CHAPITRE XL
DE i/OFFICE DES MAGISTRATS ET OFFI- CIERS PVBUCS, QVI ONT I.A CHARGE UE L\ POLICE.
Les Maglslrats doiuenl faire lenir les maisons et rues nellos , el n'y souffrir fiens ny autres ordures , el faire porter les bestes mortes et autres immondices loing de la ville, el les enterrer profondement : aussi faire tenir les riuieres , puits et fontaines nettes de toute impurilé : pareillemont défendre exprés de ne vendre bleds corrompus, et chair infecte aux boucheries, ny poissons altérés et corrompus. Ils doiuent défendre les esluues et bains, à raison qu'après qu'on en est sorti, la chair et toute l'habitude du corps en est ramollie , et les pores ouuerts : et parlant la vapeur pestiférée peut entrer promptement dedans le corps et faire mourir subitement : ce qu'on a veu aduenir plusieurs fois. Ils doiuent chasser et tuer les chiens et chats , de peur qu'ils n'apportent la peste des maisons aux autres, pource qu'ils peu uent manger le reste des malades pestiférés ou leurs excremens , et par ce moyen peuuent prendre la peste et la porter ailleurs : loutesfois rarement en sont malades, pource que leur tempérament n'y est pas disposé.
Ils feront visiter les malades par Médecins et Chirurgiens et Apoticaires gens de bien, expérimentés: et sçauront ceux qui seront pestiférés , el les feront séquestrer , les enuoyans aux lieux eslablis pour les faire traiter, ou bien les feront enfermer en leurs maisons (ce que loutesfois ie
pest:;. ^77 n'approuue pas , mais plustost leur défendre la conuersation des sains) et les enuoyeront penser et alimenter à leurs despens , s'ils ont de quoy, et s'ils sont pauures aux despens des deniers communs de la ville. Aussi ne doiuent permettre que les citoyens mettent en vente aucuns meubles de ceux qui sont morts de pesle.
Ils doiuent fermer les portes de leurs villes non encor entachées du venin , pour obuier que les voyageurs venans de quelque lieu infect ne leur apportent la pesle: car ainsi qu'vne brebis galleuse peut infecter tout vn troupeau , aussi vn pestiféré peut infecter toute vne ville.
D'auantage, il doiuent faire pendre vne nappe ou autre signal, aux fenestres des maisons où aucuns seront morts de peste. Il faut aussi que les chirurgiens, et ceux qui conuersent auec les pestiférés, portent vne verge blanche en la main , lorsqu'ils iront par la ville , à fin qu'ils facent retirer le peuple arrière d'eux.
Pareillement ils feront enterrer promptemenl les corps morts, par-ce qu'ils se corrompent et pourrissent plus en vne heure , que ne feront en trois iours ceux qui ne sont morts de peste, et d'iceux s'esleuent certaines vapeurs putrides par exhalation fort fétide, voire plus sans comparaison que lors qu'ils viuent, pour l'absence de la chaleur naturelle , qui tenoit en bride et lemperoit la pourriture : et de fait , on voit que les corps morts de pesle ne sont mangés d'aucun animal : mesme les corbeaux n'y louchent point, et s'ils en mangeoient, ils mourroient soudainement. Car combien que vrayement les esprits des corps morts ne se communiquent pas si aisément comme des viuans , à
LE VINGT-QVAl
cause de l'expiralion cl transpiration perdue, si sonl-ils plus pernicieux'.
D'auanlagc, pour connoistre qu'vn homme est mort de peste, est que toute la cbarnure de son corps est fort mollaslre, qui est cause de la putrcfaclion : car bien que cesle mollesse fust aussi au malade estant vif, toutesfois à cause de la pourriture augmentée, elle est aussi augmentée, principalement après que la vie et chaleur naturelle est esteinte. Dont connoissant, tant par les signes dessusdits, que par ceux qui auront précédé en la maladie , qu'vn homme sera mort de peste, on le doit enterrer en vn lieu à ce destiné le plustost que faire se pourra , comme nous auons dit.
Or pour ce qu'entre toutes les choses qui peuuent reclifler l'air, le feu est le plus requis et singulier, on imitera en cecy Hippocrates , lequel ( ainsi que les anciens nous ont laissé par escrit) fit cesser vne grande et merueilleuse peste en la ville d'Atlaenes , en faisant faire grands feux la nuit par les maisons et parmy les rues de la ville et autour d'icelle, et ietter sur la braise choses odoriférantes, comme genéure , et térébenthine , genest , et semblables choses rendans grande fumée aromatique, et par ce moyen la peste cessa : parquoy les citoyens luy firent ériger vne statue d'or au milieu delà place, et par eux fut adoré comme vn Dieu et conserualeur du pays : ce que iamais n'auoit esté fait à aucun.
Outre plus, Leuinus Leuinius au liure 2. de occultis naturœ miraculis , chapitre 10 dit , que la peste estant à Tournay, les soldats pour y preuoir
1 Celle dernière phrase a été ajoutée en
IIÉME LIVRK ,
mettoienl de la poudre à canon sans boulet dedans les pièces d'artillerie, qu'ils delaschoient la nuit , et sur le point du iour : ainsi par ce son vio lent et odeur fumeuse, la contagion de l'air fut corrigée et chassée , et la ville deliurée de peste. Parlant les magistrats, pour bien s'acquitter de leur charge enuers la republique, feront aussi toutes choses nécessaires pour preseruer leur ville.
Que diray-je plus? C'est qu'ils doiuent auoir l'œil sur certains larrons, meurtriers et empoisonneurs , plus qu'inhumains, qui gressent et barbouillent les parois et portes des bonnes maisons, de la sanie des charbons et bosses, et autres excremens des pestiférés, à fin de les infecter , pour puis après auoir moyen d'entrer dedans , piller et desrobber, voire estrangler les panures malades en leur lit : ce qui a esté fait à Lyon l'an 1565. 0 Dieu , que tels galands méritent grande punition exemplaire !
que ie laisse à la discrétion desdits magistrats qui ont charge de la police.