CHAPITRE XXXVII
rnoGNOSTic des apostemes et cmar-
BOISS l'ESïIFEnÉS.
Aucuns n'ont qu'vn charbon„ les autres plusieurs : et se ieltent par toutes les parties du corps.
Il aduient à aucuns qu'ils auront le charbon et la bosse deuant la fiéure, et n'ont autres mauuais accidens, qui est vn bon signe : car cela demonstre que Nature a esté forte (comme nous auons dit cy dessus) et qu'elle a ietté le venin au dehors deuant que le cœur en fust saisi : mais quand ils apparoissent après la fiéure, c'est mauuais signe : car cela signifie que les humeurs sont altérés et corrompus ' , et que le cœur mesme en est saisi , de tant que la fiéure ayant son propre siège au cœur, se respand d'iceluy, comme d'vn centre, en toute la circonférence du corps.
Si le malade n'est point troublé d'entendement du commencement iusques au septième iour, c'est bon signe.
Lors que la bosse et le charbon s'en retournent, c'est vue chose le plus souuent mortelle, spécialement quand mauuais accidens suruiennent après. Pareillement quand ils sont suppurés, et se desseichent sans cause raisonnable, c'est signe de mort.
Les charbons qui sont faits de sang, font plus grande eschare que
1 La phrase s'arrêtait là en 1668 ; le resle est de 1675.
THIÉME LIVUE,
ceux qui sont faits d'humeur cholérique, d'autant que le sang est de plus grosse substance : partant occupent et prennent plus grande quantité de chair que ne fait l'humeur cliolerique, qui est plus superGciel, ainsi que voyons aux erysipeles.
l'ay veu des charbons qui de leur eschare occupoient presque la moitié du dos , les autres les deux clauicules tirant vers la gorge - et auoient rongé si fort les parties subiacentes, que l'on pôuuoit voir la trachée artère descouuerte : autres occupoient la moitié des muscles de l'epigastre, et l'eschare cheute on voyoit à l'œ 1 le periloine descouuert : ce qui est aduenu à moymesme d'vn charbon que i'ay eu au ventre, duquel la cicatrice m'est demeurée de la grandeur de la palme de la main Et lors qu'ils sont ainsi grands et énormes, le plus souuent sont mortels.
Il y a des charbons et bosses qui commencent sous le menton , puis la tumeur s'augmente peu à peu iusques aux clauicules, et estranglent le malade. Semblablement il y en a aux aines, qui occupent grande partie des muscles d u ventre ^ : mais la plus dangereuse aposteme est celle qui se fait sous les aisselles , d'autant qu'elle est plus proche du cœur.
U y en a aussi qui sont énormes, grands et hideux à regarder, et de tels le plus souueni le malade meurt, ou la parlie demeure meheignée, y restant après la consolidation vne tu-
1 Paré ajoutait ici en note marginale:
L'AïUheur a eu le charbon et la pcsie. — Voyez à ce sujet mon Introduction, page cglxxu et cccxvi.
2 La phrase finissait là dans les premières éditions ; ce qui regarde le charbon des aisselles est une addition de 15S5.
DF. LA
nieur eleplian tique, et qiielquesfois son action est du tout perdue : ce que i'ay veu plusieurs fois. D'auantage aiicunesfois pour la grande pourri tare de la matière, la chair laisse les os desnués: et les ioinlures et liganîcns se Irouuent tous résolus, tant est la pourriture chaude et humide.
Les charbons ieltent vne sanic virulente, très puante, d'estrange nature, qui fait l'vlcere corrosif et ambulatif, pourri et corrompu, et .le plus souuent se procréent plusieurs vessies aux parties voisines, lesquelles après s'assemblent toutes en vne, et ieltent sanie en petite quantité, principalement ceux qui sont faits de cholere, à cause de la siccité de la matière bruslée qui fait eschare: et tard .se conuertissenl en bonne bouë ou sanie loiiable, parceque la matière est bruslée et non pourrie, par l'actiuilé excessiue de rinflammalion et corrosion. Outre-plus, la tumeur de la bosse et du charbon est quasi tousiours rebelle , et tres-difQcile à eslre résolue ou suppurée, pour la malignité de leur nature. Et quand ils ne suppurent paraucuns medicamens, et la tumeur demeure de couleur noire, et .si on veut attenter à les ouurir, il n'en sortqu'vne sérosité noirastre, et le plus souuent nulle humidité : de mille malades ainsi affectés, à peine en reschappe vn seul. Ce que i'ay plusieurs fois remarqué, pensant les pestiférés à l'Hostel-Dieu de Paris
Il y a des charbons ausquels, quand ils sont ouuerts, on trouue vne chair molle et spongieuse qui ne se peut corriger : car quand on en consume quelque portion, il en renient d'auantage : et tels sont mortels, parce
* Celte dernière phrase est aussi une addition de 1585.
PFSTE. 4^7
qu'ils ne cèdent aux remèdes, ce que i'ay veu souuentesfois à mon grand regret.
D'auantagç, aucuns sont faits d'vne si grande corruption d'humeurs, et si malings,que les membres tombent en mortification, tellement qu'on voit le pied se séparer de la iambe, et le bras de l'espaule.
Aussi autour d'aucuns charbons et bosses , se font petites vessies , comme s'ils auoicnt esté piqués d'orties, ou comme celles qu'on voit aux herpès miliaires, lesquelles sonl procréées de vapeurs exhalantes des matières coniointes et arrestées en la partie , que Nature iette hors. Telles vessies ne présagent pas nécessairement la mort : mais si la partie charbonnière deuient boursouflée , et de couleur purpurée ou verdoyante , plom bine et noire, et autour on treuue les ampoulles semblables à celles des brusleures, et que le malade dit n'y sentir plus de douleur, soit que l'on le pique, coupe , ou brusle, c'est signe non seulement de gangrené , mais de mortification totale, et que la chaleur naturelle est suffoquée et esteinte parla malignité du venin.
Outre-plus, i'ay esté curieux, estant à l'Hostel-Dieu de Paris, et ayant veu des malades de peste ausquels s'cstoient apparues quelques tumeurs aux emonctoires, lesquelles le lendemain n'apparoissoient aucunement, dont les malades mouroient, de chercher à la partie la cause de la mort : et véritablement, i'ay trouué à aucuns , ayant fait incision assez profonde , la chair y estrc bruslée comme si vn cautère actuel y auoit passé.
Les bosses et charbons ne sont iamais gueres sans liéure, laquelle est plus grande lors qu'ils se font aux
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emonctoires et aux parties nenjeuses , qu'aux cliarneuses : toutesfois ceux qui sont de bonne température, ayans les vertus et facultés fortes , ont la fiéurc moindre, et pareillement tous les autres accidens.
Les charbons n'occupent pas seulement les parties externes, mais aussi quelquesfois les internes, et guelquesfoig les deux ensemble. Si intérieurement le cœur en est saisi sans aucune apparence extérieure, la vie est déplorée et briefue, elles malades meurent souuent en mangeant, beuuant, et en cheminant. Si le poulmon Qu le diaphragme, et autres parties dédiées à l'ipspiration et expiration en sont occupées, le malade nieurt en vingt-quatre heures, ou pioins, parce qu'il est suffoqué par faute de respiration. Si le cerueau en est assailli , s'ensuit frénésie et rage, puis la mort. Si le venin se iette sur les parties dédiées à l'vrine, le malade nieurt par faute d'vriner Ce qui aduint, au chasteau de Roussillon, à vue damoiselle de la Royne, de laquelle auons parlé cy dessus. Aussi si le charbon se iette en l'estomach , cela est mortel : ce qui suruint au gouuerneur des Dames de l'Hostel-Dieu de Paris, lors que festojs audit Jieu pensapt les malades.
Or iceluy estoit vn moine ieune , haut, droit , fort et puissant, de l'ordre de sainct Victor, auquel suruint vne tiéure continue, et auoit la langue aride, seiche, et raboteuse, 4e couleur noire, à cause de l'extrême chaleur de la fleure, et de la vapeur putride qui monloit des parties intérieures à la bouche (car selon le dire vulgaire, quand vn four est bien chgud, la gueule s'en ressent) et tiroit la langue hors la bouche, comme vn cjiien qui a longuenaent couru , et
[•RIÉME LIVRE,
auoit vne extrême altération, désirant perpétuellement boire, auec grande défaillance de cœur, et appétit continuel de vomir : el mourut au troisième iour en conuuision vniuerselle de tous ses membres Les Dames, voyans le pauure moyne despesché en si brief temps , et considerans les accidens qui furent si cruels, affirmoient qu'il auoit esté empoisonné : dont messieurs les Gouuepneurs dudit Hostel-Dieu, en ayans esté aduertis, commandèrent que le corps du moyne fust ouuert, pour en sçauoir la vérité. Et pour ce faire furent appellés vn Médecin et vn Chirurgien auec moy, et Tayans ouuert, nous trouuasmes au fond de son estomach vn vestige semblable à celuy que laisse vn cautère potentiel, auec vne eschare ou crouste de largeur d'vne ongle, et le reste de l'estomach fort retiré et bien dur. Alors tous d'vn consentement , promptement conclusmes qu'il auoit esté empoisonné de sublimé ou arsenic , veu l'eschare laquelle penetroit bien fort profondement. Et ainsi que ie recousois le corps d'iceluy, i'apperceus plusieurs petites taches noires, semées sur son corps : et lors ie r'appellay la compagnie pour contempler lesdiles taches, leur disant et affirmant que c'estoit du pourpre : mais le Medeciu et Chirurgien me dirent que c'estoient morsures de puces ou de punaises : ce que ne voulus aucunement accorder, parce qu'il y en auoit eu grande quantité. Et pour vérifier mon dire, ie prins vne espingle, la poussant asse? profondenjent dans le cuir en plusieurs endroits, et le leuay en haut, puis le coupay aijec cif seaux, ol fut trouuée la chair do dessous bien fort noire. Pareillement nous cousiderasmes lu couleur liuide
DE LA
du nez, des oreilles, et des ongles, niesines de tout le corps, plus noire qu'«>lle n'a couslunie d'eslre aux morts d'autres maladies, et principalement le visage changé, tellement qu'il esloit quasi impossible de le pouuoir reconnoisire. Adonc changèrent d'opinion, et flsraes rapport que le moyne esloit mort d'vn charbon pestiféré , et non d'autre poison.