‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 88 sur 602 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

DES FIËVRES PITVITEVSES, ET PREMIE- HÉMENT DE LA OVOTIDIANE INTER- MITTENTE , LEGITIME ET ILLEGITIMES.

Nousparlerons icy des fiéures faites de pituite, qui semblent estre opposées aux precedentes, en tant que la pituite est froide et humide, et la bile chaude et seiche. Or de ces fiéures, il y en a quatre especes, la quotidiane intermittente, la quotidiane continue, l’epiale, et la lypirie. Pour la quotidiane intermittente, elle a esté ainsi appellée, non de l'humeur qui la fait, mais du temps ét que l'humeur qui

1 Ce chapitre répond d’une part au chapitre 6 de l'édition de 1575, et d’autre part aû chapitre 24 du livre des Tumeurs de 1579 et des éditions suivantes, intitulé : De La Jiéure qui suruient aux turneurs œdemateuses. Commeñt Paré avait-il eu l’idée bizarre de rattacher la fièvre quotidienne à l'œdème, c'est ce qu’il explique lui-même au début de ce dernier chapitre :

« Toutes les especes et differences des tumeurs œdemateuses expliquees, reste à parler briefuement de la fiéure accidentaire, qui assez souuent leur suruient, Icelle retenant du mouuement de l'humeur piluiteux dont elle est excitee, est ordinairement de l’espece de celles que les Medecins appellent quotidiennes intermittentes. »

Le chapitre de 1575 a lui-même un autre commencement, que nous avons reproduit ci-dessus à l’occasion du chapitre 17 ; et de même aussi le premier paragraphe du texte actuel ne ressemble à rien de ce qu’on lit dans les autres éditions. C’est au deuxième paragraphe que les rédactions se rapprochent.

VINGTIÉME LIVRE,

la fait a ses mouuemens, et que la-

dite fiéure a ses accés ou exacerba-

tions, qui est tous les jours : c’est pourquoy elle est appelée des Grecs Amphimerinos , et est definie fiéu.e pourrie, qui a tous les iours des accés et intermissions, faite d’une piluite douce ow insipide qui se pourrit hors des grands vaisseaux.

Elle fait donc tous les iours son accés de la longueur de dix-huit heures, donnant intermission et relasche manifeste le reste du iour 1. C’est vne fiéure qui arriue fort rarement, à cause que la pituite se pourrit fort difficilement, d'autant qu’estant familiere à la Nature, elle se la reserue pour la tourner en aliment et nourriture, en cas qu’elle ait faute de sang : comme enseigne Galien au commentaire deuxiéme du liure d’'Hippocrate du regime de viure és maladies aiguës, partie 44. ù

Les causes primitiues d’icelle sont, froideur et humidité de l'air qui nous enuironne, long vsage des choses froides et humides qui aisément se corrompent et pourrissent, comme fruicts nouueaux et poissons : intermission d'exercice accoustumé. Les causes antecedentes sont grande repletion d'humeurs, principalement phlegmatiques et pituiteuses. Les causes dispositiues sont la froideur et debilité de l’estomach et du foye, qui au lieu d'humeurs cuites en font de crues et mal digerées 2. La cause coniointe est le phlegme putrefñé hors des

1 Le texte de 1575 et celui de 1579 se bornent à donner cette définition; le reste du paragraphe est une addition propre au ivre posthume.

2 L'édition de 157b ne parle pas de ces causes disposiliues, etelle se borne aussi à l’'indication dela cause coniointe ; le reste du paragraphe, depuis cesmo(s: Orce phlegme, etc.,

DES FIÈVRES

grands vaisseaux, ou en l'habitude et espace de tout le corps, ou pour mieux dire en la premiere region d'iceluy. Or ce phlegme ou pituite est doux ou insipide, et non salé ny acide, eslant vray que ce premier là fait la fiéure quotidiane intermittente exquisite ou legilime, là où les autres especes de pituite font l’'intermittente bastarde. C’est pourquoy l’on peut auec raison appeler ceste icy legitime, à cause de l'humeur qui la fait : qui est la vraye et naturelle pituite pure et simple, etnon estrangere ou meslée auec quelque autre humeur, d’où se font les quotidianes intermittentes bastardes.

Les signes de ceste fiéure quotidiane intermittente sont pris de trois choses, sçauoir des naturelles, des non naturelles, et de celles qui sont contre nature. Des choses naturelles, car le plus souuent ceste fiéure prend ceux qui sont de nature ou temperament froids et humides , comme gens vieils, femmes, petits enfans, et hommes eunuques, pour l'abondance du phlegme qui est en eux, Ladite fiéure prend les vieils naturellement, pource qu’en iceux la chaleur naturelle est foible, debile, et ne peut cuire les alimens en quelque pelite quantité qu’ils puissent estre pris : mais elle prend les enfans par accident, et non naturellement, car ils sont chauds et humides :

mais pour la quantité des alimens qu'ils prennent, et l’inconstance et mouuement desvrdonné, ils engendrent grande abondance d'humeurs crues, qui est la cause materielle de la fiéure quotidiane, Des choses non naturelles : car telle fiéure prend plus souuent en hyuer qu'au prin-

est une addition du livre posthume, Le texte de 1579 suit celui de 1575.

temps, aux pays froids et humides, par vne maniere de viure oiseuse et sedentaire : par l’vsage des viandes non seulement froides et humides, mais aussi chaudes el seiches, si elles sont prises en telle et si excessiue quantité qu’elles debilitent et suffoquent la chaleur naturelle: car le vin, bien qu'il soit de faculté chaure et seiche, toutesfois, pris {trop abondamment, il engendre de la pituite et des maladies froides : ainsi l’ebrieté et yuronguerie : la crapule , la crudité ; le bain , l'exercice et trauail pris incontinent aprés le repas, rauissant les viandes deuant qu’elles ayent eu le loisir d’estre cuites pour estre distribuées à l’habitude du corps : bref toutes les autres causes qui peuuent engendrer en nous abondance de pituite, peuuent exciter la fiéure quotidiane, Le troisiéme chef d’où sont pris les signes de cesté fiéure, sont les choses contre nature, pource que ceste fiéure suit le froid , en tant que tout le corps est refroidi, et principalement les extremités 1,

Les accidens de telle fiéure sont douleur d’estomach, pource que le phlegme pour Ia plus part s’engendre en iceluy, d’où s’ensuit vomissement pituiteux : en outre la face apparoist toute pasle, mesme durant lestat de l’accés : et la bouche est humide sans soif, à cause que l’estomach estant rempli de pituite, la bouche et la langue s’en resentent, pour la continuité de la tunique interieure quileur est commune auécle ventricule. La fiéure donc quotidiane faite de phlegme doux, commence par Le froid

1 Ce paragraphe est presque textuellement copié sur le texte de 1575 ; celui de 1579 n’en diffère que parce qu'il a subi plusieurs suppressions.

aux extrémités, par pouls petit et profond, qui toutesfois en l'estat de l’accésse monstre plus fort, plusgrand et humide, et plus leger, pour mesme

raison que la chaleur de ceste fiéure |

semble au premier attouchement douce, vaporeuse et humide, mais enfin y tenant pluslong-tempsla main elle se sent acre, tout ainsi que le feu allumé en bois verd se monstre du commencement petit, languide et fumeux : mais enfin ardent et violent, lors que le bois estant eschauffé et reseiché, l’action et l’ardeur du feu n’est plus empeschée par la presence de l’humidité contraire. L’accés se termine par petites sueurs, lesquelles aucunes fois ne se montrent point du commencement, mais approchant la crise ellessuruiennent en plusgrande abondance. L’vrine est pasle du commencement et espaisse, et aucunes fois ténue là où il y a obstruction :

mais là où lamatiere est cuite comme elle est en l’estat de la fiéure, l’vrine se monstre rousse. Si au commencement de la fiéure il suruient vn vomissement piluiteux, cela signifie qu’elle sera en peude temps terminée, tant pour la tenuité de sa matiere, que pour ce que par telle euacuation est faite excretion de la cause coniointe de la fiéure t.

La fiéure quotidiane le plussouuent

1 Tout ce paragraphe se lit de même dans toutes les éditions ; c’est ce qui m’a autorisé à corriger ces derniers mots, la cause coniointe de la matiere, qui se lisent dans le liyre posthume, par ceux-ci : la cause; coniointe de La fiéure, qu’on trouve dans toutes les éditions du vivant de l’auteur.

Au reste, tout ce qui suit jusqu’au dernier paragraphe, à part des modifications insignifiantes de rédaction, est copié sur le texte de 1575, suivi lui-même par celui de

LE VINGTIÉMÉ LIVRE,

est longue, pour ce que l’humeur pituiteux estant de sa nature froid et humide, est lourd, pesant et tardif à se mouuoir : et outre non sans danger de plus grande maladie, pour ce que le plus souuent elle se change en fiéure ardente ou en quarte, par ainsi il se faitcomplication de maladies. Car comme ainsi soit que la saueur salée soit propre entre toutes les humeurs à la seule pituite, et que telle saueur est fort proche dela saueur amere, en laquelle mesme aisément elle se change et degenere par adustion, il ne faut s’esmerueiller si la pituite par telle adustion se change en bile rousse et noire,

Tous ceux qui releuent de fiéure quotidiane, ont la faculté concoctrice fort debile , et partant pe leur conuient baïller abondance d’alimens et difficiles à cuire. En la fiéure quoti. diane, tout le corps est plein d’humeurs cruds. j

Toute ceste fiéure dure le plus souuent soixante iours. Si dés le commencement de l’accés on vient à vomir, et si à la fin il suruient de grandes sueurs, ce sont signes qu'icelle sera tost terminée, pource que la matiere est obeïssante , et la vertu naturelle forte, au moyen que la vertu expultrice iette hors la matiere d’icelle fiéure.

Au reste, donne-toy garde d’estre trompé, prenant vne fiéure double tierce pour vne quotidiane, pource qu’elle repete et donne tous les iours ynaccés comme la quotidiane. Or il sera aisé de les distinguer, si tu con- .

sideres l’espece et forme essentielle de l’vne et de l’autre. Les causes sont contraires , et pareïillement les symptomes. D’auantage les quotidianes prennent tousiours aprés midy, sur le soir et commencement de la nuict,

DES FIÉVRES.

lors que par l'absence du Soleil air estant refroidi, tout nostre corps est pareillement refroidi : d’où vient que les humeurs froides ont leur mouuement eniceluy, lesquelles auparauant estoient aucunement retenues par la chaleur : les doubles tierces au contraire commencent et surprennent le matin, et deuant midy.

La brieueté et douceur de l’accés et grande sueur, sont signes que la fiéure est briefue et salutaire, si cela aduient l'humeur estant ja cuit.

La curation consiste en deux choses , sçauoir est , en regime et medicamens. Le regime doit estre ténu et incisif , l'air clair, chaud et sec moderément. Les alimens soient pain bien cuit, chaudeaux faits de poulailles cuites auec racines de persil , ozeille, petit houx, semences froides, et autres semblables. On peut manger poulets, mouton, perdris, et pelits oyselets, poissons d’eau douce rostis, œufs mollets. Les fruits soient raisins, pruneaux, amandes, dactes. Le breuuage soit petit vin blanc, trempé auec eau cuite : l'exercice moderé est tresbon, comme aussi les frictions de tout le corps : le dormir est commode s’il est fait aux heures deuës , et qu’il soit proportionné aux veilles. Quant aux affections de l'ame, il faut que le malade se resioüisse, et qu'il prenne tousiours bonne esperance de sa santé.

A l'heure de l’accés les pieds et les iambes du malade soient mises en eau tiede, en laquelle aura cuit camomille, anet , melilot, marjolaine, sauge, rosmarin. Les medicamens alteratifs sont syrops digestifs, aperitifs, oxymel: tels que sont lessyrops d'absinthe, de men-

the, des deux et cinq racines, auec decoctions de camomille, calamente, melilot, anet, et leurs semblables, ou

auec decoctions communes. Les medicamens purgalifs soient diaphœænicum , electuaire diacarthami, hiera picra, pillules aurées, agaric, turbith, desquels on fera potion auec eau de menthe, melisse, hyssope, sauge, fenoüil, scariole : aucuns seront donnés en forme de bolus auec sucre, selon que le docte Medecin considerera estre moins moleste et fascheux au malade. Enuiron l’estat de la maladie, il faudra auoir esgard au ventricule, et principalement à l’orifice d'iceluy, d’autant qu'il est le siege principal de la pituite, qui fait ceste fieure quotidiane. Parquoy de deux iours l vn, il sera bon de l’oindre d'huile de camomille auec vn peu de vin blanc. Il sera bon aussi de le decharger par vomissement, auec le suc de raue, et force oxymel, ou auec decoction de semence ou racine d’azarum , ou de cemomille, auec syrop aceteux, et sur le commencement de l’accés, lors que Nature commence à s’esmouuoir. Pour vne quotidiane inueterée, que l’on n’aura peu guerir par remedes communs et vsités, il n’y a rien si propre que de donner demie drachme, ou vue drachme entiere de theriaque vieille, auec sucre en forme de bolus, ou bien dissoute auec vn peu d’eau de viet.

Que dirons-nous de la saignée ? estelle necessaire en la cure des quotidianes ? Les autheurs grecs n’en font aucune mention, ne semblant pas estre à propos de rafraichir vn corps par la saignée, qui tombe malade pour estre trop rafraichi. Les Arabes sont d’vn autre aduis, et estiment

1 Ici se termine le chapitre dans l'édition de 1575, et de même aussi celui dulivre des Tumeurs de 1579. Le reste est donc une addition propre au livre posthume.

qu’il est à propos quelquesfois, lorsqu’on s’appercoit quelque plenitude , detirer vn peu desang, tantost du bras droit, lors que le temps et la saison est chaude et boüillante, tantost du bras gauche quand le temps est froid.

Pour moy iay appris des meilleurs medecins de Paris, qu’à cause de la pourriture, et de ceste chaleur estrangere qui s’introduit dans les humeurs. que ce n’est pas mal fait d’esuenter par fois la veine, principalement lors que nous obseruons que les vrines sont espaisses et rouges, que nous voyons que la fiéure s'augmente et s’aigrit, et que nous craignons quelques grands et violens symptomes qui peuuent estre cause de quelque sinistre accident à la vie du malade. En cecy il faut s’en rapporter à la prudence du sage medecin, qui aprés auoir bien pesé et balancé tou-

tes les circonstances quise trouuent | et au temperament naturel du mala- |

de, et aux conditions de la fiéure, peut ou prescrire, ou obmettre ce remede.

tarde, nous en dirons yn mot au Chapitre vingt-sept.

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