‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 10 sur 515 · PREFACE. XXXI · texte numérisé non relu

PREFACE. XXXI

gagé dans la réforme, ot c'est là l'opinion qui a prévalu jusqu'ici. Mais, ainsi que l'a démontré en dernier lieu M. Malgaigne, cette présomption s'accorderait mal avec les dates que fournit l'histoire. Elle serait môme démentie par quelques actes publics de la vie de Paré, par son second mariage , et par sa sépulture dans une église catholique. Mais quoi I il est des temps d'aveuglement et de fureur où la modération , ce frein ou plutôt cette règle de tous nos sentiments, est comme la perle de l'Evangile ; c'est elle surtout qui aigrit les caractères violents et passionnés ; et le fanatisme s'irrite moins de ce qui lui résiste, que de ce qui le condamne.

» Quels qu'aient été, du reste, sur des questions si délicates, les secrets sentiments de Paré, il est certain qu'il avait l'âme pénétrée d'une piété profonde. Il reconnaissait, il admirait , il adorait partout l'intelligente, la bienfaisante main du Créateur. Il osait se réserver l'humble mérite de panser les malades, mais c'est à Dieu qu'il rapportait la gloire de la guérison. Tout le monde connaît sa maxime favorite; le lepansaj. Dieu leguarist; sainte maxime qui renferme Paré tout entier, son âme, son esprit, sa simplicité, sa modestie, et l'invariable principe de ses volontés et de ses actions, je veux dire l'amour de Dieu et des hommes. Il le savait en effet mieux que personne : un art tout divin préexiste en nous, un art tout divin nous anime et conduit nos mouvements intérieurs avec une sagesse à laquelle doit toujours se subordonner la faible sagesse du médecin , de l'homme qui ose intervenir dans cette combinaison de merveilles. Ambroise Paré était donc souverainement religieux ; mais il l'était à sa manière, à la manière de Fénelon, à la manière des plus rares esprits qui aient honoré notre espèce. Il pensait comme eux , ou plutôt il sentait qu'une religion n'est toute divine qu'autant qu'elle est tout humaine, et que nous n'adorons Dieu qu'en servant nos semblables. Si l'âme de l'homme est immortelle, et s'il était possible que l'âme de Paré m'entendît, ou que ce bronze prît pour lui la parole, une secrète voix m'avertit qu'il applaudirait à la mienne, et que, peu touché des éloges qu'on donne à son talent,

XXXir PRÉFACE.

il accepterait du moins ce dernier hommage que je rends à sa mémoire.

» C'est au nom de l'Académie royale de médecine que j'ai osé paraître en cette solennité. Puisse cette compagnie, et puissiezvous, comme elle, ne pas désavouer le langage que je vous ai fait entendre ! Soufîrez maintenant que je vous félicite en mon propre nom du triple choix que vous avez fait, et de l'homme que vous avez voulu célébrer, et de l'artiste qui vous a secondés de son talent, et du lieu charmant où vous élevez son chef-d'œuvre : lieu découvert, accessible, où les aimables pompes d'une riante nature viennent se marier comme d'elles-mêmes aux pompes de l'art et aux embellissements que vous leur préparez. Appelé, retenu aux pieds de l'image d'Ambroise Paré, par l'attrait de ce nouvel Élysée, le voyageur ému contemplera ce bronze; et pour peu qu'il ait un cœur d'homme, il en entendra sortir ces paroles : « Tu vois qu'il est des hommes qui savent faire le bien, et qu'il » en est qui savent le reconnaître. Que les uns et les autres soient » toute ta vie tes modèles! » Ces paroles, je les entends, Messieurs ; et c'est l'âme remplie d'un si beau précepte, que je vais me séparer de vous, avec le regret de ne pas être un des vôtres, de ne pas vous appartenir, à vous qui montrez des sentiments si humains, et qui m'avez comblé de vos bontés. Puissiez-vous, du moins, ne pas me refuser la seule grâce à laquelle il me soit permis d'aspirer ! puissiez-vous me donner dans vos souvenirs une place , quelque petite qu'elle soit , à côté de votre glorieux compatriote , l'immortel fondateur de la chirurgie française ! »

LE DIX-NEVFIÉME LIVRE

TRAITANT

DES MONSTRES ET PRODIGES

PREFACE

Monstres sont choses qui apparoissent outre le cours de Nature ( et sont leplussouuent signes de quelque malheur à aduenir ) comme vn en-

' Voici , de toute la collection de Paré , le livre dont ses admirateurs ont cru avoir le plus à rougir, et Percy entre autres s'écriait : Plùl à Dieu qu'il n'eût jamais vu le jour! Ces jugements un peu précipilés viennent d'une étude très superflcielle de l'œuvre et de l'époque; peut-être aussi certains esprits se sont-ils laissés eiraroucher par la forme, sans pénétrer jusqu'au fond ; et je suis si loin de partager une pareille opinion, que je n'hésite pas à donner ce livre comme un des plus curieux et des plus intéressants du XVI' siècle. Peut-être la forme sous laquelle je l'ai [(réscnté ralliera-t-elle plus d'un lecteur à mon avis.

11 avait paru pour la première fois en 1673, dans les Deux Hures de chirurgie, à la suite du Livre de la gcneraiion, dont il peut, en effet, en bonne pariie passer pour le complément. Il se composait alors de 31 chapitres traitant des monstruosités naturelles et des cas rares de chirurgie, avec une digression assez malheureuse sur les démons et

fant qui naist auec vn seul bras , vn autre qui aura deux testes , et autres membres outre l'ordinaire.

Prodiges , ce sont choses qui viennent du tout contre Nature, comme vne femme qui enfantera vu serpent,

l'art magique, mais jusque là sans sortir de la pathologie; et il se terminait par un 32' chapitre, sans liaison aucune avec les précédents ni avec le plan du livre, intitulé : Des monstres marins. En 1579, à l'époque même où la lecture de Thévet avait inspiré à Paré son livre des animaux, il compléta celui des monstres par trois chapitres consacrés aux monstres volatiles, auxmonstres terrestres et aux monstres célestes. Or je le répète , et on s'en assurera pai la préface de Paré même, tout cela était hors du plan du livre, plan régulier, logique, et qui créait dans la pathologie chirurgicale une branche toute nouvelle, ainsi qu'avait fait le livre de la prothèse. Long-temps balancé entre le respect que je devais au texte et à l'arrangement de l'auteur, et le désir de restaurer son ouvrage suivant le plan qu'il avait tracé lui-môme, enfln je me suis décidé pour ce qui m'a paru le plus favorable à l'illustration de son livre; j'ai retranché hardiment tout ce qui concerne l'histoire

Ô' LË t>lX-NiîV

ou vu chien , ou autre chose du tout contre Nature , comme nous monstrerons cy après par plusieurs exemples d'iceux monstres et prodiges :

lesquels i'ay recueillis auec les figures de plUsiebrs dblbeurs : fcoinmo des Histoires prodigieuses de Pierre Boistuau , et de Claude Tesserand , desainctPaul, sainct Augustin, Esdras le Prophète : et des anciens philosophes , à sçauoir d'Hippocrates , Galien, Empedbcles^ Aristote , Pline ^ Lycosthene , et autres qui serorii.

cottés selon qu'il viendra à propos.

des animaux et des prodiges météoriques, que j'ai reportée à la fln de la collection, immédiatement après le livre des animaux, où était vrairiieht Sd filàce haturëllé. Ce tl'ëtalt pas assez, et datis ce qui restait se trôu- ■yaient des figures de monstres tellement hors de nature, qu'il ne faut pas s'étonner si leur simple aspect a sufïi pour frapper beaucoup de lecteurs de nausée et de dégoût. J'ai d'autaiit moins hésité à effacer ces figures que pas une seule n'appartient à Paré, et qu'ii ies a copiées dans des recueils de prodiges piibliés de son temps, èt où l'on est bien loin de trouver le bon sens, la saine observation et la science qui frappent dans son livre. Du reste, j'ai respecté scrupuleusement celles qui lui appartenaient à luimêmej et j'en ai même conservé beaucoup d'autres qui ont encore aujourd'hui Iciir intérêt pour la tératologie , ou même qui, mai faites et défigurées, sont essentielles cependant à l'intelligence des doctrines du XVI» siècle.

On voit par la liste des auteurs que Paré a consultés et qu'il énumère dans sa préface, qu'il ne cherche pas â s'dttribuer plus qu'il ne lui revient dans là composition de son ceuvre; et l'on peut dire qu'il y a excès de modestie dans ses aveux. Percy à prétendu que Grévin l'avait aidé dans là rédaction; cela n'a pas l'ombre de fondement. Il est probable toutefois qu'il à eu un collaboràleur, ne fût-ce que pour lui tràdiiiirè les eiidroits des auteurs latitis qu'il cité; et il y à quelque probabilité que ce fut son ami Hau-

FiÉME livré,

Les mutilés * , ce sont aueugles , borgnes , bossus , boiteux , ou ayans six doigts à la main ou aux pieds, ou moins de cinq , ou ioints ensemble :

ou les bras trop courts, ou le nez trdp ëhft)ntlî,( cobinle ont les bamus : ou auoir les léures grosses et renuersées, ou closture de la partie génitale des filles pour cause de l'hymen , ou chair supernaturelle , ou qu'elles soient hermaphrodites : ou ayàrtS quelques taches 6u verrues, ou loupes , ou autre chose contre Nature,

tin. D'ailleurs, l'auteur dans lequel il fouille le plus communément est Lycoslhcnes, qu'il a mis paririi les anciens philosophes, sans doute à cause de son nom grec, et qui est tout simplement un écrivain du xvi" siècle. L'ouvrage de Lycoslhènes que Paré a mis à contribution dvàit paru à Bâle^ eii 1557, sous ce titre : Prodigidriiin ac ostclitokmi chroûicoh, etc., péi' Coltradlim Lycostfletièm Riibeaquensem ; c'est Un petit irt-fOlid de 678 pagèS; contenant par ordre de dates tous les prodiges qiie l'auleiir a pu recueillir dans les auteuts depilis le eohimeiicement dù monde jusqu'à l'an 1554, avec une innombrable qùaniilé de figures; livre indigeste, mais d'une éràditioii étonnante, et soiirce pTécieuse Oii l'oti peut encore puiser après Paré pour l'histoire iiè la tératologie. Viennent èristiite les histoires pi-odigieuses dè Pierre Bbaistuau, qil'il écrit Boistuau, publiées en 15G0, réimpHmées avec des augmentations en 1575; C'est cette dernière édition que j'ai suivie; et enfin un livre du même titre de Claude de Tesserand , qu'il appelait par erreur Claude Desscmnd, dans ses premières éditions; mais je n'ai pii me procurfet te derniet outragfe.

1 Ce iiaragrapUe ne date que de 157D , èt on lisait alors par une faute d'impression facile à comprendre : les imUiles.

On voit par là que l'auteur se propose de traiter de trois sortes de monstruosités ; tandis qu'eiil573 il se bornait aux deux premières, saVdir, aui monstres et atix prodiges, dont le nom est resté dans le litre du livre.

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