DES VERS QVI S'ENGENDRENT ÉS BOYAVX
Les vers se font d'vne matière grosse, visqueuse et crue, laquelle se corrompt en l'eslomach.puis descend és intestins : et veu qu'elle n'est pas bien chyliflée , c'est à dire façonnée par la première concoction qui se fait en l'estomach, elle se pourrit du tout : et pour sa viscosité , qui la fait adhérer à iceux, ne la peuuent ietter hors le ventre, dont y estant retenue se putréfie d'auantage : de quoy sont produits etengendrés des vers par l'action de la chaleur, qui puis après viuent d'icelle : laquelle estant consumée, si on ne leur baille promptement vne autre matière pour les nourrir et saouler, ils se pourmenent par les intestins , causans grandes douleurs aux malades , et montent quelquesfois iusquesen l'estomach, et les iette l'on par la bouche, et aucunesfois passent par les trous du palais, et sortent par le nez, ce que i'ay veu plusieurs fois 2.
Il y a trois espèces et différences de vers, à sçauoir, de ronds et longs, larges et longs, et de petits et gresles.
1 Ce chapitre est toujours coté le quatrième dans toutes les grandes éditions à partir de celle de 1579; mais alors même il était séparé du précédent par un assez long article en partie emprunté au livre des Monstres, auquel nous l'avons en entier restitué. Voyez ci-devant page 33, note i.
2 Ces derniers mots: ce que i'ay veu plusieurs fois, n'ont été ajoutés que dans la première édition posthume.
lÉME LIVRE,
Les premiers sont nommés des anciens Tereies, c'est à dire ronds en longueur. Les seconds sont dits Tcniœ, parce qu'ils sont longs et larges en forme d'vne bande. Les tiers sont appelés Ascarides, pource que tels communément sont sautelans.
Il y a d'autres différences des vers prises des couleurs, comme rouges, blancs, noirs, gris, cilrins , et quelques vns sont trouués cornus et velus , ayans la teste de la figure d'vn chabot. En aucuns malades s'en procrée grand nombre, qu'ils iettent tous lf*s iours par le siège , et sont menus comme filets ou poils, et tels sont volontiers de couleur blanche : ce sont ceux que nous auons appelés Ascarides. La diuersilé des couleurs se fait selon la cause des humeurs pourris 1, non pas que des vers les vns soient engendrés de cholere, autres de melancholie, autres de pituite, comme les Médecins grecs ont estimé : car la melancholie et cholere sont humeurs pour le regard de leurs qualités du tout ineptes à la génération des vers : mais parce que parmy là substance chyleuse ou pituiteuse dont ils sont engendrés, il y a quelque meslange des humeurs:
de là vient la diuersité des couleurs és vers.
Or les longs et larges, ou plats, tiennent quelquesfois tout le long des intestins, et tels sont comme vne substance mucqueuse et glaireuse : et véritablement i'en ay veu vn qui sor-
1 L'édition de 1568 ajoutait: ainsi qu'auons dict du pourpre ei des charbons, et arrêtait là ce paragraphe. Celle de 1575 l'a complété; mais bien qu'ayant changé la place du livre de la Peste, elle avait conservé, sans doute par inadvertance, cette indication devenue fausse. Elle a été rayée en 1570.
DE LA. PETITE VEROLLE ET LEPRE
tit hors d'vne femme , et estoit semblable à vn serpent , de longueur de plus d'vne toise. Deqnoy ne se faut esmerueiller, veu que les anciens escriuonl en auoir veu de toute la longueur des intestins, qui est sept fois la longueur de nostre corps, parce que les boyaux de chacun homme ont telle longueur : et lesçay pour l'auoir veu, et monstre quelquesfois aux escoles de Médecine de ceste ville, faisant dissections analomiques publiques.
D'auantage , lean Wier , Médecin tres-docte du Duc de Cleues , escrit en son liure de l'Imposture des diables^ qu'vn villageois ietla vn ver de huit pieds el vn doigt de long, lequel auoit la gueule presque semblable à vn bec de cane i.
Monsieur V.ileriola, Médecin d'Arles, au liure de ses Obscruations, discourant doctement sur les causes de la génération des vers, dit en auoir veu vn en la ville d'Arles ayant neuf pieds et plus de long 2.
Et lout ainsi que les vers sont differens les vus des autres, aussi il y a diuersité des lieux où ils se procréen t : car les ronds et longs s'engendrent volontiers es intestins gresles, les autres aux gros, et principalement les petits vers capillaires, et iamais en l'eslomach : car nul animal ne se fait en la eoncoction de la viande , mais seulement en la distribution és boyaux, après qu'elle a commencé à estre corrompue en l'estomach : esquels boyaux elle se corrompt el pour-
' Paré avait ajouté ici en ISTO une méchante figure A'vn vers ayant la leste comme vne cnne. J'ai suivi les éditions primitives où la figure n'existe pas.
* Cette citation de Valeriola csl une addition de 1575.
rit d'auanlage, et de là naissent des vers. Quelquesfois ils s'engendrent dés que l'enfant est au ventre de la mere, à cause de la mauuaise nourriture qu'il prend d'elle et aussi à cause qu'ils ne vuident lors rien par le fondement, dont aduient que de la rétention de tels excromons s'engendrent vers, comme quelques-vns ont noté de la sentence d'Hippocrates au liure quatrième de morbis , sur la (in. Et pour le dire en vn mot, ils s'engendrent en tous aages, et principalement aux crapuleux, goulus, et à ceux qui viuent de mauuaise nourriture, comme de fruicts crus, fromage et laictage.
Or pour connoistre en quels endroits du corps sont les vers , il faut entendre que lorsqu'ils sont aux intestins supérieurs , les malades ont vne douleur d'estomach auec appétit canin et depraué , c'est à dire qu'ils désirent à manger diuerses viandes et grande quantité , parce que leur nourriture est consumée et mangée par les vers : et tombent souuent en défaillance de cœur, à raison du consentement et sympathie de l'orifice du ventricule et estomach qui a sentiment tres-exquis auec le cœur. D'auantage ils sentent vn prurit et démangeaison au nez , et ont l'haleine forte et puante, à cause de la corruption des viandes en l'eslomach , dont les exhalations montent en haut, qui fait pareillement qu'ils sont fort assommeillés, et tressaillent en dormant.
Oulre-plus ils ont quasi tousiours vne petite tiéure lente, auec toux seiche, les yeux connillans, et souuent changement de couleur au visage.
On connoistleslongsellargesquand
' I^a plirase finissait là en 15G8; le reste a été ajouté en 1575.
on voit aux selles des excrettiens semblables à semonces de melons ou coug-ourdes : les aulres, sçauoir lesascarides, se connoissent par le prurit el démangeaison qu'ils font au siège, ainsi que morsures de fourmis ' : par vn tenesme et descente du gros boyau.
La raison de tous ces symptômes est telle: le sommeil de ceux qui sont inquiétés des vers est turbulent, iusques à crier en dormant, quand les vapeurs excitées par le remuement des vers etenuoyéesaucerucau sont chaudes, subtiles et acres : comme au contraire le sommeil est profond lors que telles vapeurs sont froides et grossières. Ils songent en dormant manger et aual- 1er , ou bien grincent les dents, à cause que les vers lors deuorans le chylus enuoyé du ventre aux intestins, excitent semblable sentiment et imagination en eux lorsqu'ils dorment : ils ont vnetoux seiche, par le consentement des parties qui sont dédiées à la respiration , auec celles qu'on appelle naturelles : desquelles vapeurs putrides sont esleuées, qui venans à heurter contre le diaphragme,l'irritent àexcretion comme pour ietter quelque chose nuisible :
lesquelles venans à monter à l'orifice de l'estomach, partie fort sensible de nostre corps, excitent vn sanglot, ou syncope, selon qu'elles sont subtiles, grossières, ou acres : et venans à s"es leuer vers la teste , excitent vne démangeaison de narines et esbloiiissementàla veiie 2.
Ceux qui sont grands sont pires que
1 Encore ûne phrase qui s'arrêtait là tout c'ourten I6G8, et qui a été complétéeen 1575.
2 Ce paragraplie tout entier date de 1575. '
XIÉME LIVRE,
les petits, les rouges plus mauuais que les blancs, les vifs que les morts et les bigarrés plus que ceux qui sont d'vne seule couleur, de tant qu'ils demonstrent plus grande pourriture.
El lors qu'il y en a grand nombre, ils demonstrent d'autant grande quantité de pourriture. Ceux qui sortent auec le sang signifient mal, parce qu'ils demonstrent que les intestins sont offensés d'érosion : car quelquesfois ils les rongent, de façon qu'ils sortent hors des intestins et se dispersent en plusieurs endroits du ventre, et sont cause de la mort des pauures malades 2. Ainsi escrit lacques Boulier, chapitre 54 des maladies internes, el Manard en ses Epistres liure 3, qu'on a veu quelquesfois des vers sortir par les aines, s'estans eux-mesmes fait le chemin par érosion.
Quandlesenfans ont des vers, et ne peuuent auoirleurhaleinequ'à peine, et sont moites , c'est signe que la mort est à la porte. D'auantage au commencement des fiéures aiguës, si les vers ronds et longs sortent en vie, c'est signe que la fiéure est pestilente, demonstrant qu'ils ne peuuent endurer tel venin : et encores s'ils sont morts, ils donnent à connoistre d'auantage qu'il y a plus grande corruption et venenosité.
• La fin de celte phrase est de 1575.
*Là finissait le paragraphe dans l'éditiott primitive. La citation de Houlier se lit déjà en 1575; mais le nom de Manard n'y a été ajouté que dans la première édition posthume. Cette addition avait été faite avec si peu de soin , que le ch. 54 , Des maladies iiilernes, semblait se rapporter à Manard; j'ai restitué â chaque auteur ce qui lui appartient.