‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 417 sur 515 · VOYAGE DE MAROLI.E ET DE BASSE- BRETAGNK · texte numérisé non relu

VOYAGE DE MAROLI.E ET DE BASSE- BRETAGNK

le m'en allay au camp de Marolle auec defunct monsieur de Rohan, où i'eslois Chirurgien de sa compagnie, là où le Roy François estoit en personne. 11 fut aduerti par monsieur d'Estampes, Gouuerneur de Bretagne, comme les Anglois auoientfait voile pour descendre en la basse Bretagne : et le prioit de vouloir enuoyer pour secours messieurs de Rohan et de Laual, attendu que c'esloient les Seigneurs du pays, et que par leur faneur ceux du payspourroient repousser l'ennemy, et garder qu'il ne prinst terre. Ayant receu cest aduertissement, depescha lesdits Seigneurs pour aller en diligence au secours de leur patrie, et leur fut donné à chacun autant de pouuoir comme au Gouuerneur , de façon qu'ils estoient tous trois Lieutenans du Roy. Us prindrent volontiers ceste charge, et pai tirent proriiplement en poste, et me menèrent auec eux iusques à Landreneau, là où nous trouuasmes tout le mon le en armes, le locsein sonnant de toutes parts, voire à cinq ou six lieuës autour des haures, à sçauoir, Brest, Couquet, Crozon, le Fou, Doulac, Laudanec, chacun bien munis d'artillerie,commc canons, doubles canons, bastardes, mousquets, passe-volants, pièces de campagne, couleurines, serpentines,

1 Ces derniers mots, ctmoyluyparcUlemeiti, sont de la première cdilion posthume.

ET VOYAGES

basilicques, sacres, faulcons, faulconneaux, flustes, orgues, liarqucbuses à croc : somme que toutes les aduenues esloient bien munies de toutes sortes et façons d'artilleries, et plusieurs soldats, tant Bretons que François, pour la défense que les Anglois nefeissent leur descente, ainsi qu'ils auoient délibéré au partir d'Angleterre. L'armée de l'ennemy vint iusques à la portée du canon, et lors qu'on les apercent voulans aborder en terre, on les salua à coups de canon, et descouurirent nos gens de guerre, ensemble nostre arlillerie.

Ils voltigèrent sur la mer, où i'estois bien ioyeux de voir leurs vaisseaux faisans voile, qui esloient en bon nombre et bon ordre, et sembloit estre vue forest marcher sur la mer. le vis aussi vue chose dont ie fus bien esmerueiilé, qui estoit que les balles de bien grosses pièces faisoient de grands bonds et troltoient sur l'eau comme elles font sur la terre. Or, pour le faire court, nos Anglois ne nous firent point de mal, et s'en retournèrent en Angleterre sains et entiers : et nous laissans en paix, nous demeurasmes en ce pays là en garnison, iusques à ce que nous fusmes bien asseurés que leur armée estoit rompue.

Cependant nos gendarmes s'exerçoient souuent à courir la bague, autresfois combattoient à l'espée d'armes, en sorte qu'il y en auoit tousiours quelqu'vn qui auoit quelque chinfreneau, et tousiours auois quelque chose à m'exercer. Monsieur d'Estampes, pour donner passe temps et plaisir à mesdils Seigneurs de Rohan et de Laual, et autres gentilshommes, faisoit venir aux festes grande quanlité de Dlles villageoises pour chanter des chansons en bas

Breton, où leur harmonie estoit de coaxer comme grenouilles, lorsqu'elles sont en amour, D'auantage leur faisoit dancer le triori de Bretagne, et n'estoit sans bien remuer les pieds et fesses. Il les faisoit moult bon ouyr et voir. Autresfois faisoit venir les luitieurs des villes et villages, où il y auoit prix : le ieu n'estoit point acheué qu'il n'y eust quelqu'vn qui eust vn bras ou iambe rompue, ou l'espaule ou hanche démise.

Il y eust vn petit bas Breton bien quadraturé, fessu et matériel, qui tint long temps le berlan, et par son astuce et force en ietta cinq ou six par terre. Il suruint vn grand Datiuo, magister d'eschole, qu'on disoit estre l'vn des meilleurs luitieurs de toute la Bretagne : il entre en lice, ayant osté sa longue iaquette, en chausse et en pourpoint, et estant prés le petit homme, il sembloit que s'il eust esté attaché à sa ceinture il n'eust pas laissé de courir. Toutesfois quand ils se prindrent collet à collet, ils furent long temps sans rien faire, et peusoiton qu'ils demeureroient esgaux en force et astuce : mais le petit fessu se ietta en sursaut et d'amblée sous ce grand Datiuo, et le chargea sur son espaule, et le ietta en terre sur les reins tout estendu comme vne grenoiiille : et alors tout le monde commença à bien rire de la force et astuce du petit fessu. Ce grand Datiuo eut grand despitd'auoirestéainsiietté par terre par vn si petit hommet : il se releua tout en cholere, et voulut auoir sa reuanche. Ils se prindrent de rechef collet à collet, et furent encore vn bien long temps à leurs prises, ne se pouuans mettre par terre : en tin ce grand homme se laissa tomber sur le petit, et en tombant mil son coude au creux de l'estomach, et luy creua

APOLOGIE

le cœur, et le Uia tout mort. Et sç.icbant hiy aiioir donné le coup de la mort repriiil sa longue laquelle, et s'en alla la queue entre les ïambes, et s'eclipsa.Voyant que le cœur ne reuenoil point au petit homme, pour vin et vinaigre ny aulre chose qu'on luy prescntasl , ie m'approchay de luy, tastay le poux qui ne baltoit nullement, alors dis qu'il estoit mort.

A donc les Dretons qui assistoient à la luilte, dirent tout haut en leur baragouyn, Andraze meuraquet eues rac vn lloa so abcudeux hcnelep e barz an gourcmon enel ma hoa engouslun: c'est à dire, cela n'est pas du ieu. Et quelqu'vn dit que ce grand Daliuo esloit coustumier de ce faire , et qu'il n'y auoit qu'vn an qu'il auoit fait le semblable à vne luilte. le voulus faire ouuerlure du corps mort, pour sçauoir qui auoit esté cause de cesle mon si subite : ie trouuay beaucoup de sang espandu au thorax et au ventre inférieur, et m'efforçay de connoislre quelque ouuerture du lieu d'où pouuoit eslre sorti telle quantité de sang, ce queîene sceu, pour quelque diligence que l'eusse sceu faire ». Or ie crois que c'estoit per Diapedesin ou Anastomosin, c'est à dire par l'ouuerture des bouches des vaisseaux, ou par leurs porosités. Le panure petit luitleur fut enterré.

le pris congé de messieurs de Rohan , de Laual , et d'Estampes, Monsieur de Rohan me fit présent de cinquante doubles ducats et d'vne hacquenée, et monsieur de Laual d'vn courtaut pour mon homme , et monsieur d'Estampes d'vn diamant de valleur de trente escus : et ie m'en reuins en ma maison à Paris.

1 l'eusse bien voulu, mon petit maistre , vous voir pour sçauoir trouuer l'ouuerture. — A. P.

VOYAGE DE PAKPIGNAN. — 1545.

Quelque temps après monsieur de Rohan me mena en poste auec luy au camp de Parpignan. Estant là, les ennemis firent vne sortie , et vindrent encloiier trois pièces de nostre artillerie, là où ils furent repoussés iusques prés la porte de la ville : ce qui ne fui sans qu'il y eust beaucoup de lues et de blessés, entre les autres monsieur de Brissac(qui lors esloit grand maistre de l'artillerie) d'vn coup d'harquebuse à l'espaule. S'en retournant à sa lente, tous les blessés le suiuirent, esperans estre pensés des Chirurgiens qui le deuoient penser. Estant arriué à sa tente et posé sur son lit , la balle fut cherchée par irois ou quatre Chirurgiens les plus experts de l'armée , lesquels ne la peurent trouuer, et disoient estre entrée dedans le corps. En fin il m'appella pour sçauoir si ie pourrois eslre plus habile qu'eux, pource qu'il m'auoit conneu en Piémont. Incontinent ie le fis leuer de dessus son lit , et luy dis qu'il se meist en mesme situation qu'il estoit lors qu'il fut blessé 1 : ce qu'il fit , et print vn iauelot entre ses mains , tout ainsi qu'alors il auoit vne pique pour combattre, le posay la main autour de sa playe, et Irouuay la balle en la chair, faisant vne petite tumeur sous l'omoplale : l'ayant trouuée , ie leur monstray l'endroit où elle estoit, et fut tirée par M. Nicole Lauernault, Chirurgien de monsieur le Dauphin , qui estoit Lieutenant du Roy en ceste armée : toutesfois l'honneur m'en demeura de l'auoir trouuée.

* Addresse de VAuiheur. — A. P.

ET VOYAGrs.

le vis vue chostt do g^rando remarque: c'est qu'vn siildal donna en ma {jresence vu coup de lialebarde sur la leste d'vn de ses compagnons, pénétrant iusques à la cauilé du ventricule senestre du cerneau, sans qu'il lonibast en terre Cesluy qu'il frappa disoit qu'il auoit eniendu l'auoirpippé aux dez, et auoit lire de luy vue grande somme d'argent, et estoilcoustumier depipper. On m'appella pour le penser : ce que le fis, comme par acquit , sçachant que bien tost il deuoil mourir. L'ayant pensé, il s'en retourna tout seul en sa loge, où il y auoit pour le moins deux cens pas de distance : ie disà vn de ses compagnons qu'il enuoyast quérir vn prestre, pour disposer des affaires de son ame : il luy en bailla vn qui l'ac-, compagna iusques au dernier souspir. Le lendemain le malade m'enuoya quérir par sa gouge babillée en garçon , pour le penser : ce que ie ne voulu, craignant qu'il ne mourust entre mes mains. Et pour m'en desfaire , ie luy dis qu'il ne falloil leuer son appareil que le troisième iour, d'autant qu'il niourroit, sans plus y toucher. Le troisième iour, il me vint trouuer tout chancelant, en ma tente, accompagné de sa garse, et me pria affectueusement de le penser : et me monstra vne bourse où il y pouuoit auoir cent ou six vingts pièces d'or, et qu'il me conlenLeroit à ma volonté. Non encore pour tout cela ie differois à leuer son appareil, craignant qu'il ne mourust sur l'heure. Certains gentilshommes me prièrent de l'aller penser , ce que ie fis à leur requesle : mais en le pensant mourut entre mes mains en conuulsion. Or ce prestre l'accompagna iusques à la mort , qui se saisit de la bourse, de peur qu'vn autre ne ia

prinl, disant qu'il en diroit des messes pour sa pauure ame. D'auantage il s'empara de ses liardes et de tout le reste.

l'ay. récité ceste histoire comme chose monstrueuse, que le soldat, ayant receu ce grand coup , ne tomba en terre , et ratiocina iusques à la mort.

Tost après le camp fut rompu pour plusieurs causes : l'vne que nous fusmes aduertis qu'il estoit entré quatre compagnies d'Espagnols dans Parpignan : l'autie, que la peste corn mençoit fort à nostre camp : et nous fut dit par gens du pays qu'en bref il se feroit vn grand desbordement de la mer, qui nous pourroit tous noyer : et le présage qu'ils en auoient estoit vn bien grand vent marin qui s'esleua, de sorte qu'il ne demeura vne seule' tente qu'elle ne fust rompue et renuersée par terre , quelque diligence et force qu'on ypeust mettre : et les cuisines estans toutes descouuertes , le vent esleuoit les poussières et sables qui saloient et saupoudroient nos viandes, de façon qu'on n'en pouuoit manger, et nous les falloit faire cuire en pots et autres vaisseaux couuerts. Or nous ne decarapasmes point de si bonne heure, qu'il n'y eusi beaucoup de charrettes et chartiers, mulets et muletiers, submergés en la mer, auec grande perle de bagage.

Le camp rompu, ie m'en reuins à Paris.

VOYAGE DE I.ANDRESY. — 15 i4.

Le Roy François leua vne grande armée poin- enuictuailler Landicsv.

696 APOI.

De l'autre costé , l'Empereur n'auoit pas moins de gens, voire beaucoup plus: à sçauoir, dix huit mille Allemans, dix mille Espagnols, six mille Walons, dix mille Anglois, et de treize à quatorze raille cheuaux. le vis les deux armées proches les vnes des autres, à la portée du canon , et pensoit on qu'ils ne se partiroient iamais sans donner bataille. 11 y eut quelques fols gentils-hommes qui se voulurent approcher au camp de l'ennemy : il leur fut tiré des coups de passe-volans, aucuns demeurèrent sur la place, autres eurent les bras et iambes emportés. Le Roy ayant fait ce qu'il desiroit, qui estoit auoir renuiclu aillé Landresy, se retira auec son armée à Guise, qui fut le lendemain de la Toussaints , mil cinq cens quarante quatre: et de là ie m'en reiiins à Paris'.

VOYAGE DE BOVLOGNE. ~ 1545.

Peu de temps après nous allasmes à Boulogne, où les Anglois , voyans nostre armée, quittèrent les forts qu'ils auoient , à sçauoir : Moulambert, le petit Paradis, Monplaisir, le fort de Chastillon, le Portet, le fort Dardelot. Vn iour, allant par le camp pour penser mes blessés, les ennemis qui esloienl en la Tour d'ordre tirèrent vue pièce d'artillerie , pensans tuer deux hommes d'armes qui estoient arrestés pour deuiser ensemble. Aduint que la balle passa fort prés de l'vn d'iceux , qui le renuersa

» Dans l'cdilion de 1585 ce Koijaqe de Landresy venait après le Foyacje de Boulogne; mais sans le moindre changement dans la rMactlon.

.OGIE

par terre, et pensoit-on que ladite balle luy eusl touché : ce qu'elle ne flt nullement, mais seulement le vent de ladite balle au milieu de sa tasselte , qui fil telle force, que toute la partie extérieure de la cuisse deuint liuide et noire, et ne se pouuoit soustenir qu'à bien grand peine, le le pensay, et luy fis plusieurs scarifications pour euacuer le sang meurtri qu'auoit fait le vent de ladite balle : et des bonds qu'elle fit sur terre , tua quatre soldats demeurans tous morts en la place.

le n'estois pas loin de ce coup , de façon que i'eii sentis aucunement l'air agité, sans me faire aucun mal que d'vne peur qui me fit baisser la teste assez bas, mais la balle estoit ja bien loin. Les soldats se moquèrent de moy d'auoir peur d'vne balle qui estoit ja passée. Mon petit maistre , ie croy que si eussiez esté là , que ie n'eusse eu la peur tout seul , et qu'en eussiez eu vostre part.

Que diray plus? Monseigneur le Duc de Guise, François de Lorraine, fut blessé deuanl Boulogned'vn coup de lance qui au dessus de l'œil dextre, déclinant vers le nez, entra et passa outre de l'autre part, entre la nuque et l'oreille , d'vne si grande violence que le fer de la lance, auec portion du bois, fut rompue et demeura dedans: en sorte qu'il ne poust eslretiré hors qu'à grand'force, mesnie auec des tenailles de mareschal. Nonobstant loulesfois ceste grande violence, qui ne fut sans fracture d'os, nerfs, veines, et artères, et autres parties rompues et brisées, mondit seigneur, par la grâce de Dieu , fut guari. Ledit seigneur alloit lousiours guerroyer à face descouuerte : voila pourquoy la lance passa outre de l'autre part.

KT VOYAGES

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