CHAPITRE LU
DISCOVRS BES INCOMMODITliS QVE I,A PESTE AfPOUTE ENTRE LES H0MH1ES , ET DV SOVVERAIN liEMEDE
l'aycy dessus remonstré, sur les causes de la peste, qu'estant vn des fléaux de l'ire de Dieu , nous ne pouuons sinon tomber en toute extrémité de maux, quand l'enormité de nos péchés a prouoqué sa bonté à retirer sa main fauorable de nous, et nous enuoyer vne telle playe : il mesufflra donc pour la fin, de remémorer quelques incommodités , ou plustost à vray dire, horribles calamités qui aduiwinent en la société humaine par cesie dangereuse maladie, à fin que selon les moyens humains que Dieu a ordonnés pour y pourueoir, nous soyons par la grandeur du mal plus enclins à chercher et à vser de remèdes qui nous en peuuent preseruer. Considérons donc, qu'aussi (ost que la peste est en quelque prouince, tout commerce de marchan-
' Ce chapiire ne suivait pas immédialemciU le précédent dans l'cdilion de 1608; mais , comme il a élé dit, il en élait séparé parles quatre cliapitics consacrés à la petite vérole cl aux vers. Il a repris la place qu'il occupe actuellement dés 1675.
LE VlNGT-QVATRIlblK LlVnR ,
dise, dont les Iiommes ont besoin de s'enlrclonir par aide réciproque des vns et des autres, vient à eslre interrompu et délaissé : car nul ne se veut liazarder de venir rien apporter au lieu où est la peste, de peur de pei'dre sa vie. De là s'ensuit que les viures viennent bien tost en grande cherté, et en fin à défaillir du tout, mesmement aux villes fameuses où il y a grand peuple qui a accouslumé de viure au iour la iournée, sans faire prouision : car les marchands allans çà et là pour en apporter, ne peuuent non seulement entrer aux villes ny villages , mais souuent en sont dechassés par armes et à coups deharquebuses,arbalestes,etpierres, pour ne les laisser approcher, tant que quelquesfois ils sont tués ou massacrés inhumainement, au lieu du secours qu'on leur deuroit donner en leurs nécessités. De là vient que les autres n'y veulent aller, et eux qui souloient subuenir à ce que leur ville ne tombast en défaut de viures et autres choses, sont contraints d'endurer la famine auëc leurs concitoyens. Souuent les enfans sont contraints d'enterrer leurs pères et mères , les pères et mères leurs enfans, les maris leurs femmes , et les femmes leurs maris (qui leur est un grand creue-cœur) pour ne trouuer personne qui les vueille enterrer.
Souuent aussi on laisse les corps sans les enterrer, desquels s'esleuent vapeurs pulredineuses qui renforcent la peste Outre-plus, les plus opulents, mesmes les magistrats, et autres qui ont quelqxie autorité au gouuernement de la chose publique, s'absentent ordinairement des preuves deux phrases qui précèdent sont de 158.5.
micrs, et se retirent ailleurs, de sorte que la iustice n'est plus administrée, n'y estant personne à qui on la puisse requérir : et lors tout s'en va à confusion, qui est vn mal des plus grands qui sçauroient aduenir à vue republique, quand la iustice défaut : et adonc les meschans ameinent bien vne autre peste : car ils entrent és maisons, et y pillent et desrobent à leur aise impunément , et coupent le plus souuent la gorge aux malades, voire aux sains mesmes, à fin de n'estre conneus et accusés après.
Qui en voudra des exemples bien récentes , il en pourra sçauoir des habitans de Lyon, au voyage que le Roy y a fait Aussi en ceste ville de Paris se sont trouués des gens , qui auec l'aide de tels maistres, ayansfait entendre à vn quidam leur ennemy qu'il auoit la peste, sans auoir mal quelconque, et le iour qu'il deuoit parler de son procès, ou faire quelque acte où sa présence cstoit requise , l'ont fait rauir et emporter à l'Hostel- Dieu, par la force de ces galands, quelque resistence qu'il peust faire , estans plusieurs contre tn : et si de fortune il imploroit l'aide et miséricorde du peuple qui le voyoit, les larrons et meurtriers l'empeschoient et crioient encores plus fort que luy, à fin qu'il ne fust entendu : ou bien ils donnoient à entendre que le mal l'auoit rendu furieux et démoniaque, pour faire fuir chacun d'auprès, et ce pendant auoir moyen de le pousser audit Hostel-Dieu , et le faire lier et coucher auec les pestiférés. Et quelques jours après mourut, tant de desplaisir que de l'air infecté, ayant esté sa mort auparauant vendue et acheptèe à beaux deniers contans.
il6G5. — A. P.