autres prisonniers sans cCestuy-là. I fut mis à rançon à quarante mil escus, sans les autres despens.

M'’en retournant vers le sieur de Vaudeuille, ie passay par sainctOmer, là où ie vis leurs grosses pieces de batterie, dont la plus part estoient esuentées et rompues. Ie repassay pareillement par Theroüenne, où ie ne vis plus pierresur pierre, fors vn vestige de la grande Eglise : car l’'empereur fit faire commandement aux villageois, à cinq ou six lieuës d’alentour, qu’ils eussent à vuider et transporter les pierres : en sorte qu’à present on y charie dedans la ville. Aussi fait on à Hedin, sans nulle apparence de chasteau et forteresse. Voila le malheur qu’apportent les guerres.

Et pour retourner à mon propos, tost aprés mondit seigneur de Vaudeuille so porta bien de son vlcere, et estoit presque guari : qui fut cause qu'il me donna congé , et me fit conduire auec passeport, par vne trompette, iusques à Abbeuille : là où ie pris la poste, et m’en allay trouuer le

"1 0Y Henry mon maistre à Aufimon,

qui me receul auec yne allegresse, et de ue grace.

endaya querir messieurs de Guise, et É nnestable, et d'Estrés, pour entendie de moy ce qui s’estoit passé à nostre prise de Hedin : et leur en fis fidele rapport, et leur asseuray auoir veu les grosses pieces de batterie qu'ils auoient menées à sainct Omer: dont le Roy fat ioyeux, parce qu’il craignoit que l’ennemy ne vint plus auant en France. Il me fit donner deux cens escus pour me retirer

APOLOGIE

en ma maison : et moy fort ioyeux d’estre en liberté, ethors de ce grand tourment et bruit de tonnerre de la diabolique artillerie, et loing des soldats blasphemateurs et renieurs de Dieu.

Ie ne veux icy laisser à dire, qu’aprés la prise de Hedin, le roy fut aduerti que n’auois eslé tué , et que l'estois prisonnier. Il fit escrire par monsieur du Goguier son premier Medecin à ma femme, que jestois viuant, et qu'elle ne se donnast peine, el qu’il payeroit ma rançon.

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