DE LA FIÈVRE EPIALE, ET DE LA LYPIRIE
Nous ‘auons remarqué cy-deuant, ce me semble, que la pituite natu-
1 Là s'arrête le paragraphe dans le texte primitif; la phrase qui suit appartient au livre posthume : après quoi le dernier paragraphe est copié presque exactement sur l'édition de 1575, où, comme dans celle-ci, il termine le chapitre.
relle, douce ou insipide, estoit cause de la fiéure quotidiane intermittente exquisite et legitime, laquelle nous auons expliquée au Chapitre 25 : il reste maintenant à demonstrer que les autres especes de pituite non naturelle , telles que sont la salée, lacide et la vitrée, font l’autre espece de fiéure quotidiane illegitime ou bastarde. Mais nous auons deux sortes de ceste fiéure bastarde : l’yne plus douce et moins fascheuse, qui est engendrée de la pituite salée ou acide, lautre plus importune et fascheuse , qui se fait de la pituite vitrée. Pour la premiere qui se fait de la salée ou acide , nous n’en dirons autre chose, à cause qu’icelle approche fort de la condition et nature de la quotidiane legitime, c’est pourquoy il faut fort peu d'indications et de remedes. Qu’on se remelte seulement deuant les yeux que la pituite acide se fait par vne vebemente froideur, la salée par vne chaleur estrangere, la douce et insipide par vne froideur mediocre : que l'acide excite la faim , la salée la soif, et la douce le sommeil : et que l’acide demande des medicamens qui la puissent cuire et adoucir , et la salée des purgatifs qui la chassent hors du corps. Ce faisant, il sera aisé d'appliquer les remedes de la quotidiane legitime à la quotidiane bastarde , quisera faite ou de la pituite acide, ou de la salée.
Pour l’autre fiéure bastarde qui se fait de la pituite vitrée, elle est nommée Epiale d'vn nom grec qui signifie chez les Latins Aigorem, c’est à dire froideur vehemente, telle qu'on la ressent en ceste fiéure. Or elle est definie fiéure quotidiane bastarde , laquelle apporte au corps vn ressentiment de grande froideur, et de peu de chaleur , engendrée de la pituite
LE VINCTIÉME LIVRE,
vitrée qui se pourrit en partie. Par ceste definition nous apprenons premierement, qu'il y a en ceste fiéure vn inegal sentiment, d'autant que les parties tout ensemble ont froid et chaud : mais ce froid est violent, et la chaleur est douce et moderée. Car ceste fiéure estant engendrée de la pituite vitrée, laquelle est l’humeur la plus froide et la plus humide de tout le corps, il aduient qu’à cause de ceste grande froideur les parties du corps ressentent le froid : et à cause que ladite humeur se pourrit, les mesmes parties ressentent du chaud:
mais ie chaud est moindre que le froid , à cause qu’il n’y à qu'vne petite portion de l'humeur vitrée qui se pourrit : le reste estant sans pourriture demeure froid et humide, d’où vient ce grand ressen{iment de froid. Nous dirons en second lieu , que l’humeur vitrée s’engendre en nostre corps, ou à cause des alimens qui sont grandement froids et pituiteux, ou à cause de la chaleur naturelle qui est foible et languide : mais ceste humeur ne peut s'y engendrer en grande quantité, pource qu’vnefroideur telle qu’il en faudroit pour amasser vne grande quantité de ceste humeur vitrée , esteindroit tout à fait la chaleur naturelle. Or tandis que ceste humeur ainsi amassée dans le corps ne se remue point, et ne s’esmeut point , elle n'apporte point de grande froideur aux parties, d'autant que les parties sont accoustumées à la sentir : mais lors qu’elle vient à se porter el à se mouuoir par les parties sensibles , c’est lors qu’elle apporte le ressentiment de froideur insupportable, sans aucune fiéure, si cela aduient sans qu'elle se pourrisse : mais si elle se vient à pourrir, alors elle excite la fiéure. Finalement nous pouuons ap-
DES FIÉVRES.
prendre par la definition susdite, que ceste humeur se peut pourrir ou en partie , ou totalement et entierement.
Que sielle se pourrit entierement, elle apporte vne fiéure vrayment quotidiane, dont la guerison est fort peu differente de celle que nous auons apportée cy-deuant. Si ellese pourriten partie, elle engendre la fiéure Epiale, et voila la cause du sentiment inegal qui est au corps durant l’accés de ceste fiéure : car la portion d'humeur qui n’est pas pourrie cause le froid, la portion qui est pourrie enuoye des vapeurs chaudes par tout le corps, qui donnent la connoissance de la fiéure. Elle arriue à la verité tres-rarement , et le commencement de son accés est par des baaïllemens , frisson violent, petit pouls et tardif, vrines crues et aqueuses : l’accés arriue tous lesiours,s’estend quelquesfois iusques à vingt quatre heures, quelquesfois moins : mais tousiours il est plus rude que celuy des quotidianes legitimes , et apporte des symptomes et aceidens plus violens.
Pour la cure, il faut mesme regime de viure qu'aux legitimes, sinon qu'il faut qu’il soit vn peu plus eschauffant , attenuatif et incisif. Il ne faut nullement parler icy de la saignée, de peur que la pituite se rendant plus tenace et visqueuse, n’apporte vne fiéure tres-longue et tres-difficile à guerir. Il se faut serair de medicamens qui eschauffentet qui incisent, commençant toutesfois par les plus legers, pour puis aprés venir aux plus forts. Du commencement donc on donnera le syrop aceteux, l’oxymel, auec les decoctions de bourrache, buglosse , betoine, les cinq racines aperitiues , calament, origan , et autres. En aprés on donnera loxymel composé et scillitique, le syrop d’hys-
sope, de bizance, des deux et des cinq racines, qu’on dissoudra dans vn apo- Zeme préparé auec hyssope, calament, origan, thym, stæchas, absinthe, racines d’enula campana, d'ireos, et autres de pareille vertu. Ayant ainsi preparé les matieres , il faudra venir à la purgation, à fin de vuider ce qui aura esté bien cuit et preparé , et ce auec diaphænic,diacarthami, les deux hieres, ou pillules conuenables. Cela fait , derechef il faut recourir aux alteratifs, à fin d’eschauffer et d'inciser, et puis aprés aux purgatifs, n’obmettant pas par interualle l’vsage des clysteres ou suppositoires vn peu acres. Bref on recommande les estuues seiches, lors que les signes de coction apparoissent , lesquelles on peut preparer auec menthe, origan, rosmarin, calament, sarriette, thym , stæchas et autres, qu’on fera boüillir dans quatre portions d’eau de riuiere, et vne de vin blanc. Par le moyen de ce remede, la pituitecrasse et espaisse est atfenuée , et puis aprés euacuée par les sueurs, maïs que le malade ne s’en serue qu’à ieun, et aprés avoir purgé le ventre, ou auec vn purgatif le iour precedent, ou auec quelque clystere. Il sera bon sortant des estuues de frotter le corps assez doncement , et principalement le long de l’espine du dos, que l’on frottera auec huile; de iasmin, de camomille , d’aneth, de nard , de noix muscade , et autres semblables. Aprés cela qu’on donne au malade vne dragme de trium piperum, ou diacalamenthe , ou mithridat, ou theriaque, ou de quelque opiate vsuelle qu’il prendra en bol , ou bien delayée auec vn peu de vin blanc.
Deuant que de finir ce Chapitre , ie diray vn mot de la fiéure que les Grecs ont appellée Lypirie, pource qu’il
semble que la chaleur defaille en icelle, A la verité ie me trouue bien empesché à quelle sorte de fiéures ie la dois rapporter, voyant les Arabes estre contraires tout à fait aux autheurs grecs, ceux-cy larapportant à vne grande inflammation, ceux-là à vne pituite crasse et visqueuse. Pour moy, aprés auoir bien espluchéles raïisons des vns et des autres, ie trouue qu’il y a deux sortesde fiéure Lypirie, l’vne proprement ainsi appellée, et l’autre appellée improprement et par ressemblance. Celle qui est proprement appellée Lypirie, est celle des - Grecs, qui est vne fiéure continue, causée par l’inflammation vehemente de quelque partie interieure, ou par vne ferueur desmesurée d'humeurs chaudes, boüillantes et malignes , en laquelle les parties interieures bruslent, cependant que les exterieures demeurent toutes froides : ce qui arriue pource que la chaleur du dedans attire à Soy comme yne ventouse la chaleur des parties externes. Or telle fiéure n’appartient nullement aux fiéures pituiteuses : c’est pourquoy il n’est point besoin d’en donner icy la guerison : il faut les reseruer pour les symptomatiques, qui suiuent linflammation de quelque partie noble. Il faut seulement parler de celle que nous auons dit estre improprement appellée Lypirie, et ce pour ressemblance qu’elle a auec la precedente , qui est en ce que le dehors demeure froid, tandis que le dedans brusle. Car estant engendrée d’vne pituite espaisse et visqueuse , la chaleur et les vapeurs sont tellement retenues et suffoquées, qu’elles ne peuuent s’estendre à l'exterieur : d’où il arriue qu’on sent de la chaleur au dedans du corps, mais au dehors on y sent du froid. Les autres veulent
LE VINGTIÈME LIVRE
qu’elle se fasse d’vne pituite moins espaisse, qui se pourrissant au centre du corps y allume le feu, mais qui enuoye à exterieur si peu de fumées et de vapeurs, qu’elles n’ont pas la force d’eschauffer beaucoup ni longtemps les parties: c’est pourquoy elles demeurent tousiours froides.
A ceste fiéure icy ie ne connois point d'autre curation que celle de l'Epiale et des autres quotidianes. Le regime de viure est de mesme façon , les purgations pareilles, les alteratifs de mesme vertu. Les autheurs qui en ont traité ordonnent le syrop aceteux et l’oxymel, pour preparer la matiere, y meslant toutesfois les choses qui fortifient et corroborent l'estomach, comme le syrop de roses seiches et de berberis. Aprés cela ils purgent le corps auec laloë , la hiere et la rheubarbe. Par fois ils ordonnent le vomissement, vne autre fois les diuretiques , le plus souuent des clysteres acres et forts. Bref, ils gardent le mesme ordre qu’en l’epiale, et font prendre au malade les estuues seiches, les sueurs , les frictions, onctions, opiates et antidotes qui ont esté specifiés cy dessus.
Ce qui doit suffire pour la conclusion des fiéures pituiteuses.