CHAPITRE XXII
DV REfilME ET MANIERE DE VIVUE DV MALADE, ET PREMIEREMENT DV MAN- GER.
En ceste maladie pestilente la manière de viure doit estre réfrigérante et desseichante, el ne faut tenir vne diète fort ténue, mais au contraire est nécessaire que les malades se nourl'issent assez copieusement de bons alimens : ce que plusieurs doctes Médecins approuuent, et tiennent que la manière de viure ténue est dommageable aux pestiférés , à cause de la grande resolution d'esprits et debilitation des forces naturelles qui est faite par icelle maladie, et fait communément troubler le cerueau, rendant les. malades frénétiques , ioint aussi qu'ils syncopisent souuent. Pour à quoy obuier, faut vser de grande et subite réparation, par alimens de bonne substance : ce que l'expérience nous a enseigné : car ceux qui en ceste maladie ont vsé d'vne manière de viure assez ample , sont plustosl eschappés que les autres , ausquels on a fait tenir cliete ténue : et partant on y prendra garde. D'auanlage faut euiler les viandes douces, humides, crasses et visqueuses, et celles qui sont fort ténues : parce que les douces s'enflamment promptement, les humides so pourrissent, les crasses el visqueuses font obstruction, et prouoquent les humeurs à pourriture :
celles qui sont de lénue substance sublilient trop les humeurs, et les eschauffenl et enflamment, etfonlesle-
t)E LA
I lier vapeurs chaudes et acres au cer- I iieau, dont la fiéuro et autres accidens I s aci roisscnl. Parquoy les viandes sali'os cl espioées , nioustarde, ails , oiy nous et semblables, et généralement toutes choses qui engendrent mauuais nourrissement ne sont propres. D'aiiantage les légumes seront pareille- I ment euités, parce qu'ils sont venteux, et causent obstruction : toulesfois leur bouillon n'est à reieller, parce qu'il est apéritif et diurolique.
On vsera doncques de la manière de viure qui s'ensuit.
Et premièrement le pain sera bien leué et bien cuit, et vn peu salé, et de bon froment, ou de meteil : et qu'il ne soit trop rassis ne trop tendre, mais moyen entre deux. On vsera de chair qui engendre bon aliment et facile à digérer, et laisse peu d'excremens : comme sont ieunes moutons, veaux, chéureaux, lapereaux, poulets, hetoudeaux, perdreaux, pigeonneaux, griues, alouettes, cailles, merles, tourterelles, francolins, phaisans, et généralement tous oiseaux saunages qu'on a accouslumé de manger, excepté ceux qui viuent éseaux: tous lesquels seront diuersifiés selon le goust et la puissance de la bourse du malade. Et faut que le malade masche fort ses viandes : pource que lors qu'elles sont bien maschées, elles sont à demy cuittes et préparées , et par ainsi les vapeurs montent moins au cerueau. Lasaulce d'icclles sera verjus, vinaigre, jus de limons , orenges, citrons, grenades aigres, espine-vinelte, groseilles rouges et verdes, jus d'ozeille cbampestre et domestique. Or toutes ces choses aceleuses sont fort loiiées, parce qu'elles irritent l'appétit, et résistent à la chaleur et ebullilion de la heure putride, et gardent que la viande ne se cor-
rompe en reslomach : aussi contrarient ù la putréfaction du venin et pourriture des humeurs: mais ceux qui ont mauuais eslomach ou vice aux poulmons, en vseront moins que les autres, ou seront corrigées auec succre et canelie. Et quelquesfois aussi le malade pourra bien manger quelques viandes boulines auec bonnes herbes, comme laictue, pourpié,scariole, bourrache, ozeille , houblon, buglosse, cresson , piraprenelle, soucie , cerfueil , tormenlille , quintefueille, scabieuse, semences froides, orge et auoine mondés , et leurs semblables, auec vn peu desafifran, qui pareillement en tel cas est souuerain, d'autant qu'il corrige le venin.
Les potages ne sont à loiier, si ce n'est en petite quantité, à cause de leur grande humidité (ausquels on fera cuire racines et semences aperitiues, lesquelles ont vertu de prouoquer l'vrine et desopiler) ny pareillement les choses grasses et oléagineuses, parce qu'elles s'enflamment promptement. Les câpres sont bonnes, à cause qu'elles aiguisent l'appelit et desopileni, et doiuonl eslre bien dessalées et mangées, au commencement du repas, auec vn bien peu d'huile d'oliue et vinaigre : on en peut pareillement vser en potages.
Les oliues, prises en petite quantité, ne sont aussi à reietter. Aux iours maigres , si le malade est scrupuleux et friant de poisson f ce que ie n'approuue, pour-ce qu'il est facile à se corrompre et engendrer mauuais suc) il en pourra vser : mais on luy e^lira les moins nuisililes, comme sont les saxatiles, c'est à dire viuans en eau claire, où il y a force grauier, pierres et rochers : aussi ceux qui sont friables, c'est à dire aisés à comminuer et froisser, comme truictes, bro-
chets, gardons, perches, durs, loches, escreuisscs principahîmeiil esloii fiées en laid, tortues, et autres semblables. Qiianl aux poissons de mer, il pourra vser de dorades, rougets, gournauds, merlus, celerins, sardines fraîches et non salées , mulots, merlans, esperlans, aigreflîis, turbots, et leurs semblables, lesquels serontcuits en eau et vinaigre, et bonnes herbes. Aussi les œufs pochés en eau, mangés auec jus d'ozeille et autres cy dessus mentionnés leur seront propres. L'orge mondé auquel on mettra graine de grenades aigres, est pareillement fort excellent en tel cas, pour-ce qu'il est de facile digestion et de bonne nourriture : aussi qu'il rafraîchit, humecte, deterge et lasche vn peu le ventre. On y pourra adiouster de la graine de pauot et semences de melons, si la fleure est grande, Toulesfois aucuns ne le peuiient digérer, et leur cause vne nausée et douleur de teste : et à tels ne leur en sera baillé aucunement, mais en lieu d'iceluy on leur donnera pa nades, ou pain gratté auec bouillon de chapon , auquel on fera bouillir les herbescydessusmenlionnées, auec
des semences froides.
Quant aux fruits, le malade pourra vser de raisins desseichés et confits entre deux plats auec eau rose et succre, pruneaux de Damas aigrets, figues, cerises aigrettes, pommes de court-pendu , poires de bon-chrestien, et autres tels bons fruits. Et après le repas, on luy donnera coings cuits sur la braize, ou cotignac, ou conserue de roses, de buglose, violettes, bourrache, et leurs semblables, ou cesle poudre cordiale :
LE ViNGT-QVATUIJiMB LIVRE ,
:2f. Coriandri praiparuH 3. ij.
Margariliinim electiiium, rosaruin, rasura cboris, cornu ccriii ana 3. Q,, Carabes 3 . ij.
Cinnairiomi 3 . j.
Etossisdecordecerui 3. C.
Saccliari rosatl 5 . iiij.
Fiai puluis : vtatur post paslurn.
Si le malade est fort débile, on luy donnera de la gelée faite de chapon et veau, y faisant bouillir eau d'ozeille, de chardon benist, bourrache, et vn peu de vinaigre rosat, canelle, succre, et autres choses qu'enverra estre nécessaires. La nuit ne faut estre dégarni de quelques bons pressis et bouillons (y adiouslant vn peu de jus de citron ou de grenades aigres) lesquels on ceste maladie sont plus à loiier que les coulis, à cause qu'ils sont trop espais, font obstruction aux veines mesaraïques et capillaires du foye, et causent soif pour la tardiuelé de leur distribution, et donnent peine à l'est omach de les cuire : lequel (comme aussi le cœur et autres membres nobles) a assez d'autres empeschemens à vaincre son ennemy. II n'est aussi impertinent tenir et faire préparer le restaurant qui s'ensuit, à fin de n'ennuyer le malade d'vne sorte de viandes, mais le recréer au cunement en diuers vsages d'alimens:
non que par ce moyen on luy vueille rechercher et conciler vn appétit, mais le fortifier, et cependant le contenter en quelque façon, et luy don- *ner courage de résister à sa maladie : partant on pourra vser de cestuy-cy.
Prenez conserue de buglose, bourrache, violeltes de Mars, nénuphar cl cichorée, de chacun deux onces.
Poudre d'electuaire de diamargarilum froid et dialragacant froid, trochisques de camphre, de chacun trois drachmes.
DE LA
Semence dccilron, chardon benisl, et aeeleiisc, racine de dictuinne, cl tormenlille, de chacun deux dragmes.
Eau du décoction d'vn icune chapon, six liures.
Alésiez auec fuoilles do laictue , aceleusc, pourpié, buglose et bourrache , de chacun demie poignée.
PliSTE.
Le tout soit mis en vn alembic de verre, auec la chair de deux poulets et deux perdrix : soit faite distillation à petit feu. Puis sera pris demie liure delà distillation prédite, auec deux onces de succre blanc et demi dragme de canelle : ces choses soient passées par la manche d'hippocras, et que le malade en boiue quand il aui a soif : ou qu'il vse de çestuy suiuant.
Prenez vn vieil chapponet vn jarretde veau. Deui perdrix hachées.
Canelle entière, deux drachmes.
Le tout mis en un vaisseau de verre bien estouppé sans aucune autre liqueur, et soient faits bouillir au bain Marie iusques à ce qu'ils soient parfaitement cuits': ou en un vaisseau d'estain , qui t'est icy représenté, lequel seclost à vis, de façon que nulle vapeur ne peut sortir dehors: et est propre pour faire restaurans, et potions vulnéraires, et décoction de gaiac, salseparille, et esquine, et généralement toutes choses qui se doiuent cuire au bain Marie.
^ La phrase s'arrêtait là dans les premières éditions , ou plutôt elle se continuait directement avec la phrase qui suit la figure : car par ce moijcn la chair se cuit en son propre jus, etc. La figure et le texte qui s'y rapporte se trouNcnt pour la première fois dans le petit Discours de la peste publié en 1582 à la suite des Discours de la mumie el de la licorne, folio 55 ; et ils ont été repris dans la grande édition de 1685.
Car par ce moyen la chair se cuit en son propre jus , sans que le feu y porte dommage : puis le jus soit exprimé dedans des presses propres à telle chose. Duquel en sera donné vue once ou plus pour chacune fois , auec vn peu d'eaux cordiales, comme eau de bourrache, de violettes, de buglose, de scabieuse, de roses, ou de conserue d'icelles , et du triasaulal , diamargarilum frigidum , desquelles on en dissoudra , et en sera donné sonnent au malade, à scauoir, de trois heures en trois heures , plus ou moins, selon que le malade le pourra digérer, et que la fiéure et autres accidens le permettront : car selon que la fléure sera grande ou diminuée, il faudra diuersifler les alimens, tant en quantité qu'en qualité. Or on ordonne les restaurans, coulis et pressis , et eau de chair, à ceux qui ont l'estomach débile, et ne peuuent cuire les viandes. Outre-plus, il est bon de manger souuent en petite quantité contitures aigrettes, comme prunes, cerises, et autres dont dous auons fait mention cy dessus.
Et faut du tout euiler les confitures
4oO LÈ VINGT- QVj!
douces : car (comme nous auons dit cy dessus) toutes choses douces promptemcnt s'enflamment en nostre corps, se tournans en cholere, et souuent engendrent obstruction au foye et à la râtelle.
Et faut icy noter, qu'il n'y a point de maladie qui débilite tant Nature que fait la peste. Parquoy il faut donner à manger au malade peu et souuent, selon qu'on verra estre nécessaire, ayant esgard à la couslume, à l'aage, au teoaps, à la région, et sur toutes choses à la vertu du malade, à Un que le venin qui a esté chassé et expulsé aux parties extérieures ne soit de rechef attiré au dedans par inanition:
considéré aussi que la putréfaction vénéneuse corrompt, altère et dissipe les esprits vitaux et naturels, lesquels doiuent estre souuent restaurés par manger et boire, comme nous t'auons desia aduerti cy deuant. Toulesfois il faut prendre garde par trop manger on ne charge le malade de matière superflue : parlant en ce on tiendra médiocrité. Et quand l'appétit sera venu , il ne faut diiTerer de donner à manger et boire, tant pour les causes susdites, que aussi de peur que l'estomacbnese remplissed'hunieurs acres, bilieuses et ameres, dont s'ensuiuent plusieurs extorsions et mordicalions en iceluy, inquiétude et priuation de sommeil , rétention des excremens, lesquels aussi sont faits plus acres et mordicans. D'auantage, faut auoir esgard de donner en hyuer plus à manger qu'en esté, à cause que la chaleur naturelle est plus grande. Plus, ceux qui sont de complexion froide, et qui ont débilité d'estoniach , vseront moins de choses refrigeren tes , ou seronj. corrigées auecques autres choses chaudes, comme canelle, doux de girofle , muguette, macis, et autres.
RIlÎME LIVRE ,
Outre-plus, ceux qui ont grand flux de ventre doiuent vser do jus de grenades, tant au manger qu'au boire. Et l'ordre de prendre les viandes , c'est que les liquides et de facile digestion seront prises deuant les solides et plus difGcil(;s à digérer.
Et ce te suffise du manger du malade : à présent il nous faut traiter du boire.