‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 319 sur 515 · DISCOYRS DE LA LICORNE · texte numérisé non relu

DISCOYRS DE LA LICORNE

l'auois souhailté , discourant de la Licorne, que s'il y auoit quelqu'vq qui en eust axilre opinion qne moy , il luy pleust mettre ses raisons en aqant : pensant que par le débat des raisons contraires , comme par le heurt de deu^^ pierres, les viues estin- CçUes de la vérité viendroient à payoislre ^ qui pourroient exciter vne Iqraiere si grande de tout ce fait en pos esprits , qu'on n'auroit plus occasion d'ep douter. Ce mien souhait m'est en partie aduenu. Car il s'est trouué quelqu'vn qui , controllant mes escrits , m'a voulu desdire en ce point : duquel loutesfois les raisons ne me semblent si fortes, que pour cela ie doiue quitter mon party pour prendre le sien , ainsi que i'espere monstrer, répliquant sur vne chacune d'içelles : laissant à part ses animosités, lesquelles i'esUine luy estre eschap-

1 Cette réplique a paru isolément en 1582, comme je l'ai dit dans mon Introduction à l'article Hil)liogra]iltie ;\\ n'y a pas été cliangé un mot depuis. On ne sait pas le nom de l'adversaire à qui Paré répondait. Voyez à cet égard mon Introduction, page cclxxxix.

* Belle comparaison. — A. P.

pées, plus pour zele qu'il porte à la vérité , que pour opinion qu'il puisse auoir de moy autre que d'homme de bien , et studieux du profit public.

Sa première raison est , qu'il faut lien que la licorne aye de grandes vertus , veu que tous les sages demeurent enlr'eux d'accord des admirables propriétés d'icelle. Et que parlant il faut acquiescer à leur auihorilé : attendu qu'il vaut mieux faillir a%ec les sages , que bien opiner contre leur opinion.

le nie la première partie de ceste raison, attendu que comme i'ay monstre en mon précèdent discours , messieurs Rondelet, Chappelain , et le docte Duret, ne font pas plus grand cas de la corne de Licorne, que d'autre corne quelconque : et loutesfois ces trois là sont sages et clairs-voyans en Médecine. Quant à la seconde partie, ie dis tout au contraire, quei'aimerois mieux faire bien ton t seul , que de faillir non seulement auec les sages, mais mesrae auec tout ie reste du monde. Car l'excellence de la vérité est si grande , qu'elle surpasse toute la sapience humaine, qui bien souuenl n'est armée que de brauade, n'est enflée que de vent , n'est parée

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que d'apparence et vanité: parquoy la seule vérité doit estre cherchée , suiuie et chérie.

La seconde raison est , que le long temps qu'il y a que la Licorne est en vsage , monstre bien icelle eslrc bonne.

le réplique que le long temps u'est pas suffisant pour prouuer la corne de Licorne auoir les vertus qu'on luy attribue. Car telle vogue n'est fondée qu'en opinion , et la vérité (comme il dit lui-mesme) dépend de la chose , et non des opinions. Parquoy rien ne sert de m' alléguer les Papes , Empereurs , Roys et Potentats , qui ont mis la corne de Licorne en leurs Ihresors : car ils ne sont d'eux -mesmes iuges competans de la propriété des choses naturelles : et ceux par les yeux desquels ils ont veu, ont esté ou louches ou conniuens, de leur auoir monstré ou laissé voir le noir pour le blanc.

Parquoy à bon droit André Marin , Médecin excellent de Florence , au Discours qu'il a fait de la faulse opinion de la Licorne, s'esmerueille comment iusques icy il ne s'est trouué encore Médecin ou autre , tant amateur de son Prince, qui l'ait retiré de ceste erreur, la bannissant de ses cabinets comme vn abus et tromperie manifeste : concluant que si précieux ioyau n'estoit propre qu'aux basteleurs et imposteurs, et mal-seant aux Médecins, qui ont des remèdes plus asseurés et approuués pour combattre les maladies malignes, vénéneuses, et peslilentes.

Quant à ce qu'il dit , qu'il y a des Licornes , et que la saincte Escrilure le tesmoigne: le responds que quiconque pense alieguercelaconlremoy, monstre qu'il a grande enuie de quereller. Car qui est-ce qui croit cela mieux que moy? Qui est-ce qui le monstre mieux ? l'en cite cinq passages de la

LE DISCOYJIS

saincte Escriture dans mon Discours de la Licorne. le croy donc qu'il y a tousiours eu, et qu'il y a encore des Licornes, non seulement en la terre , mais aussi en la mer : mais que leurs cornes ayent les vertus qu'on leur attribue contre les venins et pestilences , c'est le point que i'attendois :

lequel toutesfois n'a esté louché que par vne simple assertion, sans aucune démonstration, raison, ou authorité ancienne. Car de dire qu'elle proflte contre la peste, pour ce qu'elle refroidit, cela est fuir et quitter le combat de laproprieté occulte, de laquelle toutesfois est nostre principale question. Or quand ainsi seroit qu'elle agiroit par qualité manifeste, il la faudroit ordonner en quantité raisonnable, et principalement à la vehe mence de l'ardeur furieuse et pestilence , c'est à dire par onces ou quarterons. Car trois ou quatre grains qu'on ordonne communément , n'ont plus de vertu (ce que dit monsieur Duret, de bonne grâce parlant de la Licorne) que quiielteroil quatre grains de mil dans la gueule d'vn asne bien affamé C'est pourquoy ie voucirois bien empescher les Apoticaires de la vendre si cher, à fin que les Médecins eussent commodité de l'ordonner en plus grande dose, et que les malades eussent moyen de la porter auecplus de profit en leur corps, et moins de dommage de leur bourse. Cela n'estce me rompre l'esprit de ce que ie n'ay que faire , comme l'on me reproche ? Car Dieu a recommjyidé à yn chacun le salut et profil de son prochain : et certes les Apoticaires mesmes , i'enlens les plus anciens et expérimentés, interrogés par moy, m'ont confessé auoir honte de la ven.ire si chère ,

* Bonne comparaison. — A. P.

DE LA LICORNE

veu qu'ils n'ont iamais apperceu plus friand effet en elle qu'es autres cor nescomniunosdesvulgairesanimaux:

toulesfois qu'ils sont contraints de la vendre ainsi chère, parce qu'ils l'achètent chèrement. Or l'achelent-ils chèrement, à raison du bruit qu'on luy a donné à tort et sans cause.

Venons maintenant aux raisons par lesquelles il pense destruire ma principale démonstration , laquelle par moquerie il appelle mon Achilles.

Mon Achilles donc estoit tel :

Rien n'est bon à corroborer le cœur^ sinon le bon air et le bon sang: la corne de Licorne n'a air ni odeur en soy, estant toute terrestre et toute seiche. D'aiiantage elle ne peut estre tournée en sang, d'autant quelle nu en soy ni chair ni suc. Pourquoy elle n'a vertu à corroborer le cœur.

La première proposition , dit-il, est fausse et ridicule : sa raison est , Car tels remèdes alteratifs fortifient le cœur par qualité manifeste et élémentaire, ou occulte et formelle, et toutesfois n'ont ny bon air, ny habilité à estre tournés en sang.

le réplique et dis au contraire , prenant le mesme exemple qu'il a pris , pour le battre de ses armes raesmes , que la faculté des herbes et simples qui entrent és apozemes , n'est point

communiquée à l'eau, par laquelle est faite la décoction , sinon par distraction du suc, ou humeur et vapeur desdits simples : autrement s'il n'y auoit que la qualité muée qui se communiquast à l'eau sans substance, c'està dire, sans humeur ou vapeur, comment connoistrions nousla décoction de pourpié à sa noirceur, la décoction de psyllium à sa viscosilé, la décoction de cichorée à sa saueur et amertume, l'infusion de rhubarbe à son odeur?

La saueur y est, et s'y remarque mani-

ieslement : l'odeur donc aussi y est.

Car tout ce qui a saueur et odeur , la saueur y est, le suc donc ou humeur y est, l'odeur y est, la vapeur donc y est. Car qu'est-ce autre chose odeur , qu'vne vapeur, ou plustosl fumée ?

Quant au corail , corne de cerf, et semblables, ie confesse qu'ils n'ont non plus d'air et de suc que la corne de Licorne, mais aussi ie ne les tiens pas pour vrais cardiaques : de tant qu'ils ne forliOent point le cœur en combattant contre les venins, ains seulement, ou en resserrant les condiiilsqui vont au cœur, par leur vertu astringente : ou en beuuant et tarissant la serosilé vénéneuse, qui affadit le cœur et l'estomach, par leur seiche terrestrité, faisant l'vn et l'autre, non par simple infusion en quelque eau , mais par assumption de leur propre corps en poudre.

Mais c'est assez répliqué sur la réfutation prétendue de la première proposition de mon Achilles : venons à la seconde. le disois que la corne de Licorne n'a air ni odeur en soy. Cela, dit-il, est contraire aux principes de Physique. Car chaque corps élémentaire est mixte , c'est à dire , meslé des quatre elemcns : parquoij à la corne il y a de l'air.

Pour réplique ie dis, que les choses en Médecine ne se mesurent et considèrent que par les sens et effects.

Bien donc que par discours de raison nous comprenions que le poyure, gingembre , et graine de paradis sont composés des quatre elemens [c'est à dire) de chaud, froid, sec, et humide : toutesfois les Médecins n'y reconnoissent que du chaud et du sec , pource qu'ils ne font en nous principalement que les effecis de chaleur et de seicheresse : ainsi nous nions la corne deJJcorne estre aërce, parce qu'elle

ÔlS REPLIQUE POUR

ne produit les effecisdes corps aërés, c'est à dire de vapeur, fumée, et odeur. Quiconque trouuera de l'aiiftn la -corne de Licorne, il tirera de l'huile d'vn mur. Ces deux points de mon Achilles vuidés, le reste des raisons contraires n'est pas difficile à réfuter. Car pour prouuer que la corne de Licorne se peut tourner en sang, il alleg-ue, qtieles chiens viùenl d'os^. le dis au contraire, que les chiens ne viuent pas d'os , mais bien de la moelle ou substance médulleuse qui est cachée dedans les cauités in signes ou porosités de l'os. Oi- aux cornes de Licornes, que nous voyons ràpper tous les iours, y a il rien de moelleux? Non plus, et encore moins qu'en la pierre ponce.

N'est pas aussi plus pertinent ce qu'il adiouste : Que comme les chiens viuent d'os, avssi les austruchesde fer^. L'on sçait auiourd'huy assez par expérience et inspection iournaliere, que ceste opinion de la vieille histoire naturelle est chose fabuleuse. Car bien que l'austruchedeuore le fer, si ne le digere-elle pas : le lendemain, on le trouuera parmy ses excremens tel qu'elle l'a pris. le puis dire eh vérité àuoir donné des clefs et clous de fer à des auslruches à aualler, que le lendemain on les trouuoit auec leurs excremens , sans estre en rien diminués. Pour voir donc tousiours les petits enfans aualler les noyaux de cerises et pépins de raisin, dirons-nous qu'ils les digèrent et s'en nourrissent?

Il ùit que le Roy a refusé cent mil escus de la corne de licorne qui est à sainct Denys. Il est bien possible que pour sa grandeur et magnificence il en ait autant refusé : mais si croy-ie

1 Cesle comparaison est bien faible. — A. P.

2 Auire comparaison moins vallable, — A. P.

LE DISCOVRS

que si le Roy l'auoit en telle estime, qu'elle seroit mise en plus seuregarde qtie d'vn simple clerc, qui la fait voirindiffcremment à vn chacun pour vii grand blanc. Que si elleaUoit telle verlii qu'on luy attribue , elle ne fu.st pas ehtiere , et croy qu'elle eust esté hmée et rappée , pouf surUérlir à la nécessité des tnaladies de tant de Roys qui t)nt tenu le scejître dé France.

CesraisdHs ont induit André Marin, au lieu sus allégué, à penser que telle corne ne fust pas naturelle , ains artificielle, fabriquée par la main de quelque Ihgenietlx hiàistre, qui par certainé ftiixtion l'a tonlre-faile auprès du naturel. Ce qui est prouuë par DiosCoride, liUré 4, chapitre 71, fUeîllèt 32, qui dit què faisant cuire là racine de Mandragore auec yuoire l'espace de six heures, elle le mollifie tellement qu'on en peut aisément faire ce qu'on voudra. Pareillement Cardan dit, que les dents des elephans sepeuuent amollir et estehdre comme les cornes de bœuf : et de telles pipefies se troUuent à Metz et à Strasbourg , et en plusieurs autres lieux.

Parquoy îe Irouue bon ce que dit l'aduersaire, que les Médecins deur oient adfnoncsler le Magistrat de l'abus qui seroit en la Licorne, et nûh pas nioy. l'eusse desilé qu'ils m'eussent deliUré de ceûe peine, et iil'éstiierueiilé comment ils oùl tant àtieridu.

le sçay tOuteSfois qUe monsieur Cappel, Docteut MegenL eh la faculté dé Médecine, tfes-sçaUàtit, et homme dë bien, auOilja commencé fch faire vil discours, pour osier l'abus qui y estoit : mais voyant le mionja imprimé, il désista lé sieh. i'ày aussi entehdti souuerit (JUe monsieur l'Affilé, t)ocleur en médecine assez conneu pour sa vertu et doctrine), autresfois aUoit mainteiiu en pleines escholes, que la

DE LA

Licorne n'auoit rien des propriétés cachées qu'on luy atlribue, seuleraeiil qu'elle auoit veHii de deâseiibel' aù premier degré, comme toute aiilre espèce de corne. Plusieurs autres Médecins, voire la plus-part d'entr'eux, ont mesme opinion, et ce que l'en sçay, ie ne l'ay appris qilë d'eux prihcipalement, et premièrement du docte Duret.

Parquoy ceste mienne opinion , accordante auec celle de tant de gens de bien et de sçauoir, ne doit estre tenue pour monstrueuse, puisqu'elle n'est ny nouuelle, ny extraordinaire, ny erronée : ny pour cela ne dois point estre réputé et peint comme monstre, ainsi que gabbe l'aduersaire, voulant tirer en risée la description des Monstres que i'ay insérés en mes OEuures. Monsieur Rondelet, premier Médecin de nostre temps, n'a-il pas fait portraire plusieurs Monstres? et toutesfois personne n'a dit qu'ill'eust fait pour amuser les petits enfans, mais bien pour représenter à l'œil ce que l'on ne pourroit si bien escrire et comprendre sans le portrait. Gesnesrus et Belon ont fait le semblable, et toutesfois personne ne leur a mis cela à blasme. le croy que l'aduersaire tt'a paâtoulu seulement taxer les ligures des Monstres, mais aussi toutes les autres qui sont en mes OEuures, en nombre de plus de trois cens soixante et quinze ^ pour lesquelles elTigiei' ët tailler en planches, i'ay desboursé libéralement du mien plus de mille escus, et pense que ceux qui s'en ihocquent ne voudroient auoir soulagé le public d'vn seul escu dé leur bourse. Comment que ce soit, ces figures -là sont telles qu'elle^ profilent beaucoup à plusieurs Chirurgiens , pour le maniement et >sage de plusieurs instrumens ne-

LicoRNE. 619

cessaires à la guarison des maladies.

Qui me fait croire que telle moquerie est partie Qè nlesine ariimosité que celle qui est à la fin du iiure de l'aduersaire , par laquelle il dit que ie me suis fait traduire le liure fait par lordanus de Peste K l'appelle Dieu à tesmoin si iainais l'y pehsayj eitie l'ay veu en latin ny en françois. Et quand ie l'aurois fait, ie n'eusse oublié à le nommer honorablement, comme i'ay fait tous les aulheurs desquels i'ay peu apprendre à tirer quelque profit, ainsi que i'ay desmontré euidemment par la table que i'ay dressée de leurs noms au commencement de mes œuures.

Voila ce que i'ay voulu répliquer sur les raisons contraires. Ce que ie prie mon aduersaire prendre en bonne part, et estimer que ce que i'en fais est plus pour maintenir la vérité que pour le desdire. Car ie pense que de sa part, ce qu'il en a fait n'a esté qlie pour m'instruire et le public : et de ma part ie m'en repute tres-heureux d'apprendre de tout le monde, et de vieillir tousiours en apprenant. Seulement ie le prie, s'il a enuie d'opposer quelques contredits à ma repliqde, qu'il quitte les animosités , et qu'il traite plus doucement le bon vieillard.

11 est bien séant aux ieunes gens , pour faire preuue de leur esprit; éloquence et doctrine , de discourir des points problématiques librement : et aux gens de mon aage, de s'arrester tellement à \i vérité que l'on riè s'en départe aucunement , poùrueu ique l'vn et l'autre se face sans pique, riotte, blasme, et oJïense de son prochain.

' J'ai dit dans mon Inlroduclion que le . livre de Jordanus n'avait paru qu'aplès celui de Paré.

LE VINGT-CINQYIÉME LIVRE

TRAITANT

DE LA FACVLTÉ ET VERTV DES MEDIGAMENS SIMPLES,

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