DE CERTAINES MALADIES ESTRANGES
Or pour encore contenter l'esprit du liseur, de l’imposture des diables et de leurs esclaues magiciens , malefiques , enchanteurs et sorciers, ray recueilli ces histoires de Fernel, telles qu’il s'ensuit ÿ.
1 Exode 20, ch. —Leuit. 19.— 1 des Rois, 28. — Deuteron. — A. P.
Le chapitre ne se terminait pas la en 1573 et 1575. — On lisait d’abord l'histoire suivante:
« En la ville Charanti, les hommes ayants appelé les femmes à coucher auec eux, auoient coustume de s'attacher auec elles en la maniere des chiens, et ne s'en pouuoient de longtemps detacher : et les ayants quelquesfois trouuez, ont esié condamnez par justice d’estre penduz en vne perche au rebours, et attachez par vn lien inaccoustumé, et seruoient au peuple d’vn spectacle ridicule : et telle chose se faisoit par l'astuce du diable satanique, qui estoit vne detestable risee. »
Cette histoire absurde a été retranchée dès 1579 ; elle était suivie d’un très long paragraphe qui à été transporté depuis au chapitre 28. Voyez la note 3 de la page 58.
2 Ce chapitre tout entier est une addition de 1579.
5 Ex cap. 16, liu. ?, De abditis rerum causis, Fernel. — A. P. ç
Il y a des maladies lesquelles sont enuoyées aux hommes par la permission de Dieu, et ne peuuent estre guaries par les remedes ordinaires, lesquelles pour ceste raison sont dites outre-passer le cours ordinaire des maladies desquelles les hommes ont accoustumé destre tourmentés.
Ce qui se peut aisément prouuer par l'Escriture saincte mesme, laquelle nous fait foy, que pour le peché de Dauid il suruint vne telle corruption d’air, que la peste trencha le filet de la vie à plus de soixante mille personnes. Nous lisons aussi en la mesme Escriture, qu'Ezechias fut tourmenté d’une tres-grande et tresgriefue maladie. Iob receut tant d’vlceres sur son corps, qu'il en estoit tout couuert : ce qui leur aduint par la permission de ce grand Dieu, lequel gouuerne à son vueil ce monde inferieur, et tout ce qui est contenu en iceluy.
Or tout ainsi que le Diable, capital et iuré ennemy de l’homme, souuent (par la permission de Dieu toutesfois) nous afflige de grandes et diuerses maladies : ainsi les sorciers, trompeurs et meschans , par ruses et finesses diaboliques , tourmentent et abusent vne infinité d'hommes : les vas inuoquent et adiurent ie ne sçaÿ quels esprits par murmures, exorcismes , imprecations , enchantemens et sorcelleries : les autres lient à l’entour du col, ou bien portent sur eux par autre façon quelques escritures , quelques characteres, quelques anpeaux, quelques images, et autres tels fatras : les autres vsent de quelques chants harmonieux, et danses. Quelquesfois ils vsent de certaines potions , ou plustost poisons, suffumigations , senteurs, fascinations, et enchantemens. Il s’en trouue
lesquels ayans brassé l’image et representation de quelqu’vn absent , la transpercent auecques certains instrumens, et se vantent d'affliger de telle maladie qu’il leur plaira , celuy dont ils transpercent la representation , encore qu'il soit bien eslongné d'eux, et disent que cela se fait par la vertu des estoiles, et de certaines paroles qu'ils bourdonnent en percant telle image ou representation faite de cire. Il y a encore vneinfinité de telles forfanteries qui ont esté inuentées par les forfantes, pour affliger et tourmenter les hommes, mais il me fasche d’en parler d’auantage.
Il yen a qui vsent de tels sortileges qui empeschent l’homme et la femme de consommer le mariage , ce qu’on appelle vulgairement noter l'aiguillette, Il y en a qui empeschent que l’homme n’a rendu son vrine, ce qu’ils appellent cheuiller. Il y en a aussi qui rendent par leurs sorcelleries les hommes si mal-habiles à sacrifier à madame Venus, que les pauures femmes qui en ont bien affaire pensent qu'ils soyent chastrés, et plus que chastrés.
Telle quanaiile n’afflige pas seulement les hommes de plusieurs et diuerses sortes de maladies : mais aussi tels pendars et sorciers qu’ils sont lancent des diables dedans les corps des hommes et des femmes. Ceux qui sont ainsi tourmentés des diables par lessorcelleries de ces forfantes, ne dif:
ferent en rien des simples maniaques, sinon qu'ils disent des choses merueilleusement grandes. Ils racontent tout ce qui s’est passé parauant , encore qu'il fust bien fort caché et inconneu , fers qu’à bien peu de gens.
Ils descouurent le secret de ceux qui sont presens, les iniuriens et blasonnans si viuement, qu'ils seroient plus
DES MONSTRES
que ladres s'ils ne le sentoient : mais incontinent qu’on parle de la saincte Escriture , ils sont tous espouuentés , ils tremblent, et sont fort faschés.
N’agueres vn quidam, par les grandes chaleurs de l’esté, se leua de nuit pour boire , lequel ne trouuant aucune liqueur pour estancher sa soif, prend yvne pomme qu’il aduise :
lequel incontinent qu’il eust mordu dedans, illuy sembla qu'on l’estrangloit : et desia comme assiegé d’vn malin esprit caché en ceste pomme, il luy sembloit au milieu des tenebres voir vn grand chien fort noir qui le deuoroit : lequel estant puis aprés guari, nous couta de fil en aiguille tout ce qui luy estoit arriué.
Plusieurs medecins luy ayans touché le pouls, ayans reconneu la chaleur extraordinaire qui estoit en luy, auec vne seicheresse et noirceur, de laquelle iugerent qu’il auoit la fiéure, et d'autant qu’il ne reposoit aucunement et qu’il ne cessoit de resuer , le iugerent hors du sens.
Il y a quelques années qu’vn ieune Gentit-homme par interualle de temps tomboit en certaine conuulsion , tantost ayant le bras gauche seulement, tantost:le droit, tantost un seul doigt, tantost vne cuisse, tantost toutes deux , tantost l’espine du dos et tout le corps si soudainement remué et tourmenté par ceste conuulsion, qu’à grande difficulté quatre valets le pouuoient tenir au lict. Or est-il qu’il n’auoit aucunement le cerueau agité ni tourmenté : il auoit la parole libre, l'esprit nullement troublé, et tous les sens entiers, mesmes au plus fort de telle conuulsion. Il estoit trauaillé deux fois par iour pour le moins de telle conuulsion , de laquelle estant sorti il se portoit bien, hors-mis qu'il se trouuoit fort las et corrompu, à
ET PRODIGES
cause du tourment qu’il auoit souffert. Tout Medecin bien aduisé eust peu iuger que c’estoit une vraye epilepsie , si auec cela les sens et l’esprit eussent esté troublés. Tous les plus braues Medecins y estans appellés, iugerent que c’estoit vne conuulsion de fort pres approchante à l’epilepsie, qui estoit excitée d’vne vapeur maligne, enclose dedans l’espine du dos, d’où telle vapeur s’espanchoit seulement aux nerfs qui ont leur origine d'icelle espine, sans en rien offenser le cerueau. Tel iugement ayant esté assis de la cause de ceste maladie , il ne fut rien oublié de tout ce que commande l’art, pour soulager ce pauure malade. Mais en vain nous fismes tous nos efforts, estans plus de cent lieuës eslongnés de la cause de telle maladie. Car le troisiéme mois suiuant, on descouurit que c’estoit vn diable qui estoit authcur de ce mal, lequel se declara luy-mesme, parlant par la bouche du malade du Grec et du Latin à foison, encores que ledit malade ne sceust rien en Grec. Il descouuroit le secret de ceux quiestoient presens, et principalement des Medecins, se mocquant d'eux, pource qu'auec grand danger il les auoit circonuenus, et qu'auecques des medecines inutiles ils auoient presque fait mourir le malade. Toutes et quantes fois que son pere le venoit voir, incontinent que de loin il l'apperceuoit , il crioit, Faites le retirer, empeschez qu'il n'entre, ou bien luy ostez la chaisne qu'il a aw col: car comme Cheuallier qu’il estoit, suiuant la coustume des Cheualiers françois , il portoit le collier de l’ordre, au bout duquelestoit l’image de sainct Michel.
Quand on lisoit quelque chose de la saincte Escriture deuant lu y, il se herissonnoit, se sousleuoit , et se tour-
mentoit bien plus qu’auparauant.
Quand le paroxysme estoit passé , il se souuenoit de tout ce qu'il auoit dit ou fait, s’en repentant,. et disant que contre son vueil il auoit ou fait ou dit cela. Ce demon contraint par les ceremonieset exorcismes , disoit qu'il estoit un esprit, et qu'il n’estoit point damné pour aucun forfait. Estant interrogué quel il estoit, ou par quel moyen et par la puissance de qui il tourmentoit ainsi ce gentilhomme, il respondit qu'il y auoit beaucoup de domiciles au dedans où il se cachoït, et qu’au temps qu’il laissoit reposer le malade, il ensalloit tourmenter d’autres. Au reste qu'il auoit esté ietté au corps de ce gentilhomme par vn quidam qu’il ne vouloit nommer, et qu'il y auoit entré par les pieds, se rampant iusques au cerueau , et qu'il sortiroit par les pieds quand le iour pactionné entre eux seroit venu. Il discouroit de beaucoup d’autres choses, selon la coustume des demoniacles, vous asseurant que ie ne mets cecy en ieu comme vne chose nouuelle : mais afin qu’on connoisse que quelquesfois les diables entrent dedans nos corps, et qu'ils les bourellent par tourmens inaudits.
Quelquesfois aussi ils n’entrent point dedans, mais agitent les bonnes humeurs du corps, ou bien enuoyent les meschantes aux principales parties, ou bien remplissent les veines de ces meschantes humeurs, ou en bouchent les conduits du corps, ou bien changentlebastiment desinstrumens, d’où il arriue ve infinité de maladies. Les diables sont cause de toutes ces choses , mais les sorciers et meschans hommes sont serfs et ministres des diables. Pline escrit que Neron de son temps a trouué les plus fausses magies et sorcelleries qui ayent point es-
té. Mais qu’est-il de besoin mettre ex auant les Ethniques, attendu que l’Escriture tesmoigne, comme il appert de ce qui est escrit de la Pythonisse, de la femme ventriloque, de Nabuchodonosor roy, des sorciers et enchanteurs de Pharaon, et mesme de Simon Magus du temps des Apostres ?
Le mesme Pline escrit qu’vn nommé Demarchus se changea en vn loup, ayant mangé les entrailles d’vn enfant sacrifié. Homere escrit que Circé changea les compagnons d’Vlysse en pourceaux. Plusieurs poëtes anciens escriuent que tels sorciers faisoient passer les fruits de champ en champ et de iardin en iardin. Ce qui ne semble estre fabuleux , d’autant que la loy des douze tables constitue et ordonne certains supplices à tels charlatans et forfantes.
Or tout ainsi que le diable ne peut baiïller les choses vrayes, lesquelles il ne pourroit nullement creer, ains baïlle seulement quelques vaines especes d’icelles, par lesquelles il offusque l'esprit des hommes : ainsi aux maladies ne peut-il donner vne vraye et entiere guerison, ains vse seulement d’vne fausse et palliatine cure.
Pai veu aussi la iaunisse disparoir de la superficie du corps en vne seule nuit, par le moyen d’vn certain petit breuet qui fut pendu au col de l’icterique. lai veu pareillement les fiéures estre guaries par oraisons, et certaines ceremonies, mais elles retournoient aprés bien plus mauuaises.
ll y en a encore bien d’vn autre tonneau : car il y a des facons de faire que nous appellons superstitions, d'autant qu’elle ne sont fondées sur aucune raison ou authorilé, soit diuine ou humaine : ains sur quelque resuerie des vieilles. Ie vous prie,n’est-ce pas vne vraye supersti-
DES MONSTRES
tion de dire que celuy qui porte le nom des trois roys qui vindrent adorer nostre Dieu, à sçauoir, Gaspar, Melchior et Balthasar , est guari de l’epilepsie ? Ce que toutesfois les remedes bien approuués ne font pas ordinairement , comme peut estre l'essence de succinum ou ambre meslé auec conserue de piuoine, donnée au malade tous les matins la grosseur d’vne noisette. Que les dents sont guaries, sice pendant qu’on dit la messe, on profere ces paroles : Os non comminuetlis ex eo? Qu’on appaise les vomissemens par certaines ceremonies , sçachant seulement le nom du patient ?
lay veu quelqu’vn qui arrestoit le sang de quelque partie du corps que ce fust, bourdonnant ie ne sçay quelles paroles. Il y en a qui disent ces mots : De latere eius exiuit sanguis et aqua.
Combien y a-il de teiles manieres de guarir les fiéures? Les vns tenans la main du febricitant disent : Aequè facilis tibi febris hæc sit, atque Mariæ virgini Christi partus. Les autres disent en secret ce beau psaume : Exaltabo te Deus meus rex. Si quelqu'vn (dit Pline) a esté mordu d’vn scorpion, et qu’en passant il le die en loreille d’vn asne, il est incontinent guari. Voila de belles manieres de guarir. Or tout ainsi que par telles paroles ils guarissent , aussi par de semblables et superstitieux escrits guarissent-ils. Comme pour guarir le mal des yeux, il y en a qui escriuent ces deux lettres grecques , x. & et les enueloppent en vn linge, puis les pendent au col. Pour le mal des dents ils escriuent : Strigiles falcesque dentatæ, dentium dolorem persanale.
Il se trouue aussi de grandes su-
ET PRODIGES
perstitions aux applications externes, Comme cestuy-cy d'Apollonius a sçauoir se scarifier les genciues auecques la dent d’un homme qui a esté tué, pour guarir le mal des dents :
comme faire des pillules du crane d’vn homme pendu, contre la morsure d’yn chien enragé. Comme ils disent que l'epilepsie est guarie pour manger de la chair d’vne beste sauuage qui aura esté tuée du mesme fer qu’aura esté tué vn homme. Comme ils disent aussi que la fiéure quarte est guarie, si on boit du vin où aura trempé vne espée de laquelle on a coupé le col d’yn homme. Si cela estoit vray, l’estat du bourreau de Paris luy vaudroit mieux qu’il ne fait. Ils disent aussi, que pour guarir la mesme fiéure quarte, il ne faut que mettre les rogneures de ses ongles dedans vn linge, les lier au col d'vn anguille viue, et la ietter incontinent en l’eau. Pour guarir la ratelle { disent-ils) il ne faut que mettre dessus icelle la ratte d’vne beste, et que le medecin dise qu’il fait la medecine à la ratte. Pour guarir de la toux, ilne faut que cracher dedans le bec d’yne grenoüille rouge, et la laisser incontinent aller. La corde de quoy on a pendu quelqu’ vn, liée à l’entour des temples , guarit le mal de teste.
C’est vn plaisir que d'entendre telle maniere de faire la medecine: mais en :
tre autres ceste-cy est gentille, qui est de mettre ce beau mot, Abracadabra en vne certaine figure qu’escrit Serenus,pour guarir de la fiéure. C’est vn autre beau trait de dire que la feuille de Cataputia, tirée par haut, fait vomir,ettirée par bas, fait descharger le ventre. Et qui plus est, ils ont esté si impudens que de feindre qu’il y auoit quelques herbes dediées et consacrées aux diables, comme recile
Galien d'vn certain André, et Pamphilet.
Te n’aurois iamais fait si ie voulois m'amuser à rapsodier vne milliace de telles superstitieuses sorneltes, et n’en eusse tant mis en auant, sinon pour donner aduis à beaucoup quis’y abusent de plus n’y croire, et les prier de reietter toutes telles sotteries , et s’arrester à ce qui est asseuré , et par tant d’habiles et gallans hommes approuué et receu en la medecine, ce que faisant, il en reüssira vn bien infini au public:
d'autant qu’aprés l'honneur de Dieu, il n’y a rien qui doiue estre plus precieux à l’homme que sa santé. Et ne se faut aucunement fier aux hommes qui ont laissé les naturels moyens et vertus données que Dieu a mises aux plantes , animaux et mineraux, pour la curation des maladies, et se sont iettés dans les filets des esprits malins, qui les attendent au passage : car il ne faut point douter que, puisqu'ils ne se fient aux moyens que Dieu a ordonné, et qu'ils abandonnent ceste reigle vniuersellement establie dés la creation du monde, il ne faut ignorer que les esprits malins ne se soyent mis en peine de les y tenir, leur donnant entre deux vertes yne meure, et se fier par ce moyen à la vertu des paroles et characteres, et autres badinages et piperies, ainsi que les sorciers en sont venus iusques à dire qu'ils ne se soucient qui les guarisse, et fust le diable d'enfer, qui est vn prouerbe indigne d’vn chrestien : ear V'Escriture saincte le defend expressément. Il est certain que les sorciers ne peuuent guarir les maladies naturelles , ny les medecins les maladies venues par sortileges. Et quant à
1 Galien, au G. liure des Simples. — À, P,
quelques empiriques qui curent les playes simples par seule application de linges secs ou trempés en eau pure, et quelquesfois les guarissent, pour cela ne faut croire que ce soit enchantement ny miracle, comme pensent les idiots et populace , mais par le seul benefice de Nature , laquelle guarit les playes, vlceres, fractures, et autres maladies : car le chirurgien ne fait que luy aider en quelque chose , et osler ce qui empescheroit , comme douleur, fluxion , inflammation , aposteme , gangrene: et autres choses qu’elle ne peut faire, comme reduire les os fracturés et luxés, boucher vn grand vaisseau pour estancher un flux de sang, extirper vne loupe, extraire vne grosse pierre en la vessie , oster une chair superflue, abattre vne cataracte , et vne infinité d’autres choses que Nature de soy ne peut faire.