‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 72 sur 515 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

DE LA FIÉVKE TIERCE BASTAUDE , DE SES CAVSES, SIGNES ET CVKE.

L'autre fiéure intermittente qui se fait de bile est la tierce bastarde, ainsi appellèe à cause qu'elle ne se fait pas comme la précédente de bile pure et simple, mais de bile meslée auec quelque autre humeur : et aussi à causé qu'elle ne garde pas toutes les qualités , représentation et idée de la tierce légitime. Elle en a bien quelque chose, en ce que l'vne et l'autre ont leurs redoublomens de

deux iourgl'vn : mais chacune d'elles a certains signes, par lesquels elles semblent constituer diuerses espèces de Heure, de sorte qu'elles ne différent pas entre elles par l'ordre et par le temps de leurs accès et périodes , mais par quelques autres accidens qui viennent de la condition de la matière qui fait ces deux sortes do fleures. Or ayant discouru de la condition do la tierce légitime, il faut parler icy de la bastarde, à fin d'apprendre quelle sera leur différence , et comme selon icelle il faudra traiter les malades qui seront atteints de ceste tierce bastarde.

L'vne et l'autre fiéure à la vérité se font de bile, mais la légitime se fait de bile pure et simple : et la bastarde se fait de bile meslée auec quelque autre humeur, en sorte loutesfois qu'elle excède et surmonte l'humeur auec laquelle elle est meslée: autrement la fiéure ne seroit pas tierce, mais garderoitlemouuement de l'humeur qui y predomineroit. Or ceste mixtion se fait ou de la bile auec la pituite ténue ou crasse , ou auec la melancholie : si c'est avec la pituite, il se fait vue fiéure que les Arabes appellent cJioleram maioris famœ, cbolere plus ordinaire et plus remarquable : si c'est auec la melancholie , il s'en fait vne autre que les mesmes Arabes nomment cfto/eram minoris famœ, cholere moins ordinaire et moins remarquable , d'autant que la première arriue fort souuent , et la dernière fort rarement. Les susdits médecins arabes enseignent que ceste première fiéure bastarde maioris famœ, comme ils appellent, se fait ou lors que la bile citrineioupasle est meslée auec la pituite aqueuse et ténue, ou lorsque la bile vitelline est meslée auec la pituite crasse; semblable-

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ment ils disent que la derniiuo ficuro baslardo s'engondio, ou quand la bile esl. piesléu auoc lliumoui' luolancUolique jialurelle, ou quand elle est nieslée aucc rUumeur ujolancholique atrabilaire : et selon toutes ces diuisions, ils iugent de la longueur ou briefueté, de la violence ou de la douceur de la fiéure. Mais certes ceste doctrine est tellenient embrouillée , et il est si difficile de iuger de toutes les dilTerences de ces caur ses, que ie ne veux y engager l'esprit du jeune cjiirurgien , de peur de luy donner plus de trouble que de lumière. C'est pourquoy ie me contenteray de parler de la liéure (ierce bastarde, appellée maioris fanm, comme plus ordinaire , et qui se fait du roeslange de l'humeur bilieuse auec la pituiteuse : et qui pour ce guiet peut esire définie : fiéure qui a des accès et intermissions de deux iours l'nn , pour estre engendrée d'humeur bilieuse mcslée avec la pituite , qui se pourrit hors des grands misseaux.

Il n'est point qucgtion de sçauoir si ceste bile est citrjne, vjleliine, porracée , ou œrugineuse, et eu quelle partie du corps ces diuerses sortes de bile se peuuenteng-endrer.Il faut tenir pour constant que c'est bile contre nature, laquelle plus elle acquiert de degrés de chaleur , plus elle se rend maligne, et apporte de plus sinistres accidens : si bien que si la fiéure a vne médiocre véhémence et violence, ce sera vu signe que l'humeur bilieuse qui la fait a acquis vn degré de chaleur contre nature médiocre : que si les symptômes sont violens, ce sera la marque d'vn degré de chaleur excessif. Pour ce qui est de la pituite qui est meslée auec la bile , on la rcconnoislra si le

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febricitant, auec vn tempérament chaud et sec, et en son ieuno a;ige, aura demeuré en oysiueté, se sera rempli de beaucoup de viandes, de fruits crudfl, et en vn mot aura amassé heaucoup d'excremens et de crudités. Et par la longueur de la fiéure, on remarquera aisément si ladite pituite est en grande ou petite quantité , et aussi par la longueur et lenteur des frissons. Car si la fiéure n'a ses accès que seize ou dix-huit heures, et que les frissons soient violens et aigus , c'est sans doute qu'il y aura peu de pituite, d'autant que la fiéure approche fort prés de la condition de la tierce légitime : mais si les accès sont de vingt-quatre, trente ou trente-six heures, et que le frisson soit long et lent , c'est signe qu'il y a beaucoup de pituite, d'aulant que la fiéure s'eslongne fort de la nature de la tierce légitime.

En quoy nous remarquerons que la fiéure bastarde qui a ses accès plus longs que dix-huit heures s'appelle Tertiana cxtensa , tierce eslendue , plus ou moins selon que l'accès s'estend ou à vingt, ou à vingt-cinq, ou à trente, ou à trente-six heures. Car il est 1res asseuré que ceste fiéure a des accès quelquesfois de trente, de trente-six, ou de quarante, mesme de d'auantage , selon la quantité et la crassitie de la pituite qui y est meslée. Or ceste fiéure commence plustost auec horreur qu'auec vn frisson violent : sa chaleur est plus douce et moins mordicante, et qui s'espand plus difficilement par tout le corps qu'en la tierce légitime: le malade n'est point tant altéré , nyne vomit point des matières si ameres. lisent vne pesanteur de corps, douleur à l'espine du dos, boufleraentà l'estomach auec degoust. L'accès passe

LE \lVG't\iUn LIVRE,

douze heures , pl s'estend quelquesfois iusques à Ireiile, et d'auantage, comme enseigne Galien au commentaire troisième du premier des Epidcmies, et au commentaire 2. du sixième liure. Les accès se terminent non par de grandes sueurs , mais par des moiteurs. Elle est plus fréquente en automne qu'en autre saison , et attaque les ieunes hommes qui , par vue vie desreglée, amassent grande quantité d'excremens et de crudités : elle surprend aussi ceux qui viuent en oysiuelé, les hommes gras et replets, ceux qui crapulent et qui vsent des bains mal à propos. Rarement se termine-elle au septième accès , mais va iusques au quatorzième, voire mesme dure quarante iours, tantost deux mois, tantost trois mois, quelquesfois six mois : et lorsqu'elle dure si long-temps, elle apporte enûn ou vne dureté de ralte , ou vue hydropisie, ou quelque vice notable des entrailles. Souuent elle ameine des «oliques furieuses, lesquelles dégénèrent en quelque paralysie imparfaite , ou des bras ou des cuisses , mal à ce que Ton dit familier et commun à quelques prouinces de ce royaume.

Geste tiéure est de difficile guerison, mais toutesfois sansperil, puis qu'elle est intermittente, s'il n'arriue quelque faute en la traitant. Toutesfois elle est plus dangereuse que la tierce légitime, à cause de la diuersité des liumeurs qui la font, lesquels rendent les maladies fascheuses et contuma ces, comme enseigne Hippocrates, et Galien au premier des Epidémies Comment. 3. article 21.

Pour la cure de cesle fiéure, elle n'est point autre que celle qui con uient à la tierce légitime, sinon qu'il ne faut pas tant rafraîchir, mais au

contraire eschauffer doucement et modérément , inciser puissamment l'Immeur peccante , atténuer, cuire, vuideret fortifier les entrailles. Les clysteres détersifs tous les iours sont tres-vtiles, dans lesquels on doitmes- Icr les simples qui dissipent les vents et ilatuosités qui remplissent les intestins de ceux qui sont trauaillès de ceste fléure, s'engendransde la pituite qui est atténuée par l'ardeur de la fiéure. Dés le commencement il faut aussi saigner pour esteindre l'empireume des entrailles, et ce plusieurs fois pour aller au deuant de la pourriture, et empescher la continuelle génération des mauuaises humeurs.

Il ne faut pas se persuader que la pituite empesche ce remède : elle le modère bien, mais de l'empescher tout à fait, nullement , veu que le feu qui est en la pituite est aussi bien feu que celuy qui est en la bile. En quelque suiet que se met la pourriture, l'intempérie chaude l'accompagne, laquelle s'esteint par l'euaporation, qui se fait fort commodément parla saignée. Ayant osté tout soupçon d'inflammation aux parties nobles, on viendra à purger le corps doucement et souuent, auec apozemes apéritifs et relaxatifs de sené, agaric, rheubarbe,electuairelenitif,etautres medicamens bénins.

11 y en a qui Irouuent bon de donner des vomitifs au commencement des accès : mais il faut premièrement que ce soient vomitifs doux et bénins, et non violens tels que sont les métalliques : et en second lieu il les faut donner lors que la coction paroist dans les vrines, autrement i'ay fousiourslrouué qu'ils neprofiloient de rien, et qu'ilsdebililoient grandement l'eslomach, qui après cuisoit moins bien les viandes, et par conséquent

DES FIEVRES

engendroît quantité de mauuaises humeurs, et donnoit occasion au foye d'en faire de niesme : puis que c'est vne maxime en Médecine que la seconde coction ne corrige iamais la première.

le donneroîs icy des formules d'apozemes apéritifs, incisifs et laxatifs, desquels il faut entretenir le malade durant vne si grande longueur de temps : mais d'autant que cette longueur de temps donne assez de loisir au Chirurgien de consulter les Médecins sur les diuers incidens de ceste fiéure.ie les remets ausdits Médecins:

aussi qu'il est impossible qu'vn Chirurgien puisse auoir la connoissance et la science d'vne si grande diuersité de remèdes, telle qu'elle est nécessaire d'estre pratiquée en ce mal, à fln de n'ennuyer point le malade d'vn seul genre de médicament. Que le Chirurgien ait soin seulement de bien nourrir le febricitant , et vn peu plus largement qu'en la tierce légitime :

à fin qu'il ait des forces de résister insquesàlafindu mal. Après donc les premiers accès (durant lesquels on ne nourrira les malades que de. viandes légères et liquides) on pourra donner les iours de l'intermission quelque viande solide, aisée à digérer, vne fois leiour seulement, comme sont les poulets, chapons, perdris, veau, mouton : ayant tousiours pour maxime de ne nourrir point le malade durant l'accès (s'il n'auoit quelque foiblesse extraordinaire), mais trois ou quatre heures auant l'accès, et à la fin de l'accès.

Les anciens donnoient pour breuuage l'eau miellée, qu'ils appelloient mulsam, qu'ils aromatisoient d'hysope ou de spicnar : les recens se seruent de l'eau sucrée ou de l'oxysaccara , quclquesfois d'eau d'orge

as.saisonnée de racine de fenoiiil et de semence d'anis. Les plus délicats se seruent d'hippocras d'eau, les autres de décoction de reglisse, racine d'ozeille et de cichorée saunage : bref on peut s'accommoder aucunement au goust des malades, et leur fairechanger de boisson lorsqu'ils seront ennuyés de quelque vne. Il ne faut pas leur permettre toutesfois de boire du viniusques au déclin de lafîéure, et queles signes de coction apparoissent.

Après les purgations, on n'oubliera pas ny les sudorifiques ny les diurétiques, et à la fin de tout le bain d'eau douce.

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