DES MONSTRES MARINS
Il ne faut douter qu’ainsi qu'on voit plusieurs monstres d'animaux de
1 Le travail qu'on va lire faisait suite, dans toutes les éditions de Paré, au livre des Monstres ; j'ai exposé ailleurs (voyez ci-devant page{) pour quelles raisons j'avais jugé à propos de l'en séparer. Il faut dire ici un mot de sa composilion.
Dans les deux liures de Chirurgie de 1573, il constituait le 32° chapitre du livre des Monstres; et tandis que les 31 premiers chapitres étaient rangés sous ce titre eourant : des Monstres terrestres, il portait ce titre courant spécial : des Monstres marins.
En effet, il ne s’y agissait encore que des animaux vrais ou fabuleux que l’on disait vivre dans les eaux, à part cependant quatre petits arlicles sur l’autruche, l'oiseau de paradis, le rhinocéros et le caméléon, qui terminaient le chapitre et le livre.
En 1575, il y eut peu de chose de changé; c'élait toujours un chapitre unique, intitulé : des Monstres marins, avec l’histoire des quatre animaux indiqués en dernier
Jieu. Mais en 1579, avec l'histoire de l’autruche et de l’oiseau de paradis, à laquelle il ajouta deux autres articles, Paré constitua un deuxième chapitre intitulé : des Monstres volatiles ; avec l’histoire du rhinocéros
diuerse façon sus la terre, aussi qu’il n’en soit en la mer d’estrange sorte :
desquels les vns sont hommes depuis la ceinture en haut, nommés Tritons, les autres femmes, nommées Serenes, qui sont couuerts d’escailles, ainsi que
et du caméléon, augmentée de bon nombre d’autres, il fit un troisième chapitre qui reprit l’ancien titre des Monstres terrestres; le tout couronné par un quatrième consacré aux Monstres celestes. En 1582 et 1585, il reprit les histoires des monstres à cornes pour les transplanter dans le Discours de la licorne et le livre des F’enins ; maïs il ajouta un dernier chapitre sans titre, et qui n’est véritablement que la suite du quatrième, tel qu’il avait été conçu en 1579. :
Il n’y a pas dans tout ceci un mot qui ait trait directement à la médecine ou à la chirurgie , sauf deux ou trois annonces de vertus fabuleuses attribuées à certains animaux. Aussi me suis-je peu occupé de rechercher les sources où avait puisé l’auteur ; illes annonce d’ailleurs lui-même presque à chaque article. Il y avait une grande quantité de figures d'animaux, les uns purement imaginaires, les autres qui représentent peut-être des êtres réels, mais grossièrement défigurés ; quelques uns enfin assez bien tracés d’après nature. J’ai tout retranché, à l’exception de la figure d’un squelette d’autruche préparé par Paré lui-même.
J'ai dû en conséquence éliminer du texte
APPENDICE AV LIVRE DES MONSTRES
descrit Pline !, sans toutesfois que les raisons lesquelles auons alleguées par cy-deuant , de la commixtion et meslange de semence ?, puissent seruir à la naissance de tels monstres. D’auantage on voit dans des pierres et plantes , effigies d’hommes et autres animaux , et de raison il n’y en a aucune, fors de dire que Nature se ioüe En ses œuures.
Vn titon et vne serene veus sur Le IVil.
Du temps que Mena estoit gouuerneur d'Egypte, se proumenant du matin sus la riue du Nil, vit sortir vn homme hors de l’eau iusques à la ceinture, la face graue, la cheueleure laune , entremeslée de quelques cheueux gris, lestomach, dos, et les bras bien formés, et le reste de poisson. Le tiers iour d'aprés, vers le point du iour, yn autre monstre apparut aussi hors de l’eau auecques vn visage de femme ; car la douceur de la face, les longs cheueux , et les mammelles le monstroient assez: et demeurerent si longtemps dessus l’eau, que tous ceux de la ville les virent l’un et l’autre à leur aise,
Monstre marin ayant la teste d'un Moyne, armé et couuert d’escailles de poisson,
Rondelet, en sonliure des Poissons, escrit, qu’on à veu vn monstre marin en la mer de Norwege, lequel si tost
ces fréquents renvois : comme {u vois par ceste figure ; la figure duquel V'est icy figurée ; et j'ai pris seulement aux titres des figures de quoi marquer chaque article d’un titre spécial, en w’ajoutant cependant en aucune manière au texte de mon auteur.
1 Pline 9. liu. de son Æistoire naturelle, — A. P,
2 Voyez le chapitre 20 du livre des Monstres, ci-deyant page 43.
qu'il fut pris, chacun lui donna le nom de Moyne, et estoit tel.
Monstre marin ressemblant à vn Euesque vestu de ses habits pontificaux.
Vn autre monsire descrit par ledit Rondelet, en façon d’'vn Euesque, vestu d’escaille, ayant sa mitre et ses ornemens pontificaux , lequel a esté veu en Polongne, mil cinq cens trente et vn, comme descrit Gesnerus.
Monstre marin ayant la teste d'un Ours et Les bras d'un Singe.
Hieronymus Cardanus enuoya ce monstre icy à Gesnerus, lequel auoit latestesemblable à vn ours, les braset mains quasicomme vn singe, ctlereste d’vn poisson : et fut trouué en Macerie.
Lion marin couuert d'escailles.
En la mer Tyrrhene, prés la vilie de Castre, fut prins ce monstre, ayant la forme d’yn lion couuert d’escailles, lequel fut presenté à Marcel !, pour lors Euesque, lequel aprés la mort du Pape Paul troisiéme succeda au Papat. Iceluy Lion iettoit vne voix semblable à celle d'vn homme: et auec grande admiration fut amené en la ville, et tost aprés mourut, ayant perdu son lieu naturel: comme nous tesmoigne Philippe Forestus, au liure 3, de ses Chroniques.
Monstre marin ayant figw'e humaine.
L'an mil cinq cens vingt trois, le troisiéme jour de nouembre , fut veu ce monstre marin à Rome, de la grandeur d’vn enfant de cinq ou six ans,
1 Ceci est le texte de 1585, suivi par les éditions postérieures; les précédentes disaient : à Marlinus.
77% ayant la partie superieure humaine iusques au nombril, hors misles oreilles, et l’inferieure semblable à un poisson.
ln Diable de mer.
Gesnerus fait mention de ce monstre marin, dont il auoit recouuert le portrait d’vn peintre qui l’auoit veu en Anuers au naturel, ayant la teste fort furieuse, auec deux cornes, et longues oreilles, et tout le reste du corps d’vn poisson , hors les bras qui approchoient äu naturel : lequel fut pris en la mer Illyrique, se iettant hors du riuage , taschant à prendre vn petit enfant qui estoit prés d’iceluy , et estant poursuiui de prés des mariniers qui l’avoient apperceu, fut blessé de coups de pierres, et peu aprés vint mourir au bord de l’eau.
Vn Cheual de mer.
Ce monstre marin ayant la teste, et les crins, et le deuant d’vn Cheual, fut veu en la mer Oceane : la figure duquel fut apportée à Rome, au Pape pour lors regnant.
Vn l’eau marin.
Olaus Magnus dit auoir eu ce monstre marin d’vn Gentil-homme Anglois : et auoïit esté pris prés Le riuage de Bergue, lequel ordinairement y habitoit. Encore de n’agueres on en fil present d’vn semblable au Roy defunct !, qu’il fit nourrir assez longtemps à Fontainebleau, lequel sortoit
1 Charles 9. Roy de Franre. — A. P. — Cette fois Paré parle d’un animal qu’il a vu; aussi la figure qu’il en donnait représentait fortexactement un phoque. J'ai jugé toutefois inutile de Ja reproduire.
APPENDICE
| souuent hors de l’eau, puis s’y remettoil 1,
Truie marine.
Ce monstre marin, comme dit Olaus , fut veu en la mer, prés l’isle de Thylen, située vers le Septentrion, lan de grace mil cinq cens trente huit, de grandeur presque incroyable, à sçauoir de soixante et douze pieds de longueur , et quatorze pieds de hauteur, ayant distance entre les deux yeux de sept pieds ou enuiron :
son foye estoit si grand qu’on en remplit cinq tonneaux, la teste semblable à vne Truie, ayant vn croissant situé sus le dos , au milieu de chaque costé du corps trois yeux, et leresle tout couuert d’escailles.
Poisson nommé Orobon 2.
Les Arabes habitans le mont Mazouan , qui est le long de la Mer- Rouge, viuent ordinairement d’vn poisson nommé Orobon, grand de neuf à dix pieds, et large selon la proportion de sa grandeur, ayant escailles faites comme celles du Crocodile.
Iceluy est merueilleusement furieux contre les autres poissons. André Theuet en fait assez ample declaration en sa Cosmographie.
Des Crocodiles 3.
Le Crocodile, commeescrit Aristote
111 y avait ici, dans les éditions de 1573 et 17, l'histoire et la figure d’un sanglier marin. Mais en 1582, Paré la transporta dans son Discours de la licorne, où elle est restée dans les éditions suivantes.
2 Jcise trouvait, dans les édilions de 1573 à 1575, l’histoire et la figure d’un elephant de mer; Paré les a transportées en 1582 dans son Discours de la Licorne.
5 Cet article a été ajouté en 1579,
és liures de l'Histoire et parties des animaux ,est vn grand animal long de quinze coudées. Il n’engendre point Yn animal , mais des œufs , non plus gros que ceux d’oye:ilen faitsoixante au plus. Il vit longtemps ,et d'vn si petit commencement sort vn si grand animal : car les petits esclos sont proportionnés à l’œuf. Il a la langue si empeschée qu’il semble n’en auoir point, qui est cause qu'il vit partie en terre, parlie en eau: comme estant terrestre , elle luy tient lieu de langue, et comme estant aquatique, il est sans langue.Car les poissons, ou ils n’ont point du tout de langue, ou ils l'ont fort liée et empeschée. Le seul Crocodile entre toutes bestes , remue la machoire de dessus: celle de dessous demeure ferme, parce que les pieds ne luy peuuent seruir à prendre ny retenir !. Il a les yeux comme .vn pourceau, les dents longues qui luy sortent hors la gueulle, les ongles fort pointus , le cuir si dur qu’il n'y a fleche ne trait qui le sceust - percer. On fait vn medicament du Crocodile nommé Crocodilée, contre les suffusions et cataractes des yeux :
il guarit les lentilles, taches et bourgeons qui viennent à la face. Son fiel est bon contre les cataractes appliqué és yeux : le sang appliqué és yeux clarifie la veuë.
Theuet, en sa Cosmographie, tom. 1.
chap. 8. dit qu’ils habitent és fontaipes du Nil, ou en vn lac qui sort desdites fontaines , et dit en auoir veu vn qui auoit six eniambées de long, et plus de trois grands pieds de large sur le dos, tellement que le seul regard en est hideux. La maniere de les prendre est telle. Subit que les
1 Le perroquet remue son bec dessus et dessous.— A. P.
DES MONSTRES
Egyptiens et Arabes voyent que l’eau du Nil deuient petite , ils lancent vne longue corde, au bout de laquelle y a vn hamecon de fer assez gros et large, pesant enuiron trois liures, auquelils attachent vne piece de chair de chameau , ou d’autre beste : et lors que le Crocodile apper coit la proye, il ne faut à se ielter dessus . et l’engloutir : et estant l'hameçon auallé bien auant, se sentant piqué, il y a plaisir à luy voir faire des sauts en l’air, et dedans l’eau. Et quand il est pris, ces barbares le tirent peu à peu iusques prés le bord de la riue, ayant posé le cordeau dessus vn palmier ou autre arbre, et ainsi le suspendent quelque peu en l'air, de peur qu’il ne se iette contre eux et ne les deuore. Ils luy donnent plusieurs coups de leuier, lassomment et {uent, puis l’escorchent , et en mangent la chair qu'ils trouuent tres-bonne.
Iean de Lery, au chapitre 10. de son Histoire de laterre du Bresil, dit que les sauuages mangent les Croco.
diles, et qu’il en a veu apporter de petits aux sauuages tous en vie en leurs maisons, à l'entour desquels leurs petits enfans se ioüent, sans qu'ils leur facent aucun mal.
Deux poissons, l'un comme vue panache, cet l'autre comme vne grappe de raisin.
Rondelet en son liure des poissons insectes, c’est-à-dire qui sont de nature moyenne entre les plantes ct animaux, baille ces deux figures, l’vne appellée Fanache de mer, par ce qu’elle represente les panaches qu'on porte aux chapeaux : les pescheurs pour la similitude qu’elle a au bout du membre viril, l’appellent Vit-
1 Article ajouté en 1579.
volant : estant vif il s'enfle et se rend plus gros, estant priué de vie deuient tout fletri et mollasse. Il reluist de nuit comme vne estoile.
Plineescrit qu’en la mer on trouue non seulement des figures des animaux qui sont sur la terre : mais ie croy que ce portrait est la grappe de laquelle il parle : car par tout le dessus represente yne grappe de raisin qui est en fleur : elle est longue comme yne masse informe, pendante d’yne queüe.
L'Aloës, poisson monstrueux 1,
En la mer de l’isle Espagnolle, aux terres neuues, se trouuent plusieurs poissons monstrueux, Entre lesquels Theuet, liure 22., chap. 12., Tome 2.
de sa Cosmographie, dit en auoir veu vn fort rare qu'ils nomment en Ia langue du pays aloés, et est semblable à vne oye, ayant son col haut esleué, la teste faite en pointe comme yne poire de bon-chrestien, le corps gros comme celuy d’yne oye, sans escailles, ayant ses quatre nageoires sous le ventre : et diriez à le voir sur l’eau estre vne oye faisant le plonget parmy les ondes de la mer.
Limaçon de la mer sarmatique ?.
La mer Sarmatique, qu’on dit autrement Germanique orientale, nour:
rit tant de poissons inconneus à ceux qui habitent és regions chaleureuses, et tant monstrueux que rien plus.
Entre autres il s’en trouue vn tout ainsi fait qu’vn limaçon : mais gros comme vn tonneau , ayant les cornes quasi comme celles d’yn cerf, au bout
1 Article ajouté en 1579. | 2 Article ajouté à la même date que Île précédent:
APPENDICE
desquelles, et aux rameaux d'icelles , y a de petits boutons ronds et luysans comme fines perles, IL a le col fort gros, les yeux luy esclairent comme vne chandelle, son nez est rondelet et fait comme celuy d’'vn chat, auec vn petit de poil tout autour, ayant la bouche fort fendue, au dessous de laquelle luy pend vne eminence de chair assez hideuse à voir, Il a quatre iambes, et des pattes larges et crochues qui luy seruent de nageoires, auec une queuê assez longue, toute martelée et coulourée de diuerses couleurs, comme celle d’vn tigre. Il se lient en pleine mer, de force qu’il est craintif ; car ie suis asseuré qu’il est amphibie, participant de l’eau et de la terre. Quand le temps est serain , il se met en terre sur le riuage de la marine, là"où il paist{et mange de ce qu'il trouue de meilleur, La chair en est fort delicate et plaisante à manger : le sang duquel est propre contre ceux qui sont gastés du foye et qui sont pulmoniques, comme est celuy des grandes tortues à ceux qui sont atteints de lepre. Theuet dit l’auoir eu du pays de Dannemarch 1.
Du Hoga, poisson monstrueux ?.
En la grande largeur du lac Doux, sur lequel la grande ville de Themistitam, au Royaume de Mixique, est bastie sur pillotis comme Venise, se (rouue vn poisson grand comme vn veau marin. Les sauuages de l'Antartique l’appellent Andura : les barbares du pays et Espagnols, qui se sont faits maistres de ce lieu par les conquestes de leurs terres neuues,
Theu et liu. 20, chap. 18. tom.2. desa Cosmographie, — À, P.
s Article ajouié en 16704
AV LIVRE DES MONSTRES
l'appellent Hoga. Il à la teste et ;
oreilles peu differentes d'vn pourceau terrestre : il a cinq moustaches longues de demy pied ou enuiron , semblables à celles d’vn gros barbeau :
la chair en est tres-bonne et delicieuse. Ce poisson produit ses pelits en vie, à la façon de la baleine, Si vous le contemplez lors qu'il se ioüe noüant dans l’eau, vous diriez qu’il est tantost verd, ores jaune, et puis rouge, ainsi que le cameleon : il se tient plus au bord du lac qu'ailleurs, où il se nourrit des fueilles d’vn arbre appellé Hoga, dont il a pris son nom. Il est fort dentelé et furieux, tuant et deuorant les autres poissons, voire plus grands qu'il n’est : c’est pourquoy on le poursuit, chasse et occit, à cause que s'il entroit aux conduits , il n’en laisseroit pas vn en vie : parquoy celuy qui plus en tue est le mieux venu. Ce qui est escrit par Theuet, chapitre 22. tome 2. de sa Cosmographie.
Certains poissons volanst.
André Theuet,tome 2. de sa Cosmographie, chapitre 10., en nageant sur mer dit auoir veu vne infinité de poissons volans que les sauuages appellent Bulampech, lesquels se lancent si haut hors de l’eau d’où ils sortent, qu’on les voit cheoir à cinquante pas de là : ce qu’ils font d’autant qu’ils sont poursuiuis d'autres grands poissons qui en prenneut leur curée, Ce poisson est petit comme vn macquereau ?, ayant la teste ronde, le dos de couleur azurée, et deux ailes aussi longues presque que tout le corps, lesquelles il cache sous les
1 Article de 1579.
2 j'en ay vn en mon cabinet que l'on na denné, que ie garde pour memaoirei = Ar P,
mr ee ts at peter pme eneertr ete teen ete ete OR te re CCE
machoires, estans faites tout ainsi que les fanons ou ailerons auec lesquels les autres poissons s'aident pour nager. Ils volent en assez grande abondance , principalement la nuit, et en volant heurtent contre les voilles des nauires, et tombent dedans, Les Sauuages se nourrissent de leur chair.
Jean de Lery en son Histoire de la terre du Bresil, chapitre 3., confirme ceey, et dit auoir veu sortir de la mer et s'esleuer en l'air de grosses troupes de poissons {tout ainsi que sur {erre on voit les alouettes ou estourneaux) volans presque aussi haut hors l’eau qu'vne pique, et quelquesfois prés de cent pas loin. Mais aussi il est souuent aduenu que quelquesvas se heurtans contre les mats de nos nauires, tombans dedans, nousles prenions à la main. Ce poisson est de forme d’vn harance, toutesfois vn peu plus long et plus gros : il a de petits barbillons sous la gorge, et Les ailes comme d’vne chauue-souris , et presque aussi longues que tout le corps :
et est de fort bon goust, et sauoureux à manger. Il y a encore vne autre chose (dit-il) que ï'ay obseruée:
c’est que ny dedans l’eau, ny hors de l’eau, ces pauures poissons volans ne sont jamais à repos : car estans dedans la mer , les grands poissons les poursuiuent pour les manger, et leur font vne continuelle guerre : et si pour euiter cela ils se veulent sauuer en l'air, et au vol, il y a certains oiseaux marins qui les prennent et s’en repaissent.
Vn autre poisson volant fort monstrueux !.
Entre Venise et Rauenne, yne liéuë au dessus dé Quioze, en la mer des
1 Article dé 1578
Venitiens, lan 1550, fut pris vn poisson volant terrible et merueilleux à voir , de grandeur de quatre pieds et plus, de largeur d’vne pointe à!l’autre de ses ailes, deux fois autant, de grosseur d’vn bon pied en quarré. La teste estoit merueilleusement grosse, ayant deux yeux, lvn dessus, l’autre dessous , deux grandes oreilles et deux bouches : son groüin estoit fort charnu, verd en couleur : ses ailes estoient doubles, en sa gorge il auoit cinq trous en façon de Lamproye :
sa queuë estoit longue d’vne aulne, au haut de laquelle estoient deux petites aisles. Il fut apporté tout vif en ladite ville de Quioze, et presenté aux seigneurs d’icelle, comme chose qui n’auoit iamais esté veuë.
Diuerses coquilles, ensemble du poisson qui est dedans icelles, dit Bernard l Ermite1.
Il se trouue en la mer de si estran ges et diuerses sortes de coquilles, que l’on peut dire que Nature, chambriere du grand Dieu , se iouë en la fabrication d’icelles: dont ie t’ay fait portraire ces trois, qui sont dignes de grande contemplation et admiration, dans lesquelles il y a des poissons comme limacons en leurs coquilles : lesquels Aristote, liure 4.
de l’histoire des Animaux, nomme Cancellus, estans compagnons des poissons couuerts de cocques, et de test dur, et semblables aux langoustes, naissant à par soy.
Rondelet en son liure de l'Histoire des poissons , dit qu’en Languedoc ce poisson se nomme Bernard l'Ermite :
1 Les dix premières lignes de cet article se lisaient déjà en 1573; mais la citation d’Aristote qui termine le premier paragraphe, et tout le leste de l’article, sont des additions de 1579.
APPÉNDICE
ila deux cornes longuettes et menues, sous lesquelles il a ses yeux, ne les pouuant retirer au dedans comme font les Cancres, mais tousiours apparoiïssent aduancés au dehors : ses pieds de deuant sont fendus et fourchus, lesquels luy seruent à se defendre et à porter en sa bouche. Il en à deux autres courbés et pointus desquels il s'aide à cheminer. La femelle fait des œufs, lesquels on voit pendus par derriere comme petites patenostres enfilées , toutesfois enueloppées et liées par petites membranes.
Elian au liure 7. chapitre 31. en escrit ce qui s'ensuit : « Cancellus naist tout nud et sans coquille, mais aprés quelque temps il en choisit de propre pour y faire demeure quand il s’en trouue de vuides, comme celle de pourpre, ou de quelque autre trouuée vuide : il sy loge, et estant deueru plus grand en sorte qu’il n’y peut plus tenir (ou lors que nature l’incite à frayer) , il en cherche vne plus grande où il demeuré au large et à son aise. Souuent il y a combat entre eux pour y entrer, et le plus fort iette le plus foible , et ioüit de la place. »
Le mesme tesmoigne Pline, liure 9.
Il y a vn autre petit poisson nommé Pinothere!, de la sorte d’vn cancre, lequel se tient et vit touiours auec la pine. qui est ceste espece de grande coquille qu’on appelle nacre, demeurant tousiours assis comme vn portier à l’ouuerture d’icelle, la tenant entre-ouuerte iusques à ce qu’il y voye entrer quelque petit poisson, de ceux qu'ils peuuent bien prendre, lequel mordant la nacre, ferme sa co-
1 Plutarque, — À. P.
AV LIVRE DES MONSTRES
quille : puis tous deux grignotent ct mangent leur proye ensemble,
De la Lamie!,
Rondelet, au 3. liure des Poissons, chap. 11, escrit que ce poisson se trouue aucunesfois si merueilleusement grand, qu’à peine peut estre trainé par deux cheuaux sur vne charrelte. Il mange (dit-il) les autres poissons, et est tres-goulu, voire deuore les hommes entiers : ce qu’on a conneu par experience. Car à Nice et à Marseille, on a autresfois pris des lamies dans l’estomach desquelles on a trouué vn homme entier tout armé.
« l'ay veu (dit Rondelet) vne lamie en Xaintonge, qui auoit la gorge si grande, qu’vn homme gros et gras aisément y fust entré : tellement que si auec vn baïllon onluy lient la bouche ouuerte, les chiens y entrent aisément pour manger ce qu'ils trouuent dedans l’estomach.»
Qui en voudra sçauoir d’auantage lise Rondelet au lieu allegué. Pareillement Conradus Gesnerus en ses Hisloires des animaux, fueillet 151. ordre 10. confirme ce que Rondelet en a escril : et dit d’auantage, s’estre trouué des chiens tous enliers dans l'estomach de ladite lamie, ayant fait ouuerture d’icelle : et qu’elle a les dents aiguës, aspres et grosses. Rondelet dit aussi qu'elles sont de figure triangulaire, decoupées des deux costés comme vne scie, disposées par six rangs : le premier duquel se monstre hors de la gueule, et tendant vers le deuant : celles du second sont droites, celles du troisiéme, quatriéme, cin-
1 Cet article est de date plus récente que les autres; on le lit seulement dans l'édition de 1585.
pa pd
quiéme, sixiéme, sont courbées vers le dedans de la bouche pour la pluspart. Les Orféures garnissent ces dents d'argent, les appellans dents de serpent. Les femmes les pendent au col des enfans, et pensent qu’elles leur font grand bien quand les dents leur sortent : aussi qu’elles les gardent d’auoir peur.
Pay souuenance d’auoir veu à Lyon, en la maison d’vn riche marchand, vne teste d’vn grand poisson, lequel auoit les dents semblables à ceste description, et ne sceu sçaucir le nom de ce poisson. Ie croy à present que c’estoit la teste d’vne lamie. l'auois proposé la faire voir au defunct Roy Charles, qui esloit fort curieux de voir les choses serieuses et monstrueuses : mais deux iours aprés que ie voulus la faire apporter, il me fut dit que le marchand, sa femme, et deux de ses seruileurs estoient frappés de peste : qui fut cause qu’il ne là veit point.
Du poisson dit Nauticus 1.
Pline, chap. 30. liu. 9. de son Hreloire nalurcelle, nomme ce poisson Nautilus où Nauticus, auquel est grandement à considerer, que pour venir au dessus de l’eau, se met à l’enuers, remontant peu à peu pour escouler l’eau qui seroit en sa coquille, à fin de se rendre plus leger à nauiger, comme s’il auoit espuisé la sentine de son nauire. Et estant au dessus de l’eau, il recourbe en amont deux de ses pieds, qui sont ioints ensemble auec vne pellicule fort mince pour luy seruir de voile, se seruant de ses bras comme d'’auirons, tenant tonsiours sa queuë au milieu, au lieu de
1 Cet article est une addition de 1579.
timon : et va ainsi sur la mer, contrefaisant les fustes et galeres. Que s'il se sent auoir peur, il serre son equipage, et remplit sa coquille d'eau en la plongeant, et ainsi s’en va au fond.
Description de la Baleine 1.
Nous abusons aucunement du mot de Monstre pour plus grand enrichissement de ce traité: nous mettrons en ce rang la Baleine , et dirons estre le plus graud monstre poisson qui se trouue en la mer, de longueur le plus souuent de trente six coudées, de huit de largeur, l’ouuerture de la bouche de dixhuit pieds, sans auoir aucunes dents : mais au lieu d’icelles, aux costés des maschoires, a des lames comme de corne noire, qui finissent en poils semblables à soye de pourceau, qui sortent hors de sa bouche, et luy seruent de guide pour monstrer le chemin, à fin qu’elle ne se heurte contre les rochers. Ses yeux
1 Cet article se lit déjà dans l'édition de 1573; mais auparavant il s’en trouvait un autre qui à été retranché dès 1575. II était ainsi Conçu :
« Figure d'vn chancre de mer, que Îles Medecins et Chirurgiens ont comparee à Ja tumeur chancreuse, à cause qu’elle est ronde et aspre, et les venes d’autour aux pieds tortus de cest animal : aussi lorsqu'il est accroché contre les rochers, difficilement en ést destaché : d'auantage il est de couleur fresque et noirastre, comme sont les tumeurs chancreuses : et voyla pourquoy les antiens ont donné le nom de chancre à telle tumeur, à cause de la similitude qu’ils ont l’vn à l’autre, Les chancres sont trouués dedans les tests durs des moulles et des huystres et autres poissons, qui ont tests pour y estre nourris el conserués, comme dedans des cauernes @t maisons fortes, parcequ'il n’y a beste qui n'ait ce don de nature de pourchasser ce qui luy est necessaire, Lant pour
APPENDICE
sont distans lvn de l’autre de quatre aulnes, et plus gros que la teste d’vn homme : le museau court, et au milieu du front vn conduit par lequel attire l’air et iette vne grande quantité d’eau, comme vne nuée, de laquelle elle peut remplir les esquifs, et autres petits vaisseaux, et les renuerser en la mer. Quand elle est saoule, brame et crie si fort qu’on la peut ouyr d’vne lieuë françoise : elle a deux grandes ailes aux costés, desquelles elle nage et cache ses petits quand ils ont peur, et au" dos n’en a point : sa queuë est semblable à celle du Dauphin, et la remuant esmeut si fort l’eau qu’elle peut renuerser vn esquif : elle est couuerte de cuir noir et dur. Il est certain par l’anatomie , qu’elle engendre ses petits vifs, et qu’elle les allaicte : car le masle a des testicules et membre genital, et la femelle vne matrice el mammelles.
Elle se prend en certain temps d’hyuer en plusieurs lieux, mesmement à
se nourrir que pour se retirer et heberger.
Les pescheurs (se dict Aristote) disent qu’ils naissent auec ceux dans les tests desquels ils sont trouués. Les chancres ont dix pieds, comprenant leurs deux bras fourchus, et audedans dentelés pour s’en seruir comme de mains. Ils ont la queue replyee par dessus ; ils sont couuers de coques aspres, faictes de demys cercles : ils ont six cornes à la teste, et les œils sortans fort audehors et fort separés l’yvn de l’autre : au printemps ils se despoüillent de leur coque, comme vn serpent de sa peau, el se sentans afoiblis el desarmés , ils se tiennent cachés aux creux des rochers iusques à ce que leur coquille soil reuenue et dure, »
Suivait la figure du chancre, que Paré reporla en 1h75 au livre des Tumeurs en general, ch.2, et c’est pour cela sans doute qu’il supprima en cet endroit l’histoire du chancre, ne voulant pas en répéter la fia gure, Voyez Lome It», page 862,
AV
la coste de Bayonne, prés vn petit village distant de trois lieuës ou enuiron de ladite ville, nommé Biarris :
auquel fus enuoyé par le commandement du Roy (qui estoit pour lors à Bayonne) pour traiter monseigneur le Prince de la Roche-sur-Yon, qui y
demeura malade : où appris et con- ,
firmay le moyen qu’ils vsent pour ce faire, qu’auois leu au liure que mon:
sieur Rondelet a escrit des poissons, qui est tel. Contre ledit village il y a vne montaignetlte, sus laquelle dés long temps a esté edifiée vne tour tout exprés pour y faire le guet, tant le jour que la nuit, pour descouurir les baleines qui passent en ce lieu : et les apperçoiuent venir, tant pour le grand bruit qu’elles font, que pour l’eau qu’elles iettent par vn conduit qu’elles ont au milieu du front: et l’'apperceuans venir,sonnent ve cloche, au son de laquelle promptement {ous ceux du village accourent auec leur equipage de ce qui leur est necessaire pour l’attraper. Ils ont plusieurs vaisseaux et nacelles, dont en d’aucuns il y a des hommes seulement constitués pour pescher ceux qui pourroient tomber en la mer :
les autres dediés pour combattre, et en chacun il y a dix hommes forts et puissans pour bien ramer, et plusieurs autres dedans, auec dards barbelés, qui sont marqués de leur marque pour les reconnoistre, attachés à des cordes : et de toutes leurs forces les jettent sus la baleine, et lors qu'ils appercoiuent qu'elle est blessée, qui se connoist pour le sang qui en sort, laschent les cordes de leurs dards, et la suiuent à fin de la lasser et prendre plus facilement : et l’attirans au bord, se resioüissent et font godechere, et partissent, chacun ayant sa porlion selon le deuoir qu'il aura