‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 413 sur 515 · VENONS MAINTENANT A LA RAISON · texte numérisé non relu

VENONS MAINTENANT A LA RAISON

Or est-il qu'on ne sçauroit appliquer les fers ardens qu'auec vne extrême et véhémente douleur, en vne partie sensible, exempte de gangrené, qui seroit cause d'vneconuulsion, fiéure, voire souuent la mort. Et d'auantage seroient après les pauures paliens long temps sansestre guaris, à raison que par l'action du feu il se fait escharequi se fait delà chair suiette, laquelle estant tombée, il faut que Nature régénère vne autre chair nouuelle au lieu de celle qui aura esté bruslée, ioint que l'os demeure nud et descouuer t, et par ce moyen y reste le plus souuent vn vlcere incurable.

> liu. i.fueil. 5.

2 Galien , au lin. 4. de la Méthode et au liu. de ^cfe.— Hippocrates, ^ph. G. liu. 1.— A. P.

3 ^u liu. de Ane panta. — A. P.

Encore y a-il vn autre accident :

c'est que souuent l'eschare tombée, la chair n'estant bien régénérée , le sang en sort autant ou plus qu'auparauant : et quand on les aura liés, la ligature ne tombera que premièrement la chair ne les aye recouuerts.

Ce qui est prouué par Galien disant que les medicamens escharotiqties qui engendrent crouslos, toutesfoiset quantes qu'ils tombent, délaissent la partie plus nue que sa naturelle habitude ne requiert. Caria génération de crouste prouient des parties suiettes, et qui sont situées à l'enlour, demy bruslées , par manière de dire.

Parquoy d'autant que la partie est bruslée, d'autant perd-elle sa chaleur naturelle.

Or, dites vous, quand il est nécessaire d'ver de medicamens cscharotiques , ou de ferremens ardens , c'est quand le flux de sang est concitépar érosion , ou quelque gangrené ou putrcfaction. Or est-il ainsi qu'aux playes récentes il n'y a nulle gangrené ni putréfaction :

Ergo, les cautères n'y doiuent esire appliqués. Et lors que les anciens ont commandé de mettre les fers ardens en la bouche des vaisseaux , ce n'a seulement esté pour arrester le sang, mais principalement pour corriger la malignité ou pourriture gangreneuse qui pourroit gaster les parties voisines. Et faut icy noter que si i'eusse conneu tels accidens venir, qu'auez déclaré en vostre liure, pour tirer et lier les vaisseaux , iamais ie n'eusse esté trompé deux fois , et n'eusse voulu laisser à la postérité par mes escrits telle manière d'arrester le flux de sang : mais ie l'ay escrit après l'auoir veu faire, et fait plusieurs fois auec heureux succès. Voila

» Au b. de la Méthode. — A. P.

ET VOYAGlîS.

ce qui peut aduenir de vosiro conseil inconsiiiové, ol sans examiner el s'arresler sur la facilité do lier losdits vaisseaux. Car voicy vosire but et proposition : Lier les vaisseaux après l'amputation est vn remcde nomieau , dites vous , donc il n'en faut vse7\c'est mal argumenté pour vn Docleur.

Quant à ce qu'il faut (dites vous) vser du feu après les amputations des membres, pour consommer et tarir la putréfaction qui est commune aux gangrenés et mortifications : cela à la vérité n'a point de lieu , d'autant que la pratique est d'amputer tousiours la partie au dessus de ce qui est morliûé et corrompu, comme escrit et commande Celse 1, de faire l'amputation sur ce qui est sain , plustost que de laisser quelque chose du corrompu, le vous demanderois fort volontiers , si lors qu'vne veine est coupée à Irauers, et qu'elle s'est retirée fort auant vers son principe, vous ne feriez point de conscience de brusler iusques à ce qu'eussiez trouué l'oriOce de la veine ou artère , et s'il n'est pas plus facile auec vn seul bec de Corbin de pincer et tirer le vaisseau et le lier? En quoy vous monstrez apertemenl vostre ignorance 2, et qu'auez vostre ame saisie d'vne grande animosité et cholere. Nous voyons pratiquer tous les iours, auec heureux succès, ladite ligature du vaisseau après l'amputation d'vne partie : ce que ie veux maintenant veriDer par expériences et histoires de ceux à qui ladite ligature a esté faite , et personnes viuantes.

* Au lia. 5. chap. 2G. el au lin. 7. chap 33. — A. P.

2 Au chap. de la Coupeure , liu. 2. —A. P,

EXPEniENCE.

Histoire notable, — Opération faite par Charbonnel,

Le seizième iour de luin mil cinq cens quatre vingis et deux , en la présence de maistre lean Liebauld, Doclour en la faculté de Médecine de Paris, Claude Viard, Chirurgien iuré, maislre JVIalhurin Huron, Chirurgien de monsieur de Souuray, et moy, lean Charbonnel , maistre Barbier Chirurgien à Paris, bien entendu à la théorique et pratique de Chirurgie, a fort dexlrement amputé la iambe senestre à vne femme , trauaillée il y auoit plus de trois ans d'vne extrême douleur, à cause d'vne grande carie qui estoit aux os astragal, cyboïde, grand et petit focile , et par toutes les parties nerueuses, d'où elle senloit des douleurs intolérables iour et nuit. Elle s'appelle Marie d'Hostel, aagée de vingthuit ans ou enuiron, femme de Pierre Ilerué, Escuyer de cuisine de madame la Duchesse d'Vzés .demeurant rue des Verbois, par delà sainct Martin des champs, à l'enseigne du chef sainct lean : à laquelle ledit Charbonnel coupa ladite iambe à quatre grands doigts au dessous du genouil:

et après qu'il eust incisé la chair et scié l'os , il pinça auec le bec de corbin la veine, puis l'artère, puis les lia : dont ie proteste à Dieu ( comme la compagnie qui y estoit le pourra tesmoigner ) qu'en toute l'opération qui fut soudainement faite , il n'y eut pas vne palletle de sang perdue: et commanday audit Charbonnel d'en laisser couler d'auantage , suiuant le précepte d'Hippocrates, qu'il est bon en toute playe et vlcere, mesme inuelcrée, de laisser fluer le sang' :

* En la .leiii. 7. du liu. des Vlceres, — A. P.

APOLOGIE

par ce moyen la partie est moins sujette à inflammation. Ledit Cbarbonnel continua de la traiter et medicamenter , laquelle a esté guarie eu deux mois , sans que iamais il soit suruenu aucune hemorrhagie ou flux de sang , ny autre mauuais accident :

et vous est allée voir en vostre logis, estant toute guarie.

Autre histoire, — Opération faite par Viard.

Autre histoire de récente mémoire, d' vn chantre de Nostre Dame, nommé monsieur Poulain , qui se rompit les deux os de laiambe, qui estoient brisés en plusieurs esclats, de façon qu'il n'y auoit nulle espérance de le guarir. Pour obuier à la gangrené et mortification , et par conséquent à la mort , monsieur Heiin , Docteur Régent en la faculté de Médecine, homme d'honneur el de bon sçauoir, Claude Viard et Simon Piètre, Chirurgiens iurés à Paris, hommes bien exercés en Chirurgie, et Balthasar de Lestre et Léonard de Leschenal , maistres Barbiers Chirurgiens, aussi bien expérimentés és opérations de Chirurgie, fusmes tous d'auis, pour obuier aux accidensprediîs, luy faire entière amputation de la iambe, vn peu au dessus des os rompus et esclattés , et des nerfs , veines , et artères dilacerées. L'opération fut dextrement faite par ledit Viard, et le sang estanché par laligature des vaisseaux, en la présence dudit Helin , et de monsieur Tonsard , grand vicaire de Nostre Dame : et fut continuellement pensé par ledit Leschenal , et ie l'allois voir par fois. Il fut heureusement guari sans l'application dos fers ardens, et chemine gaillard sur vue iambe de bois.

L'an mil cinq cens quatre vingts el !

trois, le dixième iour de Décembre , Toussaint Posson , natif de Roinuille , à présent demeurant à Beauuois prés Dourdan, ouoit la iambe toute vlcerée et tous les os carieux et pourris , me pria que pour l'honneur de Dieu ie luy eusse à couper la iambe, pour la grande douleur qu'il ne pouuoit plus tolérer. Après estre préparé, luy fis couper la iambe à quatre doigts prés la rotule du genoiiil , par Daniel Poullet , l'vn de mes seruiteurs , pour l'apprendre et enhardir à faire telle œuure, là où il lia bien dextrement les vaisseaux pour estancher le sang, sans application de fers ardens , en la présence de lacques Guillemeau, CMrurgien ordinaire du Roy, et lêan Charbonnel , maistre Barbier Chirurgien à Paris. Et pendant la cure, a esté veu el visité par messieurs Laffilé et Courlin , Docteurs regens en la faculté de Médecine à Paris. Ladite opération fut faite en la maison de lean Gohel hostelier, demeurant à l'enseigne du Chenal blanc en Gréue.

le ne veux oublier icy à dire que madame la Princesse de Monlpensier, sçachant qu'il estoil panure, et qu'il estoit entre mes mains , luy donna de l'argent pour payer sa chambre et sa nourriture. Il a esté bien guari.

Dieu mercy, et s'en est retourné en sa maison auec vne iambe de bois.

Autre histoire. — Gaugrcne siiruenUe de cause antécédente.

Vne gangrené suruint à la moitié de la iambe , à vn nommé Nicolas Mesnager, aagé de soixante et seize ans, demeurant rue sainct Honoré, à l'enseigne de la Hotte, laquelle luy

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