VOYAGE DE CHASTEAV LE COMTE
Quelque temps aprés, le Roy Henry fit leuer vne armée de trente mille hommes , pour aller faire degast à l’entour de Hedin.Le Roy de Nauarre, qu’on appelloit pour lors monsieur de Vendosme , estoit chef de l’armée , et Lieutenant du Roy. Estant à S. Denys en France, attendant que les compagnies passoient, m'enuoya querir à Paris pour aller parler à luy. Estant là , me pria (sa priere m’esloil commandement ) de le vouloir suiure à ce voyage : et voulant faire mes excuses, disant que ma femme estoit au lit malade, me fit response qu’il y auoit des Médecins à Paris pour la traiter, et qu’il laissoit bien la sienne, qui estoil d’aussi bonne maison que la mienne, me promettant qu’il me traiteroit bien :et des lors fit commandement que fusse couché en son estat. Voyant ceste grande affection qu’il auoit de me mener auec luy, ie ne l’osay refuser.
Ie l'allay trouuer au Chasteau le Comte, trois ou quatre lieuës prés de Hedin , là où il y auoit des Imperiaux soldats en garnison auec nombre de paysans d’alentour. Li les fit sommer de leur rendre : ils firent response
qu'il ne les auroit iamais que par pie-
ces, et qu’ils fissent du pis qu’ils pourroient, et eux feroient du mieux à se defendre. Ils se fioient en leurs
fossés qui estoient pleins d’eau : et en deux heures, auec grand nombre de fascines et certains tonneaux , on fit chemin pour passer les gens de pied, quand il faudroit aller à l’assaut: et furent battus de cinq canons, et fit on breche aucunement suffisante pour y entrer : où ceux de dedans receurent l’assaut bien viuement,et ne fut sans tuer et blesser grand nombre de nos gens de coups d'harquebuses, de piques, et de pierres. En fin quand ils se virent forcés, ils mirent le feu en leurs poudres et munitions, qui fut cause de brusler beaucoup de nos gens, et d'entr'eux semblablement , et furent presque tous mis au fil de l’espée. Toutesfois quelques - vns de nos soldats en auoient pris vingt ou trente, esperans en auoir rançon. Cela fut sceu, et arresté par le conseil qu’il seroit crié à son de trompe parmy le camp, que tous soldats qui auoient des Espagnols prisonniers eussent à les tuer , sur peine d’estre pendus et estranglés. Ce qui fut fait de sangfroid.
De là nous nous en allasmes brusler plusieurs villages, dont lesgranges estoient toutes pleines de grain, à mon tres-grand regret. Nous nousen allasmes iusques à Tournahan, où il y auoit vne bien grosse tour, où les ennemis se retiroient , mais il n’y fut trouué personne : tout fut pillé, et fit-on sauter la tour par vne mine, auec la poudre à canon, qui la renuersa s’en-dessus-dessous. Aprés cela, le camp se rompit, et m’en retournay à Paris.
Ie ne veux encore oublier à escrire, que le lendemain que Chasteau le Comte fut pris, monsieur de Vendosme enuoya vn gentil-homme signalé deuers le Roy, pour luy faire
APOLOGIE
rapport de tout ce qui estoit passé: et entre autres propos dist au Roy, que 'auois grandement fait mon deuoir à penser les blessés , et que ie lu y auois monsiré dixhuit balles que rauois tirées des corps des blessés : et qu'il y en auoit encore bien d’auantage que ie n’auois pas pu trouuer ni tirer, et luy dist plus de bien de moy, qu'il n’y en auoit la moilié. Alors le Roy dist qu'il vouloit que ie fusse à son seruice, el commanda à monsieur du Goguier , son premier Medecin, qu’il eust à m’escrire qu'il me retenoit à
| son seruice pour l’vn de ses Chirur-
giens ordinaires, et que ie l’allasse trouuer à Reims dedans dix ou douze iours. Ce que ie fis : là où il me fit cest honneur de me commander que l'eusse à demeurer auprés de luy, et qu'il me feroit du bien. Alors ie le remerciay bien humblement de l’honneur qu’il luy plaisoit me faire de m'appeler à son seruice.