LE EE
APOLOGIE
Je m'en allay, conduit par deux gentilshommes, au chasteau d’Auret, qui est à yne lieuë et demie de Mons en Hainaut, où estoit ledit marquis. Subit estant arriué, ie le visitay, et luy dis que le Roy m'auoit commandé de le venir voir, et penser de sa blessure. Il me dist qu’il estoit bien ioyeux de ma venue, el estoit grandement tenu au Roy, luy ayant fait tant d'honneur de m’auoir enuoyé vers luy. Ie le trouuay auec vne grosse fiéure, les yeux fort enfoncés , auec vn visage moribonde et iaunastre , la langue seiche et aride, et tout le corps fort emacié et maigre, la parole basse comme d’vn homme fort prés de la mort : puis trouuay sa cuisse fort enflée , apostumée et vlcerée , iettant yne sanie verdoyante et fort fetide. Ie le sonday auec vne sonde d'argent. Par icelle trouuay vne cauité prés laine, finissant au milieu de la cuisse, et d’autres autour du genoüil sanieuses et cuniculeuses : aussi certaines esquilles d'os, Les vnes separées, les autres non. La iambe estoit fort tumefiée, et imbue d’yn humeur pituiteux, froid et humide et flatulent (de sorte que la chaleur naturelle estoit en chemin d’estre suffoquée et esteinte ):
et courbée et retirée vers les fesses :
le croupion vilceré de la grandeur de la palme de la main : et disoit y sentir yne extreme cuiseur el douleur, et semblablement aux reins: de facon qu’il ne pouuoit aucunement reposer iour ny nuit, et n’auoit nul appetit de manger, mais de boire assez. II me fut dit, que souuent tomboit en defaillance de cœur, et quelquesfois comme en epilepsie : et auoit souuent volonté de vomir, auec vn tremblement tel qu’il ne pouuoit porter ses mains à sa bouche, Voyant et consi-
ET VOYAGES
derant tous ces grands accidens , et les vertus grandement abballues, veritablement eus vntres-grand regret d’estre allé vers luy, par-ce qu'il me sembloit auoir peu d'apparence qu’il peust reschapper de la mort. Toutesfois pour luy donner courage et bonne esperance, ie luy dis que bientost ie le mettrois debout, par la grace de Dieu , et l’aide de ses Medecins et Chirurgiens. L’ayant veu, ie m'en alla y promener en yn iardin, là où ie priay Dieu qu'il me fit ceste grace, qu’il guarist : et qu’il benist nos mains et les medicamens, à combattre tant de maladies compliquées.
le discourus en mon esprit les moyens qu’il me falloit tenir pour ce faire.
On m’appela pour disner : fentray à la cuisine, là oùie vis tirer d’vne grande marmite demy mouton, vn quartier de veau, trois grosses pieces de bœuf, et deux volailles, et vn bien gros lopin de lard, auec force bonnes-herbes : alors ie dis en moymesme, que ce boüillon de marmite estoit succulent, et de bonne nourriture.
Aprés le disner, tous les Medecins
et Chirurgiens assemblés, nous en-
trasmes en conference, en la presence de monsieur le duc d’Ascot, et quelques gentils-hommes quil'aecompagnoient, Ie commencay à dire aux Chirurgiens , que ie m’esmerueillois grandement comme ils n’auoient fait des ouuerlures à la cuisse de monsieur le Marquis, qui estoit toute apostumée , et que la bouë qui en sortoit estoit grandement fetide et puante, qui demonstroit y estre de long temps croupie , et que jauois trouué auec la sonde carie d'os, et des esquiiles qui estoient ja separées,.
Ils me firent response que jamais ne l’auoit voulu consentir, et mesme
qu'il y auoit prés de deux mois qu’on n'auoit peu gaigner à meltre des draps blanes en son lit, et n'osoit-on qu'à peine toucher à la couuerture, tantil sentoit de douleurs. Lorsie dis que pour le guarir, il falloit toucher autre chose que la couuerture du lic'.
Chaeun dist ee qu’il luy sembloit de la maladie dudit seigneur, et pour conclusion , le tenoient tous deploré, Ie leur dis qu'il y auoit encore quelque esperance, pour sa ieunesse , et que Dieu et Nature font quelquesfois des choses qui semblent aux Medecins et Chirurgiers estre impossibles,
Ma consultation fut, que la cause de tous ses accidens estoient venus par le coup de boulet donné prés la iointure du genoüil, qui auoit rompu les ligamens , tendons, et aponeuroses des museles, qui lient ladite iointure, ensemble Pos femoris : aussi nerfs, veines, et artercs, dont s'en estoit ensuiui douleur, inflammation, aposteme, et vlcere : et qu'il falloit com:
mencer la eure à la maladie qui estoit cause de tous les susdits accidens qu'il auoit, à sçauoir , faire des ouuertures pour donner issue à la sanie retenue entre les spaciosités des muscles, et en leur substance { semblablement aux os) laquelle causoit vne grande corruption en toute la cuisse, dont les vapeurs en estoient esleuées et portés au cœur, qui eausoient syncopeet la fiéure, et de la fiéure vn feu vniuersel en tout le corps, et par consequent deprauation de l'æœconomie, Pareillement lesdites vapeurs estoient communiquées au cerueau , qui eausoient l'epilepsie et tremblement, et à l’estomach nausée , et l'engardoit faire ses fonctions, qui sont principalement de digerer et cuire les viandes , et les conuertir en chyle : lesquelles si elles ne sont bien
cuiltes , il s'engendre des crudités et obstructions qui font que les parties ne sont nourries, el par consequent le corps desseiche et maigrit: et pour-ce aussi qu'il ne faisoit nul exercice. Et quant à l’œdeme de sa jambe, cela estoit prouenu à cause du defaut de l’aliment , et de la chaleur naturelle arrestée en toute la cuisse, et aussi faute qu’elle ne se pouuoit mouuoir : car toute partie qui ma son mouuement, demeure languïide et atrophiée : par-ce que la chaïteur et esprit n’y sont point enuoyés ny atlirés, dont ensuit morlificalion : et que pour refociller et engraisser le corps, il falloit faire des frictions vniuerselles auec des linges chauds, en haut, en bas, à dextre, à senestre, et en rond , à fin d'attirer le sang et esprits du dedans au dehors, et resoudre quelques vapeurs fuligineuses detenues entre cuir et chair : partant les parties seront puis aprés nourries et refaites ( comme ray dit cy-deuant au liure 9. traitant des playes d’harquebuses). Et les falloit laisser lors qu’on verroit au cuir chaleur et rougeur, de peur de resoudre ce qu’on auroil attiré, et par consequent le rendre encore plus maigre.OUr l’vlcere qu'il a sur le croupion, est venuepour auoir esté trop long temps couché dessus , sans se remuer : qui a esté cause que les esprits n’ont peu reluire. A ceste cause s’est faite inflammation , de l’inflammation aposteme, puis vicere, voire auec deperdition de substance de la chair sujette, auec vne tres-grande douleur, à cause des nerfs qui se disseminent en ceste partie. Il faut pareillement faire tant qu’on le mette en vn autre lict bien mol, et lay bailler chemise et draps blancs : autrement toutes les choses qu’on luy pourroit faire
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ne luy seruiroient de rien, à cause que ces excremens et vapeurs de la sanie retenue de si long temps en son lict, sont attirées par le systolé et diastolé des arteres qui sont disseminées par le cuir, et font que les esprits s’alterent, et acquierent vne mauuaise diathese ou qualité et corruption : ce qui se voit de quelqu’vn qui couchera en vn lit là où vn veroallé aura couché et sué , lequel prendra la verolle par les vapeurs putrides qui seront imbues et demeurées aux draps et couuertures.
Or quant à ce qu’il ne peut nullement dormir, et est quasi en atrophie, c’est à raison qu’il mange peu, et ne fait nul exercice, et qu’il est vexé de grandes douleurs : car il n’y a rien qui abbatte et proslerne plus Les verlus que la douleur. La cause qu’il a la langue aride et seiche, cela vient par la vehemence de la chaleur de la ficure, par les vapeurs qui montent de tout le corps à la bouche : car, comme on dit en commun prouerbe, quand on chauffe bien vn four, la gueulle s’en ressent. Ayant discouru des causes et accidens, ie dis qu’il falloit les guarir par leurs contraires :
£t premierement appaiser les douleurs, faisant des ouuertures à la cuisse pour euacuer la bouë relenue, ne l’euacuant tout à coup, de peur que par la grande euacuation subite se fist vne resolution d’esprits, qui pourroit grandement debiliter le patient et abreger ses iours. Secondement, auoir esgard à la grande tumeur et froideur de la iambe, craignant qu'elle ne tombast en gangrene , et qu'il Lluy falloit appliquer vne chaleur actuelle, parce que la potentielle nè pourroit reduire l’intemperie de polentia ad actum. A ceste cause, qu'il falloit y appliquer au-
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tour des briques chaudes, sur lesquelles on ietteroit vne decoction faite d'herbes neruales cuittes en vin et vinaigre, puis enueloppées en quelque seruictte, et aux pieds vne bouteille de terre remplie de ladite decoction, bouchée et enueloppée en quelques linges. Aussi luy falloit faire des fomentations sur la cuisse et toute la iambe, d’vne decoction faite de sauge, rosmarin , thym, lauande, fleurs de camomille et melilot , roses rouges cuites en vin blanc, et lexiue faite de chesne, et vn peu de vinaigre, et demie poignée de sel.
Ceste decoction a vertu de subtilier, attenuer, inciser, resoudre, tarir ct seicher l'humeur gros et visqueux.
Lesdites fomentations se feront longuement, à fin que la resolution soit plus grande : car estant ainsi faite longuement, on resout plus qu’on allire, à cause qu'on liquefie l’humeur contenu en la partie, on rarefe le cuir, et Ja chair des muscles. Tiercement, qu'il falluit appliquer sur l’vlcere du croupion vne grande emplastre, faite de l'onguent desiccatif rouge el l'onguent Comilissw, parlies egales, incorporées ensemble, à fin de luy appaiser sa douleur et desscicher l'vlcere : aussi luy faire vn bourrelet &e duuet qui portast le croupion en l'air, sans estre appuyé dessus. Quartement, pour rafraischir la chaleur des reins, on luy appliqueroit dessus de longuent refrigerant de Galien, recentement fait, et par dessus des fucilles de nenuphar recentes : puis vne seruiette trempée en oxycrat, espreinte el renouuellée souuent. Et pour la corroboration du cœur, on appliquera dessus vn medicament refrigerant , fait d'huile de nenuphar et l'onguent rosat et vn peu de safran , dissouts en vinaigre
rosat et theriaque , estendus sur vne piece d’escarlatte. Pour la syncope qui procedoit de la debilitation des forces naturelles, faisant aussi troubler le cerueau , falloit vser de bons alimens succulens, comme œufs mollets, raisins de damas confits en vin et succre, aussi panade faite de boüillon de la grande marmite (de laquelle Fay parlé cy deuant) aucc blancs de chappon , ailes de perdrix hachées bien menu, et autres viandes rosties, faciles à digerer, comme veau , chéureau, pigeonneaux, perdreaux, griues, et autres semblables. La saulse sera orenge, verjus d'ozeille, yrenades aigres : il en pourra pareillement manger de boüillis auec bonnes herbes, comme ozeille, laictuë, pourpié, cichorée, -buglose, soucy, et autres semblables.
La nuit, il pourra vser d’orge-mondé, auec jus d'ozeille et nepuphar, de chacun deux onces, auec quatre ou cinq grains d’opium, et des quatre semences froides conquassées, de chacun demie once, qui est vn remede alimenteux et medicamenteux, qui le prouoquera à dormir. Son pain sera de metail, et ne sera trop rassis ny tendre. Et pour sa grande douleur de teste, il faudra couper ses cheueux , et la frotter doxyrrhodinum vn peu liede, et y laisser vn linge double (rempé dedans. On luy fera pareïllement vn frontail d'huile rosat et nenuphar et de pauot,et vn peu d’opium et vinaigre rosal, auec yYn peu de camphre, et renouuellé par fois. D’auantage, on luy fera sentir au nez fleurs de iusquiame et nenuphar, broyées auec vinaigre et eau rose, auec vn peu de camphre, enueloppés ensemble en vn mouchoir, lequel sera tenu longuement contre le nez, à fin que l’odeur se puisse
communiquer au cerueau : et seront ces choses continuées seulement iusques à ce que la grande inflammation et douleur soient passées , de peur de refrigerer par trop le cerueau. D’abondant on fera pleuuoir par artifice , en faisant decouler de l’eau de quelque lieu haut dans vn chauderon, et qu'elle face tel bruit que le malade le puisse entendre : par ces moyens Îluy sera prouoqué le dormir.
Et quant à la retraction de sa iambe, il y a esperance la redresser, lors qu’on aura fait vacuation du pus et autres humeurs contenus à la cuisse, qui, par leur extension (faite par repletion) ont attiré ladite iambe : laquelle se pourra redresser, en luy frottant premierement toute la iointure du genoüil auec vaguentum de althea, et huile de lys, et vn peu d’eau de vie, et par dessus de la laine noire auec son suc : pareillement en mettant sous le iarret vn oreiller de plume, ployé en double, et peu à peu on luy fera estendre la iambe.
Lequel mien discours fut bien approuué des Medecins et Chirurgiens.
La consultation acheuée, nous en allasmes vers le malade, où ie luy fis trois ouuertures à sa cuisse, desquelles sortit vne bien grande quanlité de bouë et sanie, et dés l'heure ie luy tiray quelque petite esquille d'os: et ne voulus laisser sortir trop grande abondance de ladite sanie, de peur de trop debiliter ses forces.
Deux ou trois heures aprés, ie luy fis faire vn lict prés le sien, où il auuit de beaux draps blancs: puis yn homme fort le posa dedans: et fut ioyeux d’auoir esté tiré hors de son lict sale et puant. Tost aprés demanda à dormir, ce qu'il fit prés de quatre heures : où tout le monde de la maison se commença à resioüir, et prin-
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cipalement monsieur le Duc d’Ascot son frere,
Les iours suiuans, ie luy faisois des iniections au profond et cauités des vlceres, faites d'Egyptiac dissout tantost en eau de vie, et autresfois en vin. lPappliquois pour mondifier et seicher les chairs spongieuses et mollasses, des compresses au fond des sinuosités, et tentes de plomb cannulées , à fin de tousiours donner issue à la sanie: et par dessus vne grande emplastre de diachalcitheos dissout en vin. Pareïillement ie le bandoïs si dextrement qu'il n’auoit nulle douleur : laquelle sedée, la fiéure commença fort à se diminuer.
Alors ie luy fis boire du vin trempé mediocrement d’eau, scachant qu'il restaure et viuifie les vertus. Et toutes les choses que nous arrestasmes en la consultation furent accomplies selon le temps et ordre : et ses douleurs et la fiéure cessées , commença tousiours à se mieux porter. Il donna congé à deux de ses Chirurgiens et à vn de ses Medecins, de façon que r’estions plus que trois auec luy.
Or ïy demeuray enuiron deux mois, et ne fut sans voir plusieurs malades, tant riches que pauures, qui venoient à moy £e trois ou quatre lieués à l’entour. Il faisoit bailler à manger et à boire aux necessiteux :
tous lesquels me recommandoit, et qu’en faueur de luy ie les secourusse, le proteste que ie n’en refusay vn seul, et leur faisois à tous ce qu’il m'estoit possible, dontilestoitioyeux.
Lors que ie vis qu'il commençoit à se bien porter , ie luy dis qu’il falloit auoir des violes et violons, et quelque farceur pour le resioüir : ce qu’il fit, En yn mois nous fismes en sorte, qu’il se pouuoit tenir en vne chaire, et se faisoit porter .et promener en
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son jardin, et à la porte de son chasteau, pour voir passer le monde. Les villageois de deux et trois lieuës d’autour, sçachans qu’on le pouuoit voir, yenoient aux festes chanter et danser, masles et femelles, pesle-mesle à tirelerigot, en resioüissante de sa bonne conualescence, estans tous ioyeux de le voir, et n’estoit sans bien rire et bien boire. Il leur faisoit tousiours donner vne barrique de biere, et beuuoient tous à tirelerigot à sa santé. Et les citoyens de Monts en Hainault, et autres gentils-hommes ses voisins, le venoient voir par yne admiration, comme vn homme sortant du tombeau : et dés lors qu’il se porta bien, ne fut sans compagnie :
et comme l’yn sortoit, l’autre y entroit pour le visiter : sa table estoit tousiours bien couuerte, IL estoit grandement aimé de la noblesse et du commun peuple, tant pour sa liberalité, que de sa beauté et honnestelé, ayant le regard doux et la parole gracieuse, en sorle que ceux qui l’auoient enuisagé estoient contraints de l’aimer.
Les principaux de la ville de Monts vindrent vn samedy, pour le supplier qu’il permist que ïallasse à Monts, où ils auoient bonne volonté de me festoyer et me faire bonne chere pour l'amour de luy. I leur dist qu'il me prieroit d’y aller, ce qu'il fit : mais ie luy fis response, qu’à moy n’appartenoit me faire tant d'honneur, ioint aussi qu'ils ne me sçauroient donner meilleures viandes que les siennes. Et de rechef me pria bien affectueusement d'y aller, et que ie fisse cela pour l'amour de luy : ce que luy accorday. Le lendemain, ils me vindrent querir auec deux chario(s ; et estans arriués à Monts, trouuasmes le disner prest, et des princi«
paux de la ville auec leurs femmes, qui m’attendoient auec bonne deuotion. Nous nous mismes à table, et me mirent au haut bout, et beuuoient tous à moy et à la santé de monsieur le Marquis d'Auret, disant qu'il estoit bien-heureux , et eux pareillement, de m'’auoir recouuert pour le mettre sus : et conneus en ceste compagnie qu'il estoit grandement honoré et aimé, Aprés le disner, meramenerent au chasteau d'Auret, où monsieur le Marquis m'y attendoit en grande de:
uolion, pour luy raconter cé que nous auions fait en nostre banquet ; où ie luy dis que toute la compagnie auoit beu plusieurs fois à sa santé, En six sepmaines il commença à se soustenir vn peu sur des potences, et à se bien fort engraisser, et prendre yne viue et naturelle couleur.
Vouloirluy print d’aller à Beaumont, qui est la demeure de monsieur le Duc d’Ascot, et se fit porter en vne chaire à bras par huit hommes de relais. Et les paysans des villages par où nous passions , sçachans que c'estoit monsieur le Marquis, se battoient à qui le porteroit, et nous contraignoient de boire : mais ce n’estoit que de la biere, et croy que s'ils eussent eu du vin, voire de l’hippocras, iis nous en eussent donné de bonne volonté. Et estoient tous fort ioyeux de voir ledit Marquis, et prioient tous Dieu pour luy.
Estant arriué à Beaumont, tout le peuple venoit au deuant de nous Iuy faire la reuerence, et prioient Dieu qu'il le benist et le tinst en bonne santé. Nous entrasmes au Chasteau , où il y auoit plus de cinquante Genltils-hommes que monsieur ie Duc d’Ascot auoil mandés pour venir faire bonne chere auec monsieur son frere:
et fut trois iours entiers sa maison
ouuerte, Aprés disner les Gentilshommes couroient la bague, se battoient à l’espée d'armes , et se resioüissoient grandement de voir monsieur d'Auret : parce qu’ils auoient entendu que jamais ne pourroit parüir du lict, et guarir de sa blessure.
Pestois à table tousiours au haut bout, là où tout le monde beuuoit carous à luy et à moy, pensans n''enyurer , ce qu'ils ne sceurenl : car ie ne beunois que comme rauois accouslumé.
Quelques iours aprés nous en retournasmes, et pris congé de madame la Duchesse d’Ascot, laquelle tira vn diamant de son doigt, qu’elle me donna en reconnoissanced'auoir bien pensé son frere : et estoit le diamant de la valieur de plus de cinquante escus. Monsieur d’Auret se portoit tousiours de mieux en mieux, et cheminoit tout seui autour de son iardin sur des potences. Ie luy demanday congé par diuerses fois, pour m’en reuenir à Paris, luy remonstrant que ce qui restoit à faire à sa blessure, son Medecin et Chirurgien le feroient.
Et pour commencer tousiours à m’esloigner de luy, ie luy priay qu’il me permist d'aller voir la ville d’Anuers :
ce qu'il m'accorda bien volontiers , et commanda à son Maistre-d'Hostel m'y conduire, accompagné de deux pages. Nous passasmes par Malignes et Bruxelle, là où des principaux de la ville prierent ledit Maistre-d’Hostel, qu’au rapasser il leur fist entendre, et qu'ils auoient volonté de m'y festoyer, comme auoient fait ceux de Monts. le les remerciay bien humblement , leur disant que ce n’estoit à moy qu'appartenoit tel honneur. le fus deux iours et demy pour visiter la ville d’Anuers, où aucuns marchands connoïssans le Maistre-d'Hostel, le
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prierent leur faire cest honneur nous donner à disner ou souper : c’estoit à qui nous auroit, et estoient tous fort ioyeux d’entendre la bonne d&isposition de monsieur d'Auret, me faisans plusd'honneur que ne demandois. Enfin nous en reuinsmes trouuer monsieur le Marquis, faisant bonne chere : et cinq ou six iours aprés ie luy demanday congé, qu’il m’accorda auec grand regret (ce disoit-il) : lequel me donna vn present honneste et de grande valleur, el me fit reconduire par sondit Maistred'Hostel auec deux pages, iusques en ma maison à Paris.
le me suis laissé dire que les Espagnols ont depuis ruiné et demoli son chasteau d'Aurel, sactagé, pillé et bruslé {outes les maisons et villages à luy appartenans, à cause qu'il n’a voulu estre de leur meschant parti en ieurs assassina(s et ruine du Pays Bas.
VOYAGE DE BOVRGES. — 1562.
Le Roy auec son camp ne demeura gueres à Bourges que ceux de dedans ne se rendissent : et sortiront leurs bagues sauues. le ne sçache rien digne de memoire, fors vn garcon de cuisine de ia bouche du Roy, lequels’estant approché des murailles de Ia ville auparauant que lon eust fait la composition, cria à haute voix :
Huguenot, huguenot, tire là, tire là.
Ayant le bras leué et la main estendue, vn soldat luy perça la main tout outre d'vn boulet. Ayant receu ce coup, il me vint (rouuer pour le penser. Monsieur le Connestable voyant ce garçon ayant sa main toute san-
ET VOYACES.
glante et tout esploré, Iny demanda qui l’auoit blessé : alors il y eut vn gentilhomme , qui ayant veu donner le coup, dist que cela estoit bien employé, parce qu'il crioit : Huguenot frape là, donne là. Alors ledit seigneur Connestable dist que ce huguenot estoit bon harquebusier et aucit l’ame bonne, parce qu’il estoit vray semblable que s’il eust voulu tirer à la teste, il eust encore fait plus aisément qu’à la main. Ie pensay ledit cuisinier, qui fut fort malade.
Ilguarisl, mais auec impotence de la main , et depuis ses compagnons l’appellerent Huauenot : il est encore viuant.