DE L'ANTH'ATIIIE ET SYMPATHIE
Apres auoir descrit la nature des besLes, il m'a semblé n'estre hors de propos metlre icy certaines choses remarquables qui se trouuent entre icelles , louchant leur sympathie et antipathie: c'est à dire , qu'elles ont vne certaine amitié et inimitié, non seulement estans en vie, mais aussi après leur mort , par vne occulte et secrette propriété ; au moyen dequoy les vues se cherchent, les autres so fuyent , autres se font guerre mortelle , ne demandans que la ruine les vnes des autres.
Et pour prenne de ce, le Lion, prince des bestes , qui est le plus fort, et de plus grand cœur que toutes les autres : et combien qu'il soit aussi lier, et plein de grande animosité et fureur, rugissant et cruel contre les furieuses et terribles, neanlmoinsil a vne peur merueilieuse du coq, comme nous l'auons dit cy dessus.
Car non seulement il le fuit en le voyant, mais aussi en le sentant de loin , ou l'oyant chanter. L'elephant a vne semblable peur du pourceau :
1 Ce chapUie était confondu avec le précédent, sans former même un alinéa distinct, en 1579; il en a été séparé en 1585.
aussi ayant vne telle haine aux rais et souris, que .s'il apperçoit sa pasture estre touchée ou s('ntie d'iccux, il ne la voudra toucher. Lo rhinocéros et l'elephant ont vne guerre mortelle , lequel elepiiant, estant en furie, la remet et s'adoucit, ayant veu et apperceu vn mouton. Le chenal a telle horreur et inimitié et crainte du chameau , qu'il ne peut soustenir sa présence. Le chien hait le loup , le liéure le chien : la couleuure craint l'homme nud, et le poursuit estant vestu. L'aspic a vne perpétuelle guerre contre le rat d'Inde , lequel se barboiiille, couure et enduit de limon de terre grasse , puis se seiche au soleil : et estant ainsi armé de plusieurs cuirasses de terre , il marche au combat, esleuant sa qucuë , présentant tousiours le dos , iusques à ce qu'il ayc espié la commodité de se ielter de trauers à sa gorge : ce qu'il fait pareillement au crocodile , comme nous auons dit de l'aspic. Le lézard verd est ennemi iuré et capital du serpent, et grand amy de l'homme : ainsi que par plusieurs belleshistoires et discours on lepourra voir et connoistre, en lisant vn dialogue escrit par Erasme , des diucrsea sympathies et antipalliies de plusieurs choses : lequel dialogue se trouue imprimé auecques VHarmonie du ciel et de la terre, n'agueres mise en lumière par Antoine Mizault, hommo de grande recherche et érudition.
Il y a vne grande inimitié et contrariété entre l'homme et le loup, laquelle se déclare en ce que, si le loup voit l'homme premier que l'homme le loup, il luy fait perdre la voix, et l'empesche décrier. La belette voulant faire guerre à son ennemy l'aspic, qui est vne dangereuse espèce de serpent, se prémunit et arme deuant
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(ou tes choses derherboappoUce Ruo.
Le singe a vne singulière frayeur, crainte et horreur de la tortue, ainsi qu'on le pourra facilement connoîstre d'vne plaisante histoire traitée au Dialogue d'Erasme, cy deuant allégué : comme aussi la mortelle et iurée inimitiéquiestentre l'araignée, le serpent et crapaut: chose pleine de plaisir, et singulière récréation. H y a pareillement vne mortelle inimitié entre le chahuan et les corneilles, de façon qu'il n'ose se monstrer le iour, et ne A'ole que de nuict, faisant ses prouisions la nuict pour viure le iour. L'oiseau de riuiere craint si fort le faucon, que s'il le sent, et oit sos sonnetles, se laisse sonnent assommer à coups debastonet de pierre pluslost que s'esleuer : ce que i'ay veu plusieurs fois. L'aloiiielte semblabiement se laisse prendre à la main de l'homme, de peur qu'elle a de l'emerlllon, ou espreuier. L'aigle a pour ennemy mortel roiseau de proye. La crescerelle de son naturel espouuente les cspreuiers, de sorte qu'ils fuyent sa veuë, et sa voix. Le corbeau et le millan ont lousiours guerre: car le corbeau luy rauittousiours sa meilleure viande. Les poullailles haïssent amèrement le renard. Le petit poullet, n'estant à grand' peine esclos, ne ^craint ny le cheual, ny l'elephant , maisil craint le millan : de sorte que l'ayantapperceu, voire de bien loing-, soudain court et se cache sous les ailes de la poulie. L'aigneau et le chéureau s'enfuyent vers leurs mères, s'ils seritenl le loup, combien que iainais ne l'ayont veu. Pareillement il y a vne telle antipathie entre le cerf et le serpent, que le cerf passant par dessus le trou où se retire le serpent, s'arreste tout court, etparson haleine l'attire hors et le lue.
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Or quant ;i l'amitié qu'ont les besles ensemble, cela ne mérite estre oscrit, parce qu'on le voit ordinairement : les grues auec les grues, les eslourneaux auec les estourneaux, les pigeons auec les pigeons, les moineaux auec les moineaux : et ainsi do toutes les autres bestes de mcsme espèce.
Inimitiés implacables sont entre les brebis, moulons, aigneaux, et les loups : voire si grandes, qu'après la mort des vus et autres, si deux tabcurins sont faits, l'vn depeau de brebis, et l'autre de loup, estans sonnés et frappés tous deux ensemblement .
bien difficilement se pourra ouyr le son de celuy de brebis, tant sont im • mortelles les inimitiés et discordances de ces animaux, soyent vifs ou morts.
Mesmes aucuns estiment, que si vn luth ou autre instrument est monté de cordes faites de boyau de brebis et de loup, il sera impossible de l'accorder. Plusieurs disent auoir esprouiié que la teste ou queuëdu loup pendue sur la mangeoire ou crèche des brebis, ou bien cachée en leur estable, pour la peur et frayeur qu'en conçoiuentlesdites brebis, elles ne pourront manger, et ne feront que se mouuoir et pétiller, iusques à ce que tout soit dehors.
Il y a vne grande contrariété et inimitié entre les rats et la belette, laquelle inimitié se manifeste en ce que, si l'on adiouste quelque peu delà substance de la ceruelle d'vne belette auecques la preseru'e pour faire formages, iainais les rais ou souris n'approcheront de tels formages, et ne se pourront aucunement corrompre. La linotte hait tellement le bruant, que l'on tient pour asseuré que leur sang ne se mesle iamais. La panthère et hyène ont vne si grande
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inimilic, que si les peaux tic toutes deux sonlpendues vis-à-vis i'vuo de i'aulre, tout le poil de la panthère cberra, demeurant en son enlier celuy de la byone. Tout ainsi que l'on dit esire des plnnics et plumages d(!s oiseaux meslés auec celles de l'aigle : car elle les consomme et met à néant, les siennes demeurans en leur entier.
Vn taureau farouche et furieux, attaché à vn figuier , dénient doux et appriuoisé. Les escarbols meurent à l'odeur des roses. Si on tire auec les mains la barbe d'vne chéure rangée au troupeau d'autres, tout iceluy s'arreslera , et lairra sa pasture : et toutes deuiendront eslonnées, et ne cesseront de s'emarmeller , iusques à ce qu'on Paye laissée.
Il ne se trenue seulement contrariété entre les animaux, mais aussi entre les plantes. Exemple du chou et de la A^'gne. Le chou et la vigne sont pernicieux F vn à l'autre, et leur combat est digne d'estre considéré. Car combien que la vigne par ses tendrons ou capreoles tortus, soit accoustumée d'embrasser toutes choses, neantmoins elle hait le chou , tant grande estl'inimiiié qu'elleporte à ceste plante, que seulement prés de soy , elle se retourne en arrière , comme si quelqu'vn l'auoit admonestée que son ennemy fust prés d'elle. Au contraire aime les ormeaux , et les peupliers , voire si heureusement , qu'elle croisl et se fait plantureuse auprès d'eux : car elle estant prés d'eux, espart ses tendrons montant en haut , et embrasse comme liens les branchés , et ainsi s*esgayant appoi"te foison de raisins.
II y a vhë cômbinalion de màsle ët femeliè aux choses végetàtiues, fcômme toutéii sbrlë» dtî plarltes et
DES ANIMAVX
arbres : ce qu'on voit s'ils sont plantés l'vne prés de l'autre, ils font grande admonestation de leur naturelle amitié : car les branches du masle se ietlent hors de leur lieu naturel, pour s'encliner vers sa femelle, comme s'il la vouloit embrasser.
Geste merueilleuse amitié d'arbres se monstre fort apparente en la palme plus qu'en nulle autre : car si la palme femelle est plantée prés son masle, les branches et fueillesd'iceux s'entremeslcnt et ioignent si eslroifement ensemble, qu'à peine on les pourroit disioindre sans les rompre'.
Les citroiiilles aiment l'eau , en sorte que si on met vn vaisseau sous leur fruit , estant pendu à leur tige, il s'allongera cuidant aller à l'eau ; ce qu'on voit iournellemenl à ceux qui sont curieux mettre des vaisseaux remplis d'eau dessous le vin , quand la grappe commence à fleurir.
Il semble aussi fleurir lors qu'il est en vn voirre. Les aulx ou oignons , et généralement toutes les plantes ayans teste , lors que les au très commencent à germer dedans la terre , mesmes pendus en l'air, germent et seulént tres-fort, pourueu qu'elles ne soient rances , seiches et pourries. Car la vertu naturelle et ingenerée qui est dedans les vnes et les autres, alors suruient.
D'auantage, le sanglier, et le cerf, lors qu'ils sont en rut, et qu'on en ait mis au salloir long temps auparauant, les faisant cuire, s'endurcissent et enflent si fort dans le pot, qu'iceluy n'estant qu'à demy plein s'enfuit par dessus , ieltant vne escume de mauuaise odeur, de sorte quà peine on en peut manger. La peau de bouc es-
1 Ce paragraphe sur les ainoiirS des piaules à èlô lulfeltalô Ici cnl38à.
corcliée, seicbëe et courroyée par les laneurs, sent le boucquin en la saison que les boucs sont en lut , couuersansaueclesciiéures, ainsi comme fait le bouc viuant. Ce qui demonstre vue grande synipatbie et harmonie aux choses naturelles. La disposition seule de ces besles peut faire ceste sympathie et similitude, de sentir la peau du mort, et en vn autre viuant. Parquoy on peut dire, que la première et principale cause de malsentir est en icelle habitude et tempérament du corps : mais l'accroissement de la cause est en la coïlion et compagnie de leurs femelles.
L'onguent rosat et eau rose perdent leur force et odeur au temps que les roses sont en fleur et vigueur, qu'ils auoient au parauant qu'ils fussent fleuries, et paruenues à perfection : ce qui se fait par vue doleance mutuelle de nature , qui est entre li s choses qui se font par sympathie.
II y a plusieurs autres antipathies et sympathies cachées , desquelles la coniecture et pensée de l'humain entendement ne peut fureter et déclarer les causes, ny les comprendre : car elles gisent enseuelies en l'obscurité de nature , et en vne maiesté cachée.
Au moyen dequoy plustost on les doit admirer, que rechercher saconfusion :
car elles sont seulement conneuës de l'incompréhensible puissance de la grandeur de Dieu.
Que diray-ie plus? Entre les plantes et les animaux sont les zoophytes, c'est-à dire , plante bestes , qui ont sentiment et mouuement, tirans leurs vies par leurs racines attachées contre les pierres comme les es[ionges.
Entre les animaux terrestres et aquatiques sont les amphibies : comme sont les biéures, loustres, tortues, cancres, escreuisscs > cfttiiphur, et
ET DE l'excellence DE l'hOMMF. ')63
crocodile. Entre les aquatiques et les oiseaux, sont les poissons volans : et entre les autres bestes et les hommes, sont les singes. Les corails sont plantes lapidihées, qui produisent racines et branches