CHAPITRE XLV
DV BEZAHAK.
D'autant qu'en parlant des signes de chacun venin à part, nous auons
1 En son Hure des venins. — A. P. C'est la seule fois que l'on retrouve le nom de Grévin conservé dans ce livre; il n'en demeure i)as
nommé son antidote bezahar, il faut sçauoirce que veut dire ce mot.
Vrayement venin n'est autre chose que ce qui deslruit la vie : parquoy les antidotes et contre-poisons ont esté appelles par les Arabes en leur langue lezahar^ c'est à dire en leur baragoiiin, conserualeur de vie. De là est venu que tous antidotes et contre-poisons par excellence ont esté appellés hezardica, d'vn mot emprunté des Arabes ; parce que telle contre-poison estant venue d'Arabie et de Perse , a esté conneuë et célébrée par leurs escrits , sans que les Grecs en ayent fait aucune mention. Mais entre tous ceux de nostre temps , en a fort distinctement parlé vn médecin du vice-roy des Indes pour le roy de Portugal , nommé Garcia du lardin S en l'histoire qu'il a composée des aromates et simples naissans és Indes,
Au pays de Perse (dit-il) et en quel^ que région des Indes , se voit vne espèce de bouc appellé en langue persiquepazain (dont la pierre à proprement parler doit estre appellée pazar, du mot pazain, qui signifie bouc :
mais nous d'vn mot corrompu l'appelions bezar) pour la plus part roux en couleur, de hauteur moyenne, au ventricule duquel se concrée ceste pierre appelée bezar, en forme de présure, tousiours augmentant et grossissant entour vne paille, ea forme de tuniques d'oignon couchées l'vne sur l'autre , de sorte que la première lame leuée, celles de dessous se monstrent tousiours claires et resplendissantes déplus en plus, qui est vn signe entre autres de bonne et témoins vrai que c'est à lui que Paré a fait le I>ius d'emprunts.
1 Garcia de Uorlo, — A. P.
34o LE VINGT-TRO
gilime pierre bezabar. Geste pierre se voit de plusieurs formes et figures, mais ordinairement elle se rencontre de figure de gland , ou de noyau de datle, de couleur de sang, tantost de miel, tantost de iaune paille, mais pour la plupart deverd brun, comme nous voyons és pommes qu'on appelle Mala insana, ou les cbats qui font la ciuette. Geste pierre n'a point de cœur, ou noyau au milieu , mais estcaue en iceluy, pleine d'vne poudre qui a mesme vertu et substance que la pierre : au reste elle est lice et douce, et telle qu'on la peut aisément rapper comme l'albastre, mesme qu'elle se fond estant long temps en l'eau. Du commencement elle estoit assez commune et de vil prix, par-ce que les marchands de ce pays de deçà trafiquans en Perse et és Indes, en pouuoient recouurer aisément :'mais depuis, sa force estant conneuë,elle a esté plus rare et cbere, de tant que par Edict des Roys du païs , il a esté défendu de vendre aucun bouc aux marchands de dehors, que premier il n'eust esté tué , et sa pierre portée au roy. L'vn dos moyens d'esprouuer ceste pierre si elle est légitime ou non (car on en apporte par deçà plusieurs adultérées et faulses, qui fait que l'on n'adiouste foy à la vertu du bezabar tant singulière) a esté dit cy dessus.
L'autre est qu'on la comprime auec les doigts, après on la fait bouffer de vent comme le cuir de buOe : car si on s'apperçoit que l'air et vent passe outre , elle est tenue pour faulsc et adultérée. Ils en vsent à notre exemple, non seulement contre les poisons et venins, mais aussi contre les morsures des bestes vénéneuses. Les plus riches du païs se purgent deux fois l'an , sçauoir en Mars et en Septembre : cinq iours continus après, ils
SIEME LIVRE,
prennent pour chaque iour dix grains de ceste pierre , macérés en eau de rose : et pour tel remède ils disent la ieunesse et force des membres leur estre conseruée. Quelques- vus en prennenliusques à trente grains, mais les plus sages n'approuuent point si grande dose.
Ledit autheur Garcia dit auoir coustume d'en vser heureusement aux maladies meiancholiques inueterées, comme en la galle, lèpre, démangeaison, impetigine : et par mesme raison pense qu'elle seroit fort propre contre la fiéure quarte, et dit sçauoir pour vray que la poudre de ceste pierre , en estant mise sus les morsures des bestes venimeuses, deliure promptement de danger , et auoir mesme force sur les charbons de la peste , iceux estans ouuerts , sçauoir qu'elle chasse entièrement le venin pestilent. Et de tant ( dit-il ) (ju'és Indes la verolle et rougeolle et herpès sont fort frequens et tresdangereux et mortels , nous en donnons fort heureusement par chacun iour vn ou deux grains dans de l'eau rose.
Voilà ce que Garcia du lardin escri t de la génération et effets de la pierre Bezahar, non pas pour l'auoir leu ou ouy dire , mais (comme il asseure) pour l'auoir veu et expérimenté. Matthiole chapitre 73 du Commentaire sur le 5. liure de Dioscoride, dit auoir souuentesfois esprouué que ceste pierre est plus exquise contre tous venins, que tous autres simples medicamens , voire que le theriaque mesme , et tous autres contre-poisons. Abdalanarach en «scrit ainsi:
l'ay veu la pierre appellée Bezahar entre les mains des fils d'AImizania gardien de la loy de Dieu , pour laquelle il bailla en eschange vne ma-
gTiifiqne maison , el presqiie vn palais qu'il auoit à Cordube.
Toutes lesquelles choses ainsi expliquées , il sera aisé au chirurgien iiig-er tle tel et tel venin , par les signes d'vn chacun d'iceux mentionnés, et en faire rapport en iustice lors qu'il sera appelle.
Expérience du Bezahar faite par le commandement du Roy Charles neufiéme.
Le Roy dernièrement decedé estant en sa ville de Clermont en Auuergne, vn seigneur luy apporta d'Espagne vne pierre de Bezahar , qu'il luy affermoit estre bonne contre tous venins , et l'estimoit grandement. Or estant alors en la chambre dudit seigneur Roy , il m'appella , et me demanda s'il se pouuoit trouuer quelque certaine et simple drogue, qui fust bonne contre toute poison : où tout subit luy respons , que non , disant qu'il y auoit plusieurs sortes et maniex'es de venins, dont les vns pouuoient estre prins par dedans, les autres par dehors. le luy remonstre que les venins ne font leurs effets d'vne mesme sorte , et ne procèdent lesdits effets d'vne mesme cause : car aucuns opèrent par l'excès des qualités élémentaires, desquelles ils sont composés : autres opèrent par leur propre qualité spécifique , occulte et secrète , non suiette à aucune raison :
et selon la diuersité d'iceux falloit contrarier : comme s'ils estoient chauds , estoient guaris par remèdes froids , et les froids par remèdes chauds , et ainsi des autres qualités. Ledit seigneur qui apporta la pierre, voulut outre mes raisons soustenir qu'elle estoit propre contre tous venins. Adonc ie dis au Roy, qu'on auoit bien moyen d'en faire certaine expérience sur quelque coquin, qui
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auroit gaigné le pendre : lors promptement enuoya quérir monsieur de la Trousse , preuost de son hostel , et lui demanda s'il auoit quelqu'vn qui eust mérité la corde. 11 luy dist qu'il anoit en ses prisons vn cuisinier , lequel auoit desrobé deux plats d'argent en la maison de son maistre, où il estoit domestique, et que le lendemain deuoit estre pendu et estranglé.
Le roy luy dist qu'il vouloit faire expérience d'vne pierre qu'on disoit estre bonne contre tous venins, et qu'il sceust dudit cuisinier après sa condamnation, s'il vouloit prendre quelque certaine poison, et qu'à l'instant on luy bailleroit vne contrepoison, et que où il eschapperoit, il s'en iroit la vie sauue : ce que ledit cuisinier Ires-volon tiers accorda, disant qu'il aimeroit trop mieux encore mourir de ladite poison en la prison , que d'estre esiranglé à la veuë du peuple.
Et tost après vn Apoticaire seruant luy donna certaine poison en potion, et subit de ladite pierre de Bezahar.
Ayant ces deux bonnes drogues en l'estomach il se print à vomir, et bien tost aller à la selle, auecques grandes espreintes, disant qu'il auoit le feu au corps, demandant de l'eau à boire, ce que ne luy fut refusé. Vne heure après, estant aduerti que ledit Cuisinier auoit pris ceste bonne drogue, priay ledit seigneur de la Trousse me vouloir permettre l'aller voir, ce qu'il m'accorda, accompagné de trois de ses archers : et trouuay le pauure cuisinier à quatre pieds, cheminant comme vne besle , la langue hors la bouche, les yeux et toute la face flamboyante, désirant tousiours vomir, auec grandes sueurs froides : et iettoit le sang par les oreilles , nez , bouche, par le siège et par la verge, le luy fis boire enuiron demy sexlier
d'iiuile, pensant luy aider et sauner la vie : mais elle ne luy seruit de rien, par-ce qu'elle fui baillée trop lard :
et mourut misérablement, criant qu'il luy eust mieux valu estre mort à la potence ^. Il vescut sept heures ou enuiron. Et estant decedé, le fis ouuerlure de son corps .en la présence dudit seigneur de la Trousse et quatre de ses archers , où le trouuay le fonds de son estornach noir, aride et sec , comme si vn cautère y eust passé : qui me donna connoissance qu'il au oit au allé du sublimé, et par les accidens qu'il auoit pendant sa vie.
Et ainsi la pierre d'Espagne, comme l'expérience le monstra^ n'eut aucune vertu. A ceste cause le Roy commanda qu'on la iettast au feu : ce qui fut fait.