‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 560 sur 602 · LIVRE DES MONSTRES · texte numérisé non relu

LIVRE DES MONSTRES

fait : qui se connoist pour la quantité des dards qu’ils auront iettés et se seront trouués, lesquels demeurent dedans : et les reconnoissent à leur marque. Or les femelles sont plus faciles à prendre que les masles, pource qu’elles sont soigneuses de sauuer leurs petits, et s'amusent seulement à les cacher, et non à s’eschapper.

La chair n’est rien estimée : mais la langue, pource qu'elle est molle et delicieuse, la sallent : semblablement le lard, lequel ils distribuent en beaucoup de prouinces, qu’on mange en Caresme aux pois : ils gardent la graisse pour brusler, et frotter leurs bateaux , laquelle estant fondue ne se congele iamais. Des lames qui sortent de la bouche, on en fait des vertugales, busques pour les femmes, et manches de couteaux, et plusieurs autres choses: et quant aux os, ceux du paysen font des clostures aux iardins:et des vertebres, des marches et selles à se seoir en leurs maisons.

l'en fis apporter vne, que ie garde en ma maison comme vne chose monstrueuse.

Autre espece de Baleine 1.

Vraye portraiture de l’vne des trois Baleines qui furent prises le deuxiéme luillet 1577, en la riuiere de l'Escault, l’vne à Flessingues, l’autre à Saflinghe , et ceste cy à Hastinghe au Doël, enuiron cinq lieuës d'Anuers : elle estoit de couleur de bleu obscur, elle auoit sur la teste yne fnarine par laquelle elle ietoit l’eau : elle auoit de longueur en tout cinquante huit pieds ,et seize de hauteur : la queuë large de quatorze pieds : depuis l’œil jusques au deuant du muzeau il y auoit seize pieds d’es-

1 Get article est de 1579:

pace. La maschoire d’embas estoit longue de six pieds, en chaque costé de laquelle estoient vingt-cinq dents Mais en haut elle auoit autant de trous, dans lesquels lesdites dents d’embas se pouuoient cacher. Chose monstrueuse , voir la maschoire superieure desgarnie de dents; qui deuoient estre opposiles pour la rencontre des viandes aux dents inferieures, et en lieu d'icelles dents voir des trous inutiles. La plus grande de ces dents estoit longue de six pouces : le tout fort merueilleux et espouuentable à contempler, pour la vastilé, grandeur et grosseur de tel animal.

Du Remora.

Pline, liure 32, chap. 1, dit qu’il y a vn petit malautru poisson , grand seulement de demy pied, nommé d’aucuns Echeneis, d’autres Remora, qui merite bien estre misicy entre les choses merueilleuses et monsitrueuses , lequel retient et arreste les vaisseaux de mer tant grands sojent-ils , lorsqu'il s'attache contre, quelque effort que la mer ni les hommes sçachent faire au contraire, Comme les flots et les vagues , et le vent estant en golfe des voiles, et seconde des rames ou cables, et ancres quelques grosses et pesantes qu’elles fussenL.

Et de fait, on dit qu’à la deffaite d'Actium, ville d’Albanie, ce poisson arresta la gallere capitainesse où estoit Marcus Antonius, qui, à force de

i Cet article a paru pour la premiére fois, en grande partie du moins, en 1575.

APPENDICE

rames, alloit donnant courage à ses gens de gallere en gallere : et pendant l’armée d’Auguste , voyant ce desordre , inuestit si brusquement celle de Marcus Antonius, qu'il luy passa sur le ventre. De mesme aduint en la gallere de l'Empereur Caligula, Ce Prince voyant que sa gallere seule entre toutes celles de l’armée n’auançoit point, et neantmoins estoit à cinq par bancs, entendit subit la cause de l’arrest qu’elle faisoit : promptement force plongeons se ietterent en mer, pour chercher à l'entour de ceste gallere ce qui la faisoit arrester, et trouuerent ce.pelit poisson attaché au timon : lequel estant apporté à Caligula, fut fort fasché qu’vn si petit poisson auoit le pouuoir de s’opposer à l'effort de quatre cents espaliers et galliots qui estoient en sa gallere t.

Escoutez ce grand et sage Poëte le Seigneur du Bartas, lequel dit de bonne grace au cinquiéme liure de la Sepmaine, les vers qui s’ensuiuent :

1 Dans les deux éditions de 1575 et 1579, onlisait à la suite de ce paragraphe :

« Dauantage Pline au mesme liure et chapitre, dit qu’il y a vn autre poisson nommé torpille, lequel touchant seulement de la ligne stupefñc et amortist le sentiment du bras de celuy qui lient la ligne. »

Mais en 1585, Paré voulant insérer la longue citation de Dubartas qu'on va lire, raya cette phrase qui auraitrompu le sens :

retranchement d'autant plus facile qu'il a parlé en divers endroits de la torpille aux livres des P’enins et des Animaux, et qu'au chapitre 28 du livre des /’enins il cite même à son occasion d’autres vers de Dubartas,

AV LIVRE DES MONSTRES

La Remore fichant son debile museau Contre la moitte bord du tempesté vaisseau , L'arreste tout d’vn coup au milieu d’vne flote Qui suit le vueil du vent, et le vueil du pilote. Les resnes de la nef on lasche tant qu'on peut : Mais la nef pour cela charmée ne s’esmeut , Non plus que si la dent de mainte ancre fichée Vingt pieds dessous Thetis la tenoit accrochée , Non plus qu'vn chesne encor, qui des vents irrilés A mille et mille fois les efforts despités , Ferme, n'ayant pas moinspour souffrir ceste guerre Des racines dessous que des branches sur terre.

Dy nous, arreste-nef, dy nous, comment peux-tu Sans secours (opposer à la jointe vertu Et des vents, et des mers, et des cieux, et des gasches ? Dy nous en quelendroit, à Remore, {u caches L'ancre qui tout d’vn coup bride les mouuemens D'vn vaisseau combatu de tous les elemens ?

D'où tu prens cest engin , d'où tu prens ceste force, Qui trompe tout engin , qui toute force force ?

Or qui voudra sçauoir plusieurs autres choses monstrueuses des poissons, lise ledit Pline, et Rondelet en son liure des Poissons.

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