EXEMPLE DES MONSTRES QUI SE FONT PAR IMAGINATION
Les anciens qui ont recLerché les secrets de Naturel, ont enseigné d'autres causes des enfans monstrueux , et les ont référés à vne ardente et obstinée imagination que peut auoir la femme ce pendant qu'elle conçoit, par quelque obiet, ou songe fantastique , de quelques gisions nocturnes, que l'homme ou la femme ont sus l'heure de la conception. Cecy mesme est vérifié par l*authorilé de Moyse , où il monstre comme lacobdeceutson beau-pere Laban, et s'enrichit de son bestial , ayant fait peler des verges , les mettant à l'abreuuoir, à fin que les chéures et brebis regardans ces verges de couleurs diuerses , formassent leurs petits marquetés de diuerses taches'^ : par-ce que l'imagination a tant de puissance sus la semence et genilUre , que le rayon et ciiaractere en demeure sus la chose enfantée.
Qu'il soit vray , Heliodore éscrit que Persina, royne d'Ethiopie j conceut du roy Hyduslcs , tous deux Ethiopiens, vne fille qui estoit bldrtche , et ce par l'imagination qu'elle attira de la sémblahce de la belle Andromeda , dont elle auoit ïa pein-
1 Arislolc , Hippocraies et Empcdocie. —
« Moyse, 30 cAof). — A. P.
LE dix-nevfii5me livrf,
tiire deuant ses yeux pendant les einbrassemens desquels elle deuint grosse
Darnascene , auteur grauc , atteste auoir veu vue fille velue comme vn ours , laquelle la mere auoit enfantée ainsi difforme et hideuse, pour auoir trop ententiuement regardé la figure d'vnsainct iean vestu de peau auec son poil , laquelle esloit attachée au pied de son lit , pendant qu'elle conceuoit-
Par semblable raison Hippocrates sauna vue princesse accusée d'adultère , par-ce qu'elle auoit enfanté vn enfant noir comme vn more , son mary et elle ayans la chair blanche :
laquelle à la suasion d'Hippocrates fut absoute, pour le portrait d'vn more semblable à l'enfant, lequel coustumierement estoit attaché à son lit 2.
D'auantage, on voit que les connins et paons qui sont enfermés en des lieux blancs, par vertu imagina tiue engendrent leurs petits blancs ^.
Et partant faut que les femmes , à l'heure de la conception , et lorsque l'enfant n'est encore formé ( qui est de trente ou trente-cinq iours aux masles, et de quarante ou quarantedeux, comme dit Hippocrates , liure De natura pueri, aux femelles) n'ayen t
1 Heliodore, liu. 10 de son Histoire Mihiopique. — A. P. — 1572.
2 Ces deux histoires ont été empruntées à Boaistuau , ouvrage cité, fol. 14, ainsi que deux figures qui suivaient sous ce titre : Figure d'vne fille velue et d'vn enfant noir
faits par la vertu imaginatiue.
J'ai retranclié sans scrupule ces figures, fort inutiles et d'ailleurs tout-à-fait fantastiques. J'ignore du reste où Boaistuau a été chercher cette histoire d'IIippocrate, qui est absolument apocryphe.
'Cette phrase manque jusqu'à l'édition de 1586.
à regarder ny imaginer choses monstrueuses : mais la formation de l'enfant estant faite , iaçoit que la femme regarde ou imaginé attentiuement choses monstrueuses, toutesfois alors l'imagination n'aura aucun lieu, pour-cequ'il ne se fait point de transformation depuis que l'enfant est du tout formé.
En Saxe , en vn village nommé Stecquer , fut né vn monstre ayant quatre pieds de bœuf, les yeux , la bouche, et le nez semblables à vn veau , ayant dessus la teste vne chair rouge , en façon ronde : vne autre par derrière, semblable à vn capuchon de moyne, ayant les cuisses déchiquetées i.
L'an mil cinq cent dix-sept, en la paroisse de Bois le Roy, dans la forest de Bière , sur le chemin de Fontaine- Bleau,nasquit vn enfant ayant la face d'vne grenoiiille, qui a esté veu et visité par maislre Jean Bellanger, chirurgien en la suite de l'Artillerie du roy , és présences dé messieurs de la iustice de Harmois : à sçauoir honorable homme lacques Bribon, procureur du roy dudit lieu , et Eslienne Lardot , bourgeois de Melun , et Jean de Vircy, notaire royal à Melun , et autres : le pere s'appelle Esme Petit ,
1 Toutes les éditions ajoutaient : comme tu vois par ceste figure; et faisaient suivre en effet le texte d'une figure intitulée : Figure d'vn monstre fort hideux ayant les
mains et pieds de bœuf, et autres choses
fort monstrueuses.
Cette figure monstrueuse, qui a pu avoir cependant un original réel , mais défiguré par le dessinateur, dans quelque anencéphale, a été donnée d'abord par RuelT, ouvr. cité, fol. 46, verso , et copiée par Lycoslhènes, ouvr. cité, p. 530.
Le chapitre se terminait ici en 1573; l'histoire qui suit a été ajoutée en 1579.
DES MONSTRES ET PRODIGES
et la mere Magdaleine Sarboiicat.
Ledit Bellanger, homme de bon esprit , désirant scauoir la cause de ce monstre, s'enquit au pere d'où cela poiiuoit procéder: iiiy dist qu'il esti moit que sa femme ayant la fleure , vne de ses voisines luy conseilla pour guarir sa fleure , qu'elle print vne grenoiiille viue en sa main, et qu'elle la tint iusques à ce que ladite grenouille l'usl morle : la nuit elle s'en alla coucher auec son mary, ayant tousiours ladite gronouilleen sa main :
son mary et elle s'embrasseront , et conceut, et par la vertu imagina tiue ce monstre auoit esté ainsi produit*.