LA VENENOSITÉ DE CERTAINES PLANTES
Après auoir discouru de la veneno- «ilé des animaux, à présent il nous
1 Ce chapitre se compose d'un assez grand nombre d'articles divers- Les uns éiaiciil distingués par une uote margina'e, les autres par unaiire en italique ; j'ai ju^é à propos de faire des titres avec les notes marginales à ceux qui n'en avaient point, et il n'y a que le Dorycnium pour lequel il m'ait fallu faire ie litre moi-mémo.
conuient escrire de celle d'aucunes .
plantes, et les accidens qui aduiennent à ceux qui en auront pris, et commencerons à l'Apium risus.
Apiiim riisus.
L'Apiurfi risus , autrement appellé Surdon a, espèce de ranunculus ^ rend les hommes insensés, induisant vne conuulsion et distension des nerf»
telle que les léiires se retirent, en sorte qu'il semble que le malade rie, dont est venu en prouerbe, Ris Sardonien, pour vn ris malheureux et mortel. Son hezahard ou contre-poison est le suc de mélisse.
lYapellus , est chaud au 4- degré.
Le suc, fruict ou substance de Napellus , tue son homme en vn iour , ou en trois au plus tard. Mesmes si par antidotes et contre-poisons exhibés en temps et lieu on en réchappe , le malade tombe en fiéure hectique , ou en cbarlre , ou en mal caduc, comme dit Auicerme : c'est de quoy les Barbares empoisonnent leurs flèches Les accidens qu'il induit sont tels :
incontinent les léures s'enflamment, et la langue s'enfle : en sorte qu'elle ne peut demeurer en la bouche , ains sort dehors auec grande hideur ; les yeux aussi s'enflamment et sortent hors la teste : les malades tombent en vertiginosilés et défaillance de cœur, ils ne peuuent mouuoir ny bouger les iambes , tant ont les cuisses foibles et débilitées : d'ailleurs ils ont le corps enflé et terni, tant est grande la malignité de ce poison. Son bezahar est vn petit anitnal comme vne sou- I is , qui s'engendre prés la racine du-
> Tels veuins sont premièrement dencriu par MalOnoLe , sur le 6. lin. de Dio.scoride, eipar Leuitiius m liure detvaims.— A. P.
DES VENINS
dit Napellus , seiché et pris en breu- Tiag-e du poids de doux dracbiiies : ou à faute de ce, la graine de raue ou de naueaux mise en breuuage: oignant le corps d'huile de scorpions.
Matlhiole, liure quatrième de Dioscoride, dit que toute la plante du napellus est tres-pernicieuse et vénéneuse : mais la racine est plus cruelle que toutes ses autres parties : tellement que tenue quelque espace de temps dedans la main, lusques à ce qu'elle s'y eschauCfe, fait mourir celuy qui la tient. le sçay, dit-il, des bergers estre morts pour auoir pris imprudemment vne tige de napellus, pour leur seruir de broche à rostir de petits oyseaux.
Dorycnium el solanum manicum.
Le dorycnium et solanum manicum, ou mortale^ ont accidens assez semblables. Le dorycnium, baillé en breuuage, donne vn goust comme delaict à celuy qui en a beu, induit sanglots continuels, charge la langue d'humidités, fait ielter le sang par la bouche, et par embas vne certaine matière baueuse, tout ainsi qu'on voit és dysenteries et caquesangues. Son bezahar, sont toutes sortes de poissons à coquilles, soyent cruds ou roslis ; les langoustes aussi et escreuisses de mer y sont bonnes, et le boUillon où elles ont cuit.
Quant à la racine de solanum manicum', prise en breuuage auec vin au poids d'vne dragnie , cause des visions assez plaisantes : mais si on redouble le poids, ou qu'on en prenne trois dragmes, elle rend la personne insensée : et qui en prendroit quatre, elle la feroit mourir , comme escrit
' Solamm manicum, froid au 4. degré. — A. P.
Dioscoride. Le bezahar est semblable à celuy du dorycnium.
lusquiame, froide au 4. dctjré.
La iusquiame induit vne aliénation d'esprit telle que si on esloil ynre, vn tournement de corps tel que les malades se dislordeut les membres, auec tremblement. Sur tout ce symptôme en ce venin est insigne : c'est que les malades sortent tellement hors du sens, que l'imagination en eux troublée, pensent j^u'on les fouette par tout le corps, begayans de voix, et bramans comme asnes, puis hennissans ainsi que cheuaux, comme escrit Auicenne. Son bezahar sont les pistaches mangées en bonne quantité.
Auicenne louë le theriaque et le methridat, et boire du vin pur. Aussi de l'aluyne, et de la rue, et du laict.
Cluimpi gnons.
Des champignons, les vns sont vénéneux de leur nature, sçauoir ceux qui rompus changent incontinent de couleur, et se corrompent subit (à ceste cause Auicenne disoit que les champignons pers et verds esloient venimeux ) : les autres, bien que de leur nature ne sont tels, si est-ce que pris en trop grande quantité engendrent en nous aci-idens morte Is.Vrayement ie ne puis qu'esmeu de compassion de la plus part des hommes qui, poussés d'vne trop grande friandise, ne se peuuent saouler de ceste semence mortelle, ie ne puis, dis-ie,que ie n'enseigne le moyen comment on pourra manger les champignons sans en sentir dommage, sçauoir : les faisant cuire auec poires sauuages : au défaut desquelles on pourra vser de '■ poires domestiques, pourueu qu'on prenne de celles qui sont plus aspres, sans regarder si elles sont fraîches ou
■^36 LE VINGT-TRC
seichées au soleil ; et non seulement les poires, mais aussi les fucilles el escorces du poirier, lanl sauuage que domestique, y sont bonnes ». Car la vraye contrepoison du champignon, c'est le poirier.
Tous les champignons en gênerai estranglent et estouflent ceux qui en mangent : mais ceux qui sont vénéneux en outre rongent les boyaux, gonflent et enflent Teslomach, don nent pointures, sanglots, tremblemens, oppression d'artères, défaillance de cœur, sueurs froides, et finalement la mort. La raison de tous ces accidens est que tous champignons sont naturellement fort froids et humides, et mesmes fort visqueux et gluans : car pour parler à la vérité de leur essence, ils ne sont autre chose sinon vne pituite excremenlitielle de la terre, ou des arbres sur lesquels ils naissent : de là vient que si on en prend en quantité, ils surmontent et sufl'oquent la chaleur du corps, el estoufifent la personne.
Leur bezahar est Tail m:îngé tout
1 Cet endroit du texte offre quelque chose de singulier dans les édilious ordinaires. Le lexle qui précède indique que l'auteur parle sérieusement , et une noie marginale, non moins sérieuse, porte: Moyen de manger en seuvelédes cluimpignons. Si on lil le texte primilif de l'édiiion ne ISld, tel que je l'ai conservé ici, il n'y a rien que de très naturel el de très logique. Mais a partir de 1685, à l'endroit même de celle noie, l'auteur avait intercalé celle dérision Iranctianle : ^msi accoimlrés , les fuiil ieiier aux priiiés , e( parlant ne feront nul mal. Cela est de toute évidence, mais alors ce n'était pas la peine d'annoncer un moyen de les manger en sûrelé. C'est pourquoi j'ai préféré le texte primitif, sauf à appeler l'allenlicm du lecteur sur le passage de 1685, qui contredit aussi absolument la première opinion de l'auteur.
51KME LIVJUÎ,
cru, comme dit le Conciliator de Abano : ou bien aussi le vinaigre, de lant qu;' par la ténuité de sa substance, il a vertu d'atténuer et inciser les humeurs gluans et visqueux qui, engendrés en nouspar l'vsagedes champignons, causent suffocation : comme dit Galien sur la section 5. des Epidémies.
Ephemerum.
Ceux qui ont pris de Vephemertim , que quelques vus nomment cholchicon., ou bulbe sauuage^ sentent vne démangeaison généralement par tout le corps, tout ainsi que qui se seroit frotté d'ortie ou de squille : sentent vn rongcment d'intestins, auec grande pesanteur et ardeur d'estomach :
mais quand le mal s'augmente, on vuide par le bas des raclures de boyaux meslées auec du sang. Le bezahar est le laict de femme, d'asnesse , ou de vache , pris tiède.
Mandragore.
La mandragore, prise en quantité excessiue, est venimeuse, el de sa racine et de son fruict : elle assopit les sens, elle rend les hommes lasches, tristes, et eslancés, mornes, et sans aucune force, et l'ait que les patiens, après auoir bien prié et s'estre bien tourmentés, s'endorment en toute telle sorte et habitude de corps que la force du venin les aura rencontrés et surpris : de façon que les Médecins en vsoient anciennement lors qu'on vouloit brusier ou couper vn membre, pour osier le sentiment de douleur. Quant aux pommes d'icelles, elles peuuent estre mangées estans meures , el desnuées do leurs pépins de dedans, sans danger : mais les mangeant verdcs, el auec leurs
DES VENINS
grains, elles sont mortelles, et causent des accidens nioilels. Car en premier lieu, elles engendrent vu feu el vne ardeur qui brusle toute la partie superficielle du corps : le malade a la bouche si seiche, qu'il est contraint de demeurer tousioursà gueuUc bée pour attirer l'air froid : et qui n'y donne prompt remède mourra en spasme. Son bezahar est manger trois iours durant du refort auec du pain et du sel, comme escrit le Conciliator. II faut faire esternuer le malade : ce mal se cure en baillant à boire de la graine de coriandre , ou de pouliot auec eau chaude.
Pauol noir.
L'odeur fascheuse du suc de pauot noir, qu'on appelle opium, fait qu'il est malaisé à mesler parmy le boire sans qu'on s'en apperçoiue, tout ainsi qu'on fait de la mandragore : entendu principalement qu'il ne fait mourir la personne,- si l'on n'en prend grande quantité : mais de tant qu'il y a danger pour l'ignorance des Médecins ou Apoticaires qui en peuuenl ordonner plus qu'il ne faut, l'on le connoistra, pour ce que par sa frigidité insigne il induit vn sommeil tres-profond, auec vn prurit et démangeaison et frisson, si grande, que souuent le malade en est excité de son profond sommeil :
au reste ils tiennent tousiours les yeux fermés sans se mouuoir. Ce trauail cause vne sueur puante qui distille goûte à goûte : tout leur corps est palle et transi, et ont les léures enflammées, et leur voit-on relascber la mandibule d'erabas : ils iettent vn soufQe froid et lent, et lors qu'on leur verra les ongles ternis, le nez tors, et que les yeux leur enfonceront, c'est signe qu'ils sont prochains de mort.
Le bezahar est le castoreum donné m.
à boire en poudre iusques à deux dragmes auec du vin.
De la Ciguë.
La ciguë, prise en breuuage, cause verligines, troublant l'entendement, tellement qu'on diroit les malades estre enragés : offusque la veué, elle prouoque hocquets, rend les extrémités toutes gelées, cause conuulsion :
la trachée artère serrée et estoupée, ils meurent comme si on les estrangloit. Parquoy il faut faire vomir promptement le malade, et luy bailler clysteres. Cela fait, il luy faut faire boire de bon vin tout pur, ou maluoisie,ouhypocras, à fin d'eschauffer les parties intérieures, et mesmcs trois ou quatre doigts d'eau de vie.
Matthiole, sur le liure sixième de Dioscoride, dit auoir conneu lesdits accidens par expérience à vn vigneron : cultiuant ses vignes auec sa houë, par fortune arracha des racines de ciguë, cuidant que ce fussent racines de paslenades, lesquelles il fit cuire en sa maison, et les mangea à souper auec sa femme : après souper s'en allèrent coucher. « A la minuit » estans resueillés couroient çà et là » par la maison, ne voyans goûte, » comme fols et enragés, se hurtans » la teste contre les parois, tellement » qu'au matin ils estoient tous meur- » tris, et les pauijieres des yeux gros- » ses , monslrans vne hideuse face.
>> Les voisins m'appelleront pour les » guarir : et m'estant enquis des do- » mestiques de ce qu'ils auoient man- » gé à leur souper, ie trouue qu'ils » auoient mangé des racines de ci- » guë, en lieu de pastenades. Car ie » metransporteen lavigne, où on me » raonstra le lieu d'où le vigneron » auoit tiré lesdites racines : on en » trouua d'autres qui commençoient
aa
338 LE VIWGT-TRO
» à produire des fueilles. Ce qu'ayant » considéré , le reuins subit vers » les malades ausquels , moyennant )) l'aide de Dieu , ie fis retourner en » peu de temps leur première santé et » entendement. »
Petrus Aponensis estime fort en ce cas vnbrcuuage fait de deux dragmes de tberiaque auec décoction de dictame ou de racine de gentiane auec du vin : et affirme que c'est le Yray antidote contre la ciguë.
De l'Aconit.
L'Aconit est vne herbe qu'aucuns appellent Lwpana, parce qu'elle tue les loups. Elle croist en Acones, dont elle a pris le nom, qui est vn village des Periendins. Matlhiole dit qu'on en trouue en abondance aux montagnes de Trente : les païsans d'alentour l'appellent Vulparia , parce qu'outre qu'elle tue les loups, elle tue aussi les regnards : semblablement les chiens, chats, et tous autres animaux qui en mangent : elle tue les rats et souris de sa seule odour. Auicenne l'appelle Slrangulator leopardi, parce qu'elle estrangle les leopars. Diecoride dit que les scorpions touchés de sa racine demeurent tous estourdis, et meurent : et meslée parmy la chair tue les sangliers, loups et panthères, et généralement toutes autres bestes saunages. Les flèches trempées dedans son jus, leurs blessures sont mortelles.
Les personnes qui auront pris de l'aconit en beuuant ou mangeant, sentent un gout astringent el aucunement doux, mais après ceste aspreté et douceur ils sentent une certaine amertume , ce qu'escrit Aëcius.
Il cause vertigine, et perturbation de l'esprit. Il fait venir les larmes aux yeux : il cause grande pesanteur d'es-
ill^ME LIVRE ,
tomach et au ventre , et fait peler souuent. Il induit tremblement de tout le corps auec grande enfleure, comme si on esloit hydropique. Pline escrit au Ilu. 27. chap. 2. que son venin est vne poison si subite , que si on en touche les parties honteuses des animaux femelles, il les fait mourir le mesme iour.
Son principal antidote est de promptcment vomir. Le conciliateur Petrus de Abano ' ordonne de la sarrasine, ou de l'aristoloche longue. Matthiole dit que s'il y a du venin dans le corps, il se combat contre luy, ayant fait rencontre de pareil : et donne seulement ce combat, quand il trouue le venin dedans les parties nobles. C'est miracle que deux venins mortels estans dedans vn corps, l'vn amortit l'autre, tellement que la personne demeure saune. Or ceste herbe est figurée en Matthiole, lequel dit auoir ses fueilles semblables au concombre , et n'en a que quatre pour le plus, et aucunement velues et hérissées, et pleines d'aiguillons, semblablement les queues. Sa racine est reluisante comme albastre quand elle est recente,et de grosseur d'vn doigt, large au commencement , puis peu à peu finissant en pointe courbée noueuse, ressemblant à la queuë d vn scorpion. Sa tige est longue d'un empan. Au sommet, a vn heaume semblable à celuy d'vn homme d'armes (pour monstrer qu'il est armé enuers tous et contre tous animaux) où est enclose sa semence , contenant vn cruel venin, mortel et dia-
1 Toutes les éditions portent; le Concilin-^ leur et Peirusde Abano. C'est sans doute une faule d'impression, car il s'agit ici d'un seul et unique auteur, déjà cité plusieurs fois dans ce chapitre.
DES VENINS
bolique,par vne occulte et indicible cause.
Del' If.
Il y a semblablenient des arbres venimeux , comme l'if et le noyer.
Les cbeuaux, bœufs et vacbes qui mangent des fueilles de l'if, et les hommes qui dorment dessous, le plus souuent meurent. Les accidens qu'il cause sont flux de ventre , vu froid par tout le corps, et vn estoulTement a l'endroit de la gorge. Ce qui ad nient non seulement à cause de sa froideur, mais aussi par vne particulière nature et malignité cachée en luy : laquelle aussi particulièrement pourrit les humeurs, et escorche le dedans des boyaux.
Sa contre-poison est semblable à celle de la ciguë. Nicandre ordonne à boire de bon vin pur.
Du Noyer.
Le noyer est semblablement venimeux comme l'if. Ce que Greuin i dit auoir expérimenté sans y penser. Car ayant dormi long temps sous vn noyer en plein esté, il sentit tout le corps refroidi, auec vn grand mal de teste, qui luy dura cinq ou six jours.
On peut user contre son poison de chose semblable que contre l'if.