DE LA MVMIE KT DE LA LICORNE
meurent, et qu'elles ne passent au cunemenl pardessus le cercle. le l'ay voulu expérimenter, et ay Irouuécela estre faux et mensonger.
Autres disent que si on faisoit aual- 1er à vu poulet ou pigeon qui cusl pris arsenic, ou sublimé, ou quelque autre venin, il n'en scnliroit aucun mal : cela est pareillement faux , comme l'expérience en fera foy.
Autres tiennent pour chose véritable que la vraye Licorne estant mise en l'eau, se prend à bouillonner, fesant esleucr petites bubes d'eau ^ comme perles. le dis que cela se fait aussi bien aux cornes de bœuf et de mouton , et d'autres animaux , voire és tez de pots, tuilles et bricques : ce que vous vistes par expérience, lors que ie mis en vn verre d'eau des os de mouton et des tez de pots : et vous en dis la raison, dont fusles fort content Autres disent auoir grande vertu contre la peste et autres venins : et croy pareillement estre chose fabuleuse. Quelqu'vn me dira que possible les cornes dont l'ay fait mes espreuues n'estoient vrayes cornes de Licorne. A quoy ie responds, que celle de Sainct Denis en France, et celle du Roy que l'on tient en grande estime, et celles des marchands de Paris que l'on vend à grand prix ne sont doncques vrayes cornes de Licorne : car c'a esté sur celles là que l'ay fait espreuue : et si on ne me veut croire , qu'on vienne à l'espreuue comme moy : et on connoistra la vérité contre le mensonge.
Or, Monseigneur, ces contrariétés d'opinions, et les espreuues qu'on en fait, font iuger que tout ce que l'on dit des Licornes est chose conti ouuée
* Bubes , pour bulles ; les Espagnols appcllaient les pustules de la vérole, las buùas.
à plaisir par les'fpeinlrcs et historiographes. Et ne suis seul de ceslo opinion : car il y a plusieurs doctes Médecins gens de bien , craignans Dieu , qui sont de mon auis, comme ie monstreray cy après en ce discours : et principalement feu monsieur Chappelain , Conseiller et premier Médecin du Roy Charles ,neufléme , lequel en son viuant estoit grandement estimé entre les gens doctes. Vn iour, luy parlant du grand abus qui se commeltoit en l'vsage de corne de Licorne , le priay , veu l'authorité qu'il auoit à l'endroit de la personne du Roy noslre maistre, d'en vouloir oster l'vsage et abus : et principalement d'abolir ceste coustume qu'on auoit de laisser tremper vn morceau de Licorne dans la coupe où le Roy beuuoit, craignant la poison :
et qu'elle est beaucoup plus chère que l'or, comme l'on peut voir par la supputation : car à vendre le grain d'or fin onze deniers pite, la liure ne vaut que sept vingts huit escus sol ; et le grain de Licorne vallant dix sols, la dragrae à raison de soixante grains vaut trente liures. et l'once à raison de huit dragmes vaut deux cens quarante liures, et consequemment la liure à raison de seize onces vaut trois mil cens quarante liures, lesquels réduits en escus vallent douze cens quatre vingts escus : à ceste cause il feroit beaucoup d'osier ceste superstition et larcin qu'on fait au peuple.
Il me lit response, qu'il voyoit l'opinion qu'on auoit de la Licorne tant inueterée et enracinée au cerueau des princes et du peuple , que ores qu'il l'eust volontiers ostée, il croyoil bien que par raison n'en pourroit estre maistre : et que les Médecins ayans vne bonne ame, encores qu'ils sachent qu'elle ne vaut rien, n'ayant
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aucunes vertus qu'on luy allribne , sont sonnent contraints de permettre aux malades d'en vser , parce qu'ils la désirent et en veulent : et que s'il aduenoit qu'ils mourussent sans en auoir pris, les parens donneroient tous la chasse ausdils médecins, et les descrîroient comme la laulse monnoye. D'auantage disoit que tout homme qui entreprend à descrire de choses d'importance, et notamment de réfuter quelque opinion receuë de long temps, il ressemble au hibou ou chat huant , lequel se monstrant en quelque lieu eminent, se met en butte à tous les autres oiseaux, qui le viennent becqueter et courir sus à toute reste K
Aussi le vous discourus pareillement que la licorne n'a nulle vertu contre les venins , comme le monde luy attribue, parce que tous venins ne font pas leurs effets d'vne mesme façon. Car il y en a de chauds , de froids, de secs, d'humides : autres qui opèrent par qualité-occulte et secrette, et que chacun a son propre accident lequel doit estre guari par son contraire. Partant la licorne ne peut résister à tous venins , comme il sera demonstré cy après.
le vous fis pareillement vn petit discours de la Peste , où i'ay monstre que la licorne n'a nulle force et vertu pour contrarier au venin pestiféré : où ie me suis efforcé tant qu'il m'a esté possible d'enseigner les ieunes Chirurgiens qui sont appelés à penser les pestiférés : où ie suis bien asseuré qu'il y en a qui ne virent iamais aposteme , ny charbon , ny pourpre pestiféré, à qui ce petit traité
1 louie reste; Je ne sais ce que veut dire celle expression , à moins qu'il ne faille lire : à loiUe hasle.
pourra grandement seruir : aussi que les pauures malades touchés de ceste contagion , délaissés de tout secours, se pourront eux mesmes aider à leur guarison, à raison que i'ay escrit en langage vulgaire et fort familier , et les remèdes aisés à connoistre, et la manière de les préparer , et comme il faut lesdiuersifier , si bien que toutes personnes s'en pourront aider. Or l'en ay escrit , ce me semble , le plus prés approchant de la vérité, parce que i'ay esté touché de ce mal , et souffert l'aposteme sous l'aisselle , et le charbon au ventre. Et s'il est bien séant à vn vieil Capitaine de parler de la guerre, et au Marinier de discourir de la nauigation , aussi ne me sera-il pas mal séant, après auoir longuement exercé la Chirurgie, spécialement à l'endroit des pestiférés, de mettre de rechef en lumière ce petit extrait du vingt-cinquième liure ' de mes œuures , pour enseigner les ieunes Chirurgiens, et les pauures malades délaissés de tout le monde pour se secourir eux mesmes.
Ayant entendu ces discours, me priasles (ce que ie receus pour commandement ) les mettre par escrit, à fin d'enuoyer ces abus à vau l'eau, et que le monde n'en fust plus trompé :
lors ie vous dis que l'en auois aucunement escrit en mes œuures : vous me repliquastes que plusieurs ne pourroient auoir toutes mes œuures, et qu'ils auroient tous ces discours plus facilement et à meilleur prix : ce que volontiers vous accorday. Toutesfois ie croy que ce ne sera sans
1 Je respecte ici le texte, mais il y a erreur de la part de Paré ; le livre de la Peste élail le 21' des éditions de 1575 et 1579, et il est devenu le 22' en 1585. Il forme le 24' de l'édition actuelle.
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contredit : mais i'espere qu'en serez le protecteur el défenseur, veu la grande authorité el crédit qu'auez en toute la France : car lors que ce petit liiire sera en lumière, ie ressembleray au Hibou, et croy qu'il y aura quelque Gay ou mescliant Corbeau , ennemy de la vérité et de la Republique, qui me caiolleronl et becquetteront. Mais ie leur tendray volontiers mes espaules pour me battre fort (toutesfois sans me faire aucun mal):
et s'ils me peuuent assaillir de quelque bon trait de raison ou d'expérience, tant s'en faut que ie m'en trouue offensé qu'au contraire ie leur en sçauray fort bon gré, de m'auoir monstré ce qu'oncques ie n'ay peu apprendre des plus doctes et signalés
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personnages qui furent el sont encore en estime pour leur doctrine singulière I .
Voila, Monseigneur, ce qu'il me semble de la Mumie, de la corne de Licorne, et de la Peste. Priant Dieu, Monseigneur, vous donner et à Madame vostre compagne, ensemble à tous ceux de vostre maison , prospérité en ce monde, et félicité perpétuelle.
Votre tres-humble et Ires-affectionné seruiteur à iamais.
A. Paré.
1 Modestie de l'aïuheur. — Cette note marginale est de Paré lui-même.
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