‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 421 sur 515 · VOYAGE DE METS · texte numérisé non relu

VOYAGE DE METS

L'Empereur ayant assiégé Mets auec plus de six vingts mille hommes, et au plus fort de l'hyuer, comme chacun sçait de récente mémoire : et y auoit en la ville de cinq à six mille hommes, ét entre autres sept Princes , à sçauoir monsieur le duc de Guise , Lieutenant du Roy, messieurs d'Anguien, deCondé, de Monlpensier, de la Roche- sur-Yon, monsieur de Nemours, et plusieurs autres gentilshommes , auec vn nombre de vieux Capitaines et gens de guerre : lesquels faisoienl souuent des saillies sur les ennemis (comme nous dirons cy après) où n'estoit sans qu'il en de-

ET VOYAGES

niciiiast beaucoup tant d'vne part que d'autre. Nos gens blessés raouroient quasi tous , et pensoit-on que les drogues dont ils esloienl pensés fussent empoisonnées. Qui fut cause que monsieur de Guise, et messieurs les Princes, tirent tant qu'ils demandèrent au Koy que s'il estoit possible, on m'enuoyast vers eux auec des drogues, et qu'ils croyoient que les leurs fussent empoisonnées , veu que de leurs blessés peu rescbappoient. le eroy qu'il n'y aiioit aucune poison :

mais les grands coups de coutelas, et d'Iiarquebuses, et l'extrême froid, en esloient cause. Le Roy fit escrire à monsieur le Mareschal de sainct André, qui estoit son Lieutenant à Verdun , qu'il Irouuast moyen de me faire entrer à Mets, par quelque façon que ce fust. Le seigneur Mareschal de sainct André, et monsieur le Mareschal de Vieille-Ville, gaignerent vn Capitaine Italien, lequel leur promit m'y faire enlrer , ce qu'il fit: et pour ce , eut quinze cens escus. Le Roy ayant entendu la promesse qu'auoit fuit le Capitaine Kalien , m'ennoya quérir, et me commanda de prendre de son Apothicaire nommé Daigne, tant et telles drogues que ie verrois esire nécessaires pour les blessés assiégés : ce que ie fis , tant qu'vn cheual de posie en pouuoit porter. Le Roy me donna charge de parler à monsieurde Guise, et aux Princes et Capitaines qui estoient à Mets.

Estant arriué à Verdun, quelques iours après monsieur li- Mareschal de sainct André me fit bailler des chenaux pour moy et pom- mon iiomm/, et pour le Capitaine Italien , lequel parlait fort bon Alleman, Espajiiiol, et Walon , auec sa langue maternelle. Lors qu'oslions à huit ou dix lieues prés de Mets , n'allions que de

nuit : où estant prés du camp ie vis à plus d'vne lieuë et demie des feux allumés autour de la ville , ressemblant quasi que toute la terre ardoit, et m'estoit aduis que nous ne pourrions iamais passer au trauers de ces feux sans estre descouuerts , et par conséquent estre pendus et estranglés, ou mis en pièces , ou payer grosse rançon. Pour vray dire , l'eusse bien et volontiers voulu estre encore à Paris, pour le danger eminent que ie preuoyois. Dieu conduit si bien nostre affaire, que nousenlrasmes en la ville à minuit , auec vn certain signal que le Capitaine auoit auec vn autre Capitaine de la compagnie de monsieur de Guise : lequel seigneur i'allay trouuer en son lict, qui me récent de bonne grâce, estant bien ioyeux de ma venue. le luy fis ma légation de tout ce que le Roy m'auoil commandé luy dire. le luy dis que i'auois vne petite lettre à luy bailler, et que le lendemain ie ne ferois faule la luy donner. Cela fait , commanda qu'on me donnast logis , et que ie fusse bien traité , et me dist que ie ne faillisse le lendemain me trouuer sur la brèche , où ie trouuerois tous les Princes et Seigneurs et plusieurs Capitaines :

ce que ie Os : et me receurent auec vne grande ioye , me faisans cest honneur de m'embrasser, et me dire que i'estois le bien venu : adioustans qu'ils n'auoient plus de peur de mourir s'il aduenoit qu'ils fussent blessés.

Monsieur le prince de la Rochesur-You fut lepremier qui me festoya, et s'enquist de moy ce qu'on disoit à la Cour de' la ville de Mets, le luy dis tout ce quiî ie \oulus Pui.s sui;it me pria d'allei- \oirlvnde ses gentilshommes, nommé monsieur de Magnane, à présent Cheualier de l'ordre du Roy et Lieutenant des gardes

702 APOI

de sa Majesté, lequel eut la iambe rompue d'vn esclat de canon. le le troutiay au lit, sa iambe ployée et courbée, sans aucun appareil dessus :

parce qu'vn gentil-homme luy promettoit guarison , en ayant son nom et sa ceinture , auec certaines paroles : et le panure genlil-homme pleuroit et crioit de douleur qu'il sentoit,ne dormant ne iour ne nuit, il y auoit quatre iours. Alors ie me mocquay fort de ceste imposture et faulse promesse : promptenieut ie racousiray et habillay si dexlrement sa iambe, qu'il fut sans douleur et dormit toute la nuit : et depuis fut, grâces à Dieu, guari, et est encore à présent viuant, faisant seruice au Roy. Ledit seigneur de la Roche-sur-Yon m'enuoya vn tonneau de vin, plus gros qu'vne pipe d'Anjou, en mon logis, et me fit dire que lors qu'il sei'oit beu, il en enuoyeroit d'autre. C'estoit à qui me Iraileroit, me faisans tous bonne chère.

Cela fait , monsieur de Guise me bailla vue liste de certains Capitaines et Seigneurs, et me commanda de leur dire ce que le Roy m'auoit donné en charge : ce que ie fis : qui estoit faire ses recommandations, et vn remerciement du deuoir qu'ils auoient fait, et faisoient à la garde de sa ville de Mets, et qu'il le reconnoistroil. le fus plus de huit iours pour acquitter ma charge , parce qu'ils esloient plusieurs. Premièrement à tous les Princes et autres, comme le Duc Horace, le Comte de Martigues, et son frère monsieur de Baugé , les seigneurs deMontmorency,et d'Anuille, à présent Maroschal de France, monsieur de la Chapelle aux Vrsins, Bonniuet, Carouge auiourd'huy gouuer neur de Rouen, le vidasme de Chartres, le comte de Lude, monsieur de

Biron, à présent mareschalde France, monsieur de Randan, la Roche-foucaut, Bordaille , d'Estrés le ieune, monsieur desainctlehanenDauphiné, et plusieurs autres qui seroient trop longs à réciter : et mesmes à plusieurs Capitaines qui auoient tous bien fait leur deuoir, à la défense de leurs vies et de la ville. le demanday puis après à monsieur de Guise, qu'il luyplaisoit que ie feisse des drogues quei'auois apportées : il me dist que ie les départisse aux Chirurgiens et Apolicaires, et principalement aux panures soldats blessés, qui estoient en grand nombre à l'hostel Dieu : ce que ie fis : et puis asseurer que ne pouuois assez tant faire que d'aller voir les blessés, qni m'enuoyoient quérir pour les visiter et penser.

Tous les seigneurs assiégés me prièrent de solliciter bien soigneusement sur tous les autres, monsieur de Pienne, qui auoit esté blessé sur la brèche, d'vn esclat de pierre d'vn coup de canon , à la temple , auec fracture et enfonceure de l'os. On me dist que subit auoir receu le coup, tomba en terre comme mort, et ietta le sang par la bouche , par le nez et par les oreilles, auec grands vomissemens, et fut quatorze iours sans pouuoir parler, ny ratiociner : aussi luy suiuindrent des tressaillemens appvochans de spasme , et eut tout le visage enflé et fort liuide. Il fut trépané à costé du muscle temporal, sur l'os coronal. le lepensay auec autres Chirurgiens, et Dieu le guarist : et auiourd'huy est encore viuant, Dieu merci.

L'Empereur faisoit faire la batterie de quarante doubles canons, où la poudre n'estoit espargnée iour ny nuit. Subit que monsieur de Guise vit l'artillerie assise et braquée pour faire

ET VOYAGES

brèche , fit abbatlic les maisons les plus proches pour reinparer, el les pouitres et sohuos ^sloieiil arrengécsbout à bout, et eulrc deux des fascines, de la terre, des liols el balles de laine : puis on reinelloit encore par dessus autres pouitres et soliues , comme dessus. Or beaucoup de bois des maisons des faulx bourgs qui auoient esté mises par terre (de peur que l'ennenjy ne s'y logeasl au couuert , et qu'ils ne s'aidassent du bois}, seruit bien îi remparer la brèche. Tout le monde estoit empesché à porter la terre pour la remparer iour et nuict. Messieurs les Princes, Seigneurs, et Capitaines, Lieutenans, Enseignes, porloienl tous la hollei pour donner exemple aux soldais et citoyens à faire le semblable : ce qu'ils faisoienl, voire iusques aux dames et damoiselies, et ceux qui n'auoient des hottes s aidoienl de chauderons, panniers, sacs, linceuls, et lout ce

qu'ils pouuoient pour porter la terre : en sorte que i'ennemy n'auoit point SI tost abbatu la muraille, qu'il ne Irouuast derrière vn rempart plus fort. La muraille eslant tombée, nos soldats crioienl à ceux de^dehors, Au regnard, au ngnard, aulregnard: et se disoient mille iniures'ies vns aux autres. Monsieur de Guise fit défense sous peine de la vie, que nul n'eusl à parler à ceux de dehors, de peur qu'il n'y eust quelque traislre qui leur donnasl aduertissemenl de ce qu'on feisoit dedans la ville. La défense faite, allacherenl des chats viuans au bout de leurs piques, et les meltoient sur la muraille, et crioienl auec les chats, Miaul,miaut, miaut. Véritablement les Impériaux auoient grand aespil d'auoir esté si long temps à faire brèche auec grande despense, qui esloit large de quatre vingts pa?,

pour entrer cinquante hommes de front, où Irouuerent'vn rempart plus fort que la muraille. Ils se iettoient surl^les pauures' chals, et lesj^tiroient k coups de harquebuses comme Ton fait au papegaull.

Nosg(!ns [faisoienl souuentjdes sorties, par le [commandement de'monsieur de Guise. Vn iour deuant il y auoit presse à se faire enroller de ceux qui deuoient'sortir, et principalement la ieune noblesse , menés par Capitaines experimentés.'de manière que cesloil,[lenr faire!, vne grande faueur de permellre de sortir el courir sus I'ennemy : et sortoienl louiours en nombre de cent ou de six vingts bien armés , auecjrondaches, coutelas, harquebuses et pistoles, piques, pertuisanes, et halebardes :

lesquels^ alloient [iusques aux 5 tranchées les resueiller en sursaut. Là où l'alarme se donnoit en toulleur camp, et leurs tabourins sonnoient plan , plan, ta. ti, ta, ta, ta, ti, ta,tou,touf, touf. Pareillement [leurs trompettes et clairons roniloient et sonnoient houtte selle , boutle selle , boutte selle , monte à chenal, monte a climat, monte à chenal, boutte selle, mo.rte àlcaual,à canal. Et tous leurs soldats crioienl à l'aime, à l'arme, à l'arme, aux armes, aux armes, aux armes , à l'arme, aux armes, à l'aime,'^ aux armes, à l'arme, comme l'on fait la huée après les loups, et tous diuers langages , selon les nations : et les voyoil-on sortir de leins tentes et petites loges, drus comme fourmillons lors qu'on descouure leurs fourmillieres , pour secourir leurs compagnons qu'on degosilloil comme moulons. La cauallerie pareillement venoit de toutes paris au grand gaïlop^ patali, patata , palali, jialala, pa, ta, la, palala,pata, ta, elleur lardoil bien qu'ils nefussent

■yo/l APOLOGIE

à la mesléc où les coups se departoient, pour en donner et en re. euoir. Et quand les noslres se voyoient forcés, reuenoient en la ville tousjours en combattant, et cenx qui couroient après estoient repoussés à coups d'arlillerie, qu'on auoil chargée de cailloux et gros carreaux de fer de flgure quarrée et Iriangle. Et nos soldats qui estoient sur ladite muraille, faisoientvne escopeterie et pleuuoir leurs balles sur eux dru comme gresie, pour les renuoyer coucher, où plusieurs demeuroient en la place du combat : et nos gens aussi ne s'en reuenoient tous leur peau entière, et en demeuroient tousiours quelquesvnspour la disme, lesquels estoient ioyeux de mourir au iict d'honneur.

Et là où il y auoil vn cheual blessé, il estoil escorché et mangé par les soldats : c'esloit en lieu de bœuf et de lard. Et pour penser nos blessés, c'esloit à moy à courir. Quelques iours après on faisoit autres sorties, qui faschoient fort les ennemis , pource qu'on les laissoit peu dormir à seureté.

Monsieur de Guise fit vn stratagème ou ruse de guerre : c'est qu'il cnuoya vn paysan , qui n'estoit pas trop habile homme, auec deux paires de lettres vers le Roy, auquel il donna dix escus, et promesse que le Roy luy en donneroit cent , pourueu qu'il luy baillast ses lettres En l'vne il luy mandoit quel'ennemy ne faisoit nul semblant de se retirer, et à toutes forces faisoit vne grande bieche :

qu'il esperoit la bien garder, iusques à y employer sa vie et celle de tous ceux qui estoient dedans : et que si renneniy eust aussi bien assise son artillerie en vn certain lieu qu'il nommoit, à grande difficulté Teust on peu garder qu'il n'eust entré de-

dans, attendu que c'estoit le lieu le plus foible de loule la ville : mais bien tost il esperoit de le bien remparer, en sorte qu'on n'y pourroit entrer. L'vne de ces lettres luy fut cousue en la doublure de son pourpoint , et luy fut dit qu'il se donnast bien garde de le dire à personne : et luy en fut donné vne autre, là où mondit seigneur de Guise mandoit au Roy, que luy et tous ses assiégés esperoient de bien garder la ville, et autre chose que ie laisse icy à dire. Il fit sortir ce paysan la nuit , où il fut pris par vn corps de garde , et mené au ducd'Albe, pour prendre langue de ce qu'on faisoit en la ville: et luy fut demandé s'il auoit des lettres : disl que ouy, et leur en bailla vne : et l'ayant veuë, luy fut demandé par serment s'il n'en auoit point d'autre , dist que non : lors fut foiiillé, et luy fut trouuée celle qu'il auoit cousue à son pourpoint, et le pauure messager fut pendu et eslranglé.

Lesdites lettres furent communiquées à l'empereur, lequel fit [appeller son conseil, là où il fut résolu , puisque on n'auoit peu rien faire à la première brèche , que promptement l'artillerie seroit menée à l'endroit qu'on estimoil le plus foible : là où ils firent grands efforts à refaire vne autre brèche , et sapperent et minèrent la muraille, et taschoient à surprendre la tour d'Enfer, neantmoins n'osèrent venir à l'assaut. Le duc d'Albe reraonslra à l'Empereur, que tous les iours les soldats mouroient, voire au nombre de plus de deux cens, et qu'il y auoit aussi peu d'esp Tance d'entrer en la ville , veu le temps, et le grand nombre de gens de guerre qui y esloient L'Empereur demanda quelles gens c'estoient qui se mouroient, et si c'estoient gentils-

Page 1