DE LA FAÇON D'EMBAVMER LES CORPS MORTS
l'ay bien voulu adiouster à cest OEuure ce petit enseignement d'embaumer les corps morts , pour le ieune Chirurgien, à fln qu'il fust accompli de tout ce qui est à faire enuiron le corps liumain, tant vif que mort'.
Car bien à peine s'est-il trouué nation, tant barbare fust elle, qui n'ait eu soin d'epnbaumer les corps, non pas mesme les Scythes, qui semblent en barbarie auoir surpassé le reste des hommes. Car iceux, comme raconte Hérodote liure quatrième de son Histoire, n'enterrent point le corps de leur Roy, que premièrement ils ne rayent mis en cire, après auoir curé le ventre et nettoyé , puis rempli de cyprès concassé, d'encens, de graine de persil, et d'anis, et en après recousu. De cesle mesme chose les Ethiopiens se sont monstrés curieux, faisans leurs sépultures de verre en ceste sorte : après qu'ils auoient vidé et descharnè les corps de leurs amis defuncls , ils les accouslroient et liçoient de piastre, sur lequel ils iettoiont après vne peinture qui approchoit le vif tant qu'il leur esloit possible. Et ce fait , ils enfermoient le corps ainsi peint et piastre dans vne colonne de verre creux : le corps
* Tout ce qu'on va lire jusqu'au paragraphe. Or pour embaumer, etc., a été depuis répété à satiété par Paré dans son Discours de la Mutiiie et dans la Préface de ce Discours , voyez ci-devant pag. 470 et 47G ; mais du moins en retrouvons-nous ici la première origine en i575.
ainsi enchâssé paroissoit au trauers le verre, sans rendre mauuaise odeur, et sans desagrcer aucunement, encores qu'on n'y conneust qu'vne peinture morte. Les plus proches parens le gardoient chez eux l'espace d'vn an, en luy faisant offrandes et sacritices, et au bout de l'an le transportoient et alloient planter ès enuirons de la ville , comme escrit Hérodote liure troisième.
Mais ce soin et curiosité est entré plus auant dans le cœur des Egyptiens, que d'aucune autre nation i.
Dont ils ont mérité grande louange, s'estant montrés tant affectionnés à la mémoire de leurs pères, que pour la conseruation d'icelle ils estoient coustumiers d'embaumer les corps entiers d'iceux en vaisseaux de verre, diaphanes et transparans, et les mettre en lieu le plushonnorableet eminent de leurs maisons, pour en auoir la mémoire tousiours représentée deuant les yeux, et leurseruir d'aiguillon et siimule domestique, pour ensuiure et imiter les bonnes parties et vertus d'iceux, à fln de ne dégénérer etforligner de leur naturel et bonne inclination. Et d'auantagc seruoient iceux corps ainsi embaumés de souuerains gages et asseurance de leur foy : si bien que s'il estoit aduenu qu'aucun Egyptien eust affaire de quelque grosse somme d'argent, il ne failloit point de la trouuer à emprun-
1 Toiit le reste de ce paragraphe a été ajouté en 1579.
DE LA FAÇON d'jîMBA
ter vers ses voisins , sur le gage d'vn corps de V\u de ses ayeiilx : se lenans tous asseurés les créditeurs , que moyennaut tel gage le débiteur manqueroit plustost de vie que de foy , tant ils auoient à cœur de retirer tel gage. Et si la fortune faisoit, et le malheur fust si grand, qu'aucun s'oubliast de tant en ses nécessités que de ne vouloir ou sçauoir trouuer moyen I de retirer son gage, il tomboit en tel deshonneur et infamie, qu'il n'eust pas esté bon à manger aux cbiens, et ne se fust osé monstrcr en public : car on luy faisoit la huée , comme l'on fait à vn loup ou chien enragé , et de liberté tomboit en ignominieuse seruitude, comme ayant desauoiié et renoncé sa race et origine. Ce qui est tesmoigné par Claude Paradin , en la Préface du liure qu'il a fait des Alliances généalogiques des Roys et Princes de Gaule.
D'auantage comme escrit Hérodote, iceux Egyptiens reconnoissans ceste vie estre de peu de durée, au regard de celle que nous auons à viure après la séparation du corps d'auec l'ame, estoient fort negligens à bastir maisons pour eux loger, mais au reste si magnifiques à édifier Pyramides, desquelles ils se vouloient seruir pour leurs sépultures, que pour le bastimenl d'vne qui fut entreprise par Cheopésl'vn de lems Roys, trauailloient cent mille hommes l'espace de chacun trois mois par le temps de vingt ans : laquelle auoit de profondeur cinq slades , et estant de forme quarrée, auoit en chacun front huit cens pieds de large, et autant de haut, estant chacune pierre le plus ordinairement de trente pieds, fort bien ouurée , comme raconte Hérodote liure 2. Ordeuantqu'enfermerles corps dans ces tant superbes sepulchres, ils
/MEU LES COUPS MORTS. G'J l
les portoient auec pompe magnifique vers les salleurs et embaumeurs , qui estoient offices bien salariés du peuple. Us l'embaumoient de drogues aromatiques, puis ils cousoicnt les incisions et reformoient le tout : cela fait , ils salloient tres-bien le corps, et couuroient le salloir iusques à soixante et dix iours : lesquels reuolus, ils retournoient prendre le corps, lequel laué et nettoyé, le lioient de bandes faites d'vn drap de soye, collées auec certaine gomme : alors les parens reprenoient le corps , et luy faisoient faire vn estuy de bois moullé en effigie d'homme, dans lequel ils l'estuyoient : et voila comment ils embaumoient les riches. De ceste mesme curiosité nos François esmeus et incités, font pour la plus part embaumer les corps des Roys et grands Seigneurs : Ce que chresliennement, comme toute autre chose, ils ont euidemment tiré tant du nouueau que du vieil Testament , et façon ancienne de faire des Juifs :. car il est dit au nouueau Testament queloseph acheta vn linceul, et que Nicodeme apporta vne mixtion de myrrhe et d'aloés, iusqu'au poids enuiron de cent liures, de laquelle auec autres odeurs aromatiques ils embaumèrent et enseuelirent le corps de Iesvs Christ (comme la couslume des luifs estoil d'enseuelir leurs morts embaumés, qui esloit signe de ceste incorruption qu'ils esperoient en la résurrection des Morts) ce que mesme depuis eux voulurent faire les Maries.
Ce qu'ils auoient appris de leurs pères anciens: car loseph au vieilTestament commanda à ses Médecins d'embaumer son pere \
1 S. Ican, 20. 39. — A. P.
s Gènes, 50. 2. — A, P.
Or pour bien embaumer vn corps , premièrement il faut vuider tous les entrailles et viscères : reseruant le cœur parliculierement , à fin de l'embaumer et mettre à part, ainsi qu'il sera aduisé par les amis du defunct :
il faudra pareillement vuider le cerneau , après auoir coupé le crâne , ainsi qu'on fait es dissections et analomies. Ce fait, il faut faire des incisions profondes et longues és bras, dos, fesses, cuisses, ianibes, et principalement à l'endroit des grandes veines et artères, à fin d'en faire sortir le sang qui se corromproit , et pareillement aussi d'y plonger des poudres :
cela fait, il faut exactement lauer tout le corps auec vneesponge imbue d'eau de vie et fort vinaigre, dans lequel auront bouilli absinthe, aloé, pommes de coloquintes, et sel commun et alum : en après faudra remplir lesdites incisions et toutes les ouuerlures, et les trois ventres, des choses qui s'en suiuent, assez grossement puluerisées.
:2f.?a\. rosal. cainomil. melil. balsami, mentbae, anelh. saiuia;, lauand. roris.
maior. Ihymi, absinlli. cyperi, calam.
aromat. gcnt. ireos Flor. assœ odoralœ, caryophyl. nue. mosc. cinamo. storac.
calam. benioin, myrriiœ , aloës, sandal. omnium.
En après les incisions seront cou* sues : puis faut oindre tout le corps de térébenthine liquéfiée auec huile de camomille et de rose, y adioustant, si bon semble, huiles aromatiques, tirées par quinte-essence : puis au reste sera en tout saupoudré auec portion des poudres dessus dites : en fin sera enueloppé d'vn linceul, et après de toile cirée, et pour fin de tout l'appareil , sera mis en un cercueil de plomb bien ioint et soudé, rempli de bonnes herbes aromatiques
lÈME LIVRE ,
seiches. Et si le Chirurgien estoit en quelque lieu où il ne peust recouurir les susdites poudres, comme en quelque place assiégée, il se contentera des suiuantes.
^. Calcis ext. ciner. communis aul querc.
Au reste, le corps estant en tout (ît par tout laué de vinaigre, ou de lexiue en lieu de vinaigre, telles choses conserueront le corps vne bonne espace de temps, pourueu que ne soit en temps de grande chaleur, et qu'il ne soit situé en lieu chaud et humide : ce que i'ay fait quelquesfois.
Qui est cause qu'à présent les lloys, Princes, et grands Seigneurs n'estans bien embaumés, et vuidés, et laués d'eau de vie et de vinaigre , et saupoudrés de choses grandement aromatiques , neantmoins tout cela , en cinq ou six iours, plus ou Inoins, sentent si mal qu'on ne peut endurer estre au lieu où ils sont, et est-on contraint les enfermer en plomb. Cela adulent par-ce qu'ils ne sont longuement gardés en saumure auec lesdites choses aromatiques, comme anciennement on faisoit, et aussi par la grande multitude de gens qui entrent pour les voir, et le grand nombre de torches et luminaires estans iour et nuit : cela eschauffe si fort l'air, que le corps n'ayant esté imbu de choses qui gardent la pourriture, cela fait qu'en peu de iours se corrompent et pourrissent, et de leur pourriture s'esleue vne vapeur puante etcadauereuse , qui offense grandement ceux qui la sentent
Parquoy ma façon de bien et deuëment embaumer et garder les corps
1 Ce paragraphe a été ajouté en 1579; en 1575 le suivant commençait tout simplement : Or ma façon, ClC.
DE LA. FAÇON d'ejIBAVMÉr LES CORPS MORTS.
niorls forl loiig--temps, c'est qu'après les auoir vuiclés comme dessus, il les conuieiit poser en vu vaisseau do bois bien ioint, rempli de fort vinaigre au quel on aura fait bouillir sel et herbes aromatiqueset ameres, comme aluine, rue , aloës , coloquinte : puis adiouster eau de vie deux ou trois quartes , et laisser tremper les corps en ceste mislure l'espace de vingt iours : après les faut mettre debout , et les laisser en lieu sec et non humide. Le vinaigre garde de pourriture, d'autant qu'il est froid et sec , qui sont deux choses répugnantes à putréfaction : ce que l'expérience monstre. Car en iceluy on garde les herbes , fleurs , fruits, et autres choses sans qu'elles se pourrissent, le proteste auoir vn corps , lequel me fut donné par le Lieutenant Criminel , après auoir esté exécuté , il y a 25. ans et plus 1, que i'anatomisay, et leuay presque tous les muscles du corps de la partie dextre ( à fin que lors queie veux faire quelque incision , voyant les parties de récente mémoire, que ie sois plus asseuré en mes œuures ) la partie senestre laissée en son entier : toutesfois à fin de le mieux conseruer, ie le piquay d'vn poinçon en plusieurs endroits, à fin que la liqueur penelrast au profond des muscles et autres parties : et voit-on encore entiers les poumons , cœur, diaphragme , esto-
* Celle histoire a éléégalemenl rapportée au livre de la Mumie; et comme je n'en savais pas la première origine , j'avais présumé que celle préparation avait dù être faite vers 1557. Comme le texte auquel cette note se rapporte a paru en 1575, c'est donc avant 1560 que Paré avait préparé son cadavre , et probablement à l'époque où il disséquait avec Thierry de Héry pour les leçons de la Faculté de médecine.