CHAPITRE XXVL
A SCAVOlP. SI LA SAIGNÉE ET PVUGA- TION SONT NECESSAIRES AV COMMEN- CEMliNT DE LA MALADIE PESTILENTE.
Ayant muni le cœur de medicamens alexiteres, on procédera à la saignée et purgation, s'il en est besoin : en quoy il y a grand différent entre les Médecins, desquels aucuns commandent la saignée , les autres la défendent.
Ceux qui la commandent, disent que la fiéuie peslilente est communément engendrée au sang pour la malignilé du venin : lequel sang ainsi altéré et corrompu pourrit les autres humeurs , et partant concluent qu'il conuient saigner. Ceux qui la defen dent, disent que le plus souuent le sang n'est point corrompu, mais que ce sont les autres humeurs, et parlant concluent qu'il les conuient seulement purger. Quant à inoy , considérant les différences de peste que i'ay déclarées par cy douant, à.sçauoir que l'vne prouient du^y icej de raïrretî'a^tire*de' la corruption, des
humeurs, et que le venin pestiféré s'espand dedansles condiiilsdu corps, et de là aux parties principales .
comme on voit par les apost 'mesqui apparoissont tantosl deri iere les oreilles, tantost aux aisselles, on aux aines, selon que le cerueau , le coeur et le foye sont infectés : duepiel venin procèdent au.ssi les cliarbons cl éruptions aux autres parties du corps, qui se font à cause que Nature se descharge et ietle hors ledit venin aux emonctoires conslitués pour receuoir les cxcremens des membres piincipaux : en tel cas il me semble qu'il faut que le Chirurgien aide Nature à faire sa descbarge où elle prétend , suiuantla doctrine d'Ilippocrales >,et qu'il suiue le mouuemeut d'icelle, qui se fail des parties intérieures aux extérieures. Parquoy ne faut en telle chose purger ny saigner, s'il n'y a grande plénitude, de peur d'interrompre le mouuement de Nature , et de retirer la matière vénéneuse au dedans : ce qui est ordinairement conneu en ceux qui ont commencement de bubons vénériens : car lors qu'on les purge ou saigne, on est souuentesfois cause qu'ils ne viennent à suppuration, et que la matière virulente se relire au dedans , dont la vérole s'ensuit.
Parquoy au commencement des bubons, charbons, et éruptions pestiférées, causées seulement du vice de l'air , ne faut purger ny saigner, mais sufûra de munir le cœur et toutes les parties nobles de médecines alexiteres , qui ont vertu et propriété occulte d'abattre la malignité du venin tant par dedans que par dehors , par où elle prétend faire sa descharge. Et note ce que i'ay dit du vice de l'air,
Hippocrales, ^pA. 21. liu, i.
DE LA
parce que l'on voit ordinairement que ceux que l'on saigne cl purg-e en l 'I cas, sont en grand péril de leurs P ersonnes : pour-ce qu'ayant vacué le sang- et les esprits contenus auec luy , la contagion prouenanle de l'air pestiféré est plus proraptement portée aux poulinons et au cœur, et est rendue plus forte, et parlant elle exerce plustost sa tyrannie. Semblal)lenient le corps estant esmeu par grandes purga|ions,il se fait proinpiement resolution des esprits, à cause que la chair de toute l'habitude du corps se liquéfie et consume par vne grande vacuation.
Sur quoy le te veux bien aduertir de ce que i'ay obserué au voyage de Bayonne, que i'ay fait auec mon Roy en l'an 15G5. C'est que ie me suis enquis des Médecins, Chirurgiens et Barbiers de toutes les villes où nous auons passé, esquelles la peste auoit esté, comme il leur estoit aduenu d'auoir saigné les pestiférés : lesquels m'ont attesté que presque tous ceux qu'on auoit saignés et grandement purgés, estoient morts, et ceux qui n'auoient esté saignés ny purgés , eschappoient presque tous : qui l'ait estre vray-semblablequela peste venoit du vice de l'air, et non de la corruption des humeurs.
Semblable chose auoit desia esté au parauanl obseruée en la maladie Jiommée Coqueluche ^ comme i'ay escrit cy deuant : car alors qu'on purgeoit et saignoit ceux qui en estoient espris, tant s'en faut qu'on les Gsl eschappcr, que mesme on leur abbregeoit leur vie, et en mouroient plustost.
Or telle chose a esté conneuë par expérience , à sçauoir après la mort ■ de plusieurs : toutesfois il y a quelque raison , en ce qu'aucuns ont obserué ,
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lors que la peste venoit du vice de l'air , les bubon.s et charbons le plus soutient apparoislre auparauanl la fiéure. Dont; veu que l'expérience est ioinle auec la raison, il ne faut indifféremment, comm^ l'on fait communément, aussi tost qu'on voit le malade frappé de pesie, luy ordonner la saignée, ou quelque grande purgation : ce qui a esié par cy deuant bien sonnent cause de la mort d'vne infinité de personnes. Toutesfois s'il y auoit grande repletion ou corruption d'humeurs, au commencement de la douleur et tumeur du bubon et charbon pestiféré, supposé aussi qu'il n'y eust que bien peu de matière conioinle, Nature estant encor en rut, c'est à dire en son mouuement d'expeller ce qui la moleste, alors on doit donner médicament grandement purgeant . pour ielter hors l'abondance et plénitude de la matière vénéneuse contenue aux humeurs et en toute l'habitude du corps : et ce suiuant l'Aphorisme d"Hippocrales qui dit , que toutes maladies qui sont faites de plénitude, sont curées par euacuation ». Plus en vn autre lieu nous enseignequ'ilfaut donner médecine aux maladies violentes et Ires-aiguës, voire le mesme iour , si la matière est turgente'-' : car en telle chose il est dangereux de relarder.
Or si la matière est turgente en quantité, qualité et mouuement, faut tirer vne resolution , qu'en la peste causée du vice de l'air, auec plénitude de sang et d'huraeurs, la saignée et purgation y sont nécessaires. Parqiioy les medicamens hypercatharliques, c'est à dire, qui font opération effrénée par propriété oc-
» Hippocrates , Apk. 22. lia. 2. — A. P. ^A[>/i. 10. //«. 4.~A. P.
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ciiHe, comme alexileres resislans au 1 venin , sont propres pour eslre biiillés au commencement (Je ce mal , pourueu que Nature soiL assez forte:
caràceux qui seul constitués au liazard (le leur vie, et au danj^er do mourir, vaut mieux tenter de donner vn Tort remède que de la sser le malade despourueu de (out aide, estant à la miséricorde de l'ennemy, qui est riiumeur pestilent : ce qui est aussi approuué de Celse, qui dit que d'autant que la peste est vne maladie basiiueet tempeslatiue, fautpromptement vser de remèdes, mesmes auec lemerité',
Parquoy faut considérer si le malade pestiféré a vne fleure ardente et grande repletion aux conduits, et que la vertu soit forte : qui se peut connoistre , lors que les veines sont fort pleines et estendues, les yeux et la face grandement enflammés : aussi que quelqiiesfois a cracbement de sang , auec grande pulsation des artères des temples, douleur au gosier, difficulté de respirer, espoinçonnement par tout le corps, auec tresgrande pesanteur et lassitude , les vrines eslans rougeastres , troubles et espaisses. En tel cas, faut saigner promptcment pour aider Nature à se descbarger, de peur qu'il ne se face suffocation de la cbaleur naturelle , pour la trop grande abondance de sang, comme la mescbe s'esteint en vne lampe lors qu'il y a trop d'buile : adonc tu ouuriras plustost la veine basilique du coslé senestre que du dexlre, à cause que le cœur et la râtelle en cesle maladie sont fort affectés : attireras du sang en abondance, selon que verras estre nécessaire , prenant indication sur toutes cboses
1 Celse, liu. 3. chap. 7. — A. P.
rniÉME LIVRE,
I de la force et vertu du malade. Et garderas que lu ne faces la saignée pendant qu'il y aura frisson de fiéure, parce que la chaleur naturelle et les esprits sont retirés au dedans, et alors les parties externes sont vuides de sang , et si on en liroit lors , on debilileroit grandement les vertus. Aussi pendant que tu saigneras le malade, tu iuy feras tenir vn grain de sel en sa bouche , ou de l'eau froide , et Iuy feras sentirdu vinaigre, duquel aussi Iuy en frotteras le nez , la bouche et les temples, de pour qu'il ne tombe en syncope. D'auantage, il ne doit dormir lost après la saignée : car par le dormir , le venin et chaleur naturelle se retirent au centre du corps et augmentent la chaleur estrange , dont la fiéure et autres accideus accroissent.
Or il faut icy noter qu'en telle repletion la saignée se doit faire autrement en fléurepestilenle simple, qu'en celle qui est accompagnée d'vn bubon ou charbon : car s'il y auoit l'vn ou tous les deux conioiuls auec la fiéure grande et furieuse, alors il faudroit ouurir la veine pbis proche de l'aposteme ou charbon , et selon la rectitude des fibres, à fin que paricellele sang soit tiré et euacué plus directement : pour autant que toute retraction et reuulsion de sang infect vers les parties nobles est défendue de tous bons autheurs, Médecins et Chirurgiens. Posons donc pour exemple que le malade ait vne grande repletion, laquelle surpasse la capacité des veines et les forces naturelles, ce que les Médecins nonmient ad vasa, et ad vires, et qu'il ait vn aposleme pestiféré ou vn charbon és parties de la leste et du col , il faut que la saignée soit faite de la veine cephalique ou médiane, ou de l'vn d(^s rameaux
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(l 'iccllo, au bras qui est du costé ma- Jiide. Et où toiles voinos ne pourront apparoistro pour cslrc oniiertes, à oanso de la grande quantité dégraisse ou autrement, il faut ouurir celle qui est entre le pouce et le second doigt , ou vne autre prochaine et plus apparente , mettant la main du malade en eau chaude : car la chaleur de l'eau fait enfler la veine, et attire le sang du profond aux parties extérieures du corps. Et si l'aposleme est sousies aisselles ou aux enuirons , faut aussi tirer du sang de la veine basilique ou médiane au dessus de la main. Et si la tumeur s'apparoist aux aines , on ouurira la veine poplilique, qui est au milieu du jarret, ou la veine saphene, qui est au-dessus de la chenille du pied de dedans, ou vn autre rameau le plus apparent qui soit sur le pied , et tousiours du costé mesme del'aposteme, mettant au.ssi le pied en eau chaude pour la cause dessusdite.
Et sera tiré du sang selon que le malade sera ieune et robuste, ayant les veines fort enflées, et autres signes cy dessus mentionnés, lesquels s'ils apparoissent tous , ou la plupart d'iceux, ne faut craindre d'ouurir la veine : ce qui se doit faire deuant le troisième iour, à cause que ceste maladie pestileîite vient promptement en son estât , voire quelquesfois en vingtquatre heures. Et en tirant le sang , tu considéreras les forces du malade , luy touchant le pouls , si le Médecin n'est présent: car Galiendit que le pouls monstre infailliblement la vertu et force du malade. Donc il le faut toucher, et auoir esgard à sa mutation et inégalité : et s'il est trouué lent et petit , alors on doit soudainemont cesser et clorre la veine , ou faire la saignée à doux ou trois fois ,
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si la force manque. Il faut bien icy obsoruer, qu'aucuns par vne timidilé tombent en syncope deu.'mt qu'on leur ait tiré vne palelle de sang :
parquoy il faut connoi.sire les signes de syncope : qui se fera par vne petite sueur qui commence à venir au front, et mal de cœur, comme volonté de vomir, et bien sonnent d'aller h la selle, baaillement et changement de couleur, les léures estans pâlies : et le signe infaillible ( comme i'ay dit ) est le pouls qui sera trouué lent et petit. Et lorsque tels .signes apparoistront ,faut mettre le doigt sur le pertuis de la veine, tant que le malade soit plus asseuré, et luy donner vne rostie de pain trempée en vin, ou quelque chose de semblable.
Et après la saignée ainsi faite , on ne laissera de donner promptement à boire au malade quelque alexitere ayant vertu e( puissance de vain cre la malignité du venin et le chasser hors, comme pour exemple, du theriaque ou raethridaf dissout auec eau d'ozeille saunage , ou de l'eau theriacale, ou autres semblables que nous auons cy deuant descrits. Or c'est assez parlé de la saignée, venons maintenant à la purgalion.