CHAPITRE XII
COMMENT l'on DOIT pnOCEDER A l'E- LECTION DES MEDECINS, CHIRVnGIENS ET APOTlCAinES, l'OVR MEDICAMENTER LES PESTIFERES.
Quant aux Médecins , Chirurgiens et Apoticaires, lesdits magistrats esliront gens de bien et expérimentés pour secourir le pauure peuple, non par le son de trompette , faisans proclamer (pour auoir bon marché d'vne mauuaise marchandise ) que s'il y a aucuns compagnons barbiers et apo-
DE LA
ticaires qui veulent penser les pesli- Icrés, qu'ils seront pour cela receus maislres. 0 Dieu ! quels bons maistrcs ! en lieu de guarir, ils l'ont le plus souuentparleuriraperilio ouurir le ciel et la terre , parce que iamais n'aurons veu ni conneu vn seul malade de ceste maladie : parquoy ils seront cent fois plus à craindre que les brigans et meurtriers g-uellans par les bois et chemins , parce qu'on les peut euiter et chercher vn autre chemin : mais le Chirurgien est cherché du panure pestiféré, qui tend la gorge, espérant auoir secours de celuy qui luy oste la vie. Que s'ils prennent quelques Médecins et Chirurgiens expérimentés , ce sera par faulses promesses ou par violence, menaçant de les chasser à iamais de leurs villes. le vous laisse à penser, messieurs, commelespauures malades peiment estre bien traités, si ceux qui sont ordonnés pour les medicamenter y sont employés par ceste force et violence : puis l'accident passé , sont cassés de leurs gages :
et voila les panures Médecins , Chirurgiens , Apoticaires et Barbiers à blanc , lesquels ayans ceste marque d'auoir esté constitués à penser les pestiférés, tout le monde après les fuit comme la pesle mesme , et ne sont plus appelés à l'exercice de leur art : puis leurs compagnons les voyans après quasi mendier leur vie, doulans de tomber puis après en tel desastre de pauureté , qu'ils craignent cent mille fois plus que la peste , n'y veulent aller : car c'est vue grande peste à l'homme, n'auoir point d'argent pour secourir sa panure vie.
Partant ie supplie messieurs les Magistrats, qu'ils eslisent (comme i'ay dit ) gens bien experimenlés pour secourir les malades pestiférés, et
leur donnent vne pension lionncste , non seulement pendant la neces.sité , mais toute leur vie. Adonc ne faudra nulle trompette : mais au contraire se présenteront au seruice d'eux et de leurs citoyens.
CfUPITRE XIII.
CE QVE DOIVENT FAIBE CEVX QVI SE- RONT ESLEVS A PENSER ET MEDICA- MENTER LES PESTIFEUÉS.
Premièrement il faut qu'ils considèrent qu'ils sont appel lés de Dieu eu ceste vocation pour exercer la Chirurgie : partant y doiuent aller d'vn franc courage sans aucune crainte, ayans ferme foy que Dieu nous conserue et oste la vie ainsi et quand il luy plaist : toutesfois (comme i'ay dit cy deuant) ne faut négliger et mespriser les remedespreseruatifs, ou autrement nous serions accusés d'ingratitude , veu que Dieu noxis les a donnés, ayant tout fait pour le bien de l'homme.
Doncques les Chirurgiens qui seront appellés pour medicamenter les malades de peste, se feront purger et saigner s'ils en ont besoin , à fin de rendre leurs corps nets , et non disposés à prendre ce venin : puis après se feront deux ouuertures (s'ils n'auoient quelque vlcere qui coulast) auec cautères potentiels : l'vne au bras droit vn peu au dessous du muscle Epomis, l'autre trois doigts au dessous du genoliil senestre partie externe : car véritablement on a conneu par expérience , que ceux qui auoient telles ouuertures n'ont esté suiets à prendre la peste , et n'ont receu aucun mal , combien qu'ils fus-
LE VINGT-QVATRIEME LIVRE
sent iournellement aucc les pestiférés.
Pareillement ils se loueront bien souvent tout le corps auec ces(e eau , laquelle a grande vertu aromatique, et est fort pleine d'esprits vaporeux et subtils, et du tout contraire à tel venin.
Eou preseruaiiite.
"if. AquîB rosarum , aceli rosati aut sambucini, vini aibi aut malualici ana Ib. vj.
Rad. enulae campanje, angelica;, genlianse, bistortae, zedoariae ana 5 . iij.
Baccarum iuniperi et hederœ ana 5 ij.
Salulai, rorismarini, absinthij, ruia; ana m. j.
Corlicis citri § . C> .
Theriacœ, mithridatij ana g.j.
Conquassanda conquassenlur , et bulliant lenlo igni , et seruentur ad usum.
On se lauera tout le corps de ceste eau auec vne esponge , la faisant vn peu tiédir. Et raesme conuient en lauerla bouche et en tirer vn peu par le nez , aussi en mettre quelque petite quantité dedans les oreilles.
Ils doiuent pareillement porter et poser sur la région du cœur vn sachet ou epilheme , semblable à ceux que nous auons descrils cy deuant.
Sur quoy lean Baptiste Theodose, en la seconde de ses Episires merlecinales, escrlte à Athanase médecin florentin, dit estre vlile qu'on porte de l'arsenic ou autre poison sur la région du cœur, à fin qu'il accoustume le cœur au venin , et que par ainsi il en soit moins offensé, d'aulant que tous venins cherchent le cœur. Toutesfois tu noieras sur ce propos ce que nous en auons dit auparauant. Leurs habillemens seront de camelot , sarge d'Arras, satin, taffetas, ou semblables. Et s'ils n'ont la puissance, ils auront du marroquin.ou trilly d'Allemagne, ou autre belle loile noire : et non dedrap,
ny de frise, ou de fourrure, de peur que le venin n'y soit reserué, et qu'ils puissent porter la mort aux sains. Us changeront souuenl d'habits, chemise et de linceux, si leur commodité le porte, et le's parfumeront en fumée de choses aromatiques : et lors qu'ils approcheront des malades, se garderont de prendre leur haleine et l'odeur de leurs excremens, et pareillement de se couurir de leurs habillemens ou couuerture, ny manger et boire auecques eux, ou le reste qu'ils auront touché de la bouche.
Plus, il leur conuient desieuner de bon malin : et s'ils abhorrent le manger, comme font aucuns, en lieu d'alimens ils pourront prendre quelques medicamens preseruatifs , desquels nous auons cy deuant fait mention :
et lors qu'ils approcheront du malade, lis tiendront en leur bouche vn clou de girofle , ou vn peu de canelle , ou de racine d'angelique , ou graine de genéure , ou autres choses alexiteres, pour occuper et emplir les spatiosilés vuides : et ainsi la vapeur pestiférée ne pourra trouuer place pour s'y loger.
Fallegueray icy, pour exemple du danger qu'il y a de hanter les infectés, ce qui m'aduint vne fois allant penser vn pestiféré, qui auoit vn bubon pestiféré en l'aine dextre, et deux grands charbons au ventre : prés duquel estant arriué , ie leuay de dessus luy le drap et la couuerture, dont après me vint saisir vne odeur tres fetide, prouenant tant de la sueur de son corps, que de l'exhalation putride du coulement de la bouë de son aposteme et de ses charbons : et lors ayant esté englouti de ceste vapeur , ie tombay promptement à terre comme mort, ainsi que font ceux qui syncopisent, c'est à dire à qui le cœur défaut, mais
DE LA
PKSTE.
sans aucune douleur , ny mal de cœur , signe manifeste que la seule lacullé animale esîoit oilensée : puis tost après m'estant releué, il me sembloil que la maison tournast sens dessus dessous , et fus contraint d'embrasser vn des pilliers du lit où esloit couché le malade, autrement ie fusse" tombé de rechef. Et ayant quelque peu de temps repris mes esprits, i'esternuay dix ou douze fois, auec vnc telle violence que le sang me sorlit par le nez : qui fut cause, à mon opinion (sauf meilleur ingénient) que la vapeur pestiférée ne me fit aucune impression. Or ie laisse au lecteur à philosopher si la mort ne s'en fust pas ensuiuie , n'eust esté la force de la vertu expultrice de mon cerueau , veu que tous mes sens, et principalement la faculté animale, me défaillirent en vn moment, qui sont les instrumens de l'ame.
Pour ces choses, ie conseille tant aux médecins qu'aux chirurgiens, mesmes à tous ceux qui fréquentent ceux qui sont infectés de ceste pernicieuse maladie, qu'ils se gardent, tant qu'il leur sera possible, de receuoir leur haleine et vapeurs de leurs excremens , tant gros que liquides et vaporeux :
aussi qu'ils desieunent les matins , ou prennent quelque contre-poison auparauant que de les aller voir, à fin de mieux se munir contre le venin pestiféré. Et pour conclusion , on obseruera toutes choses que l'on connoislra estre profitables ou nuisibles en ceste maladie pestilente, à On de les suiure ou euiter selon qu'il en sera besoin, reconnoissant loutesfois que la preseruation gist plus en la prouidence diuine qu'au conseil du médecin ou chirurgien.