CHAPITRE XXVI
DIGRESSION DE L'aVTEVH FORT NECES- SAIRE A BIEN CONSIDERER TO VCHANT LES CAVTERES ACTVELS, DESQVELS ON A VSÉ IVSQVES ICY APRES l'aM- PVTATION.
le confesse icy librement et auec grand regret, que i'ay par cy deuant pratiqué tout autrement que ie n'es»
cris à ceste heure , après que l'amputation des bras et iambes esloit faite.
Mais quoy? l'auois veu ainsi faire à ceux que l'on appelloit pour telles pratiques, esquelles incontinent après le membre extirpé, vsoient de plusieurs cautères, tant actuels que potentiels , pour empescher le flux de sang , chose très horrible et cruelle seulement à raconter : car cela causoit vne extrême douleur aux paliens, attendu que telles playes recenlement faites sont fort sensibles, et.
au moyen de cesle sensibilité, si on y applique choses caustiques dessus et contre les parties nerueuses , sou-
plustost l'os s'exfoliera. Desdictz cautères la figure est telle :
» Puis après cautériseras entièrement tout le reste auecccstuy, lequel est plat, ayant plusieurs trous lesquelz ont esté inuentez à fin que le sang et autres humidilez passent au trauers : au moyen de quoy sa chaleur est plus grande, d'autant que le sang et hu-
LE DIXIÈME LIVRE
dain leur action et impression est communiquée aux parties internes , dont suruiennent de Ires-grands et perni-
midité n'estaigncnt ny suffoquent sa chaleur silost qu'ilz feroient si ledict caulere n'auoit trouz. Et tant plus ledict cautère sera chault tant moins sera il doloreux : à cause qu'il faict proraptement son action, qui est, consumer quelque reste du virus de la putréfaction (si aucune en y a) imbue en la partie, et la roborer : et principallement arrester le sang , par le moyen de l'eschare ou crouste : laquelle si n'est bien faicte, y a danger qu'il ne suruienne flux de sang, lequel en tel cas fault bien euiter : car c'est le thresor de nostre vie.
»Et la ou tu n'auras tel cautère, besongneras auec ceux cy.
Diuersiiez de cautères aclueh.
cieux accidens , et le plus souuent la mort. Qu'il soitvray,on nevitoncques de six ainsi cruellement traités ,
Autres cautères aclueh desquelz pourras vser à ta commodité.
» Apres l'application desquelz deslieras ton lien, non tout subit, mais peu à peu, en commandant à ton ministre faire compression vers les parties supérieures dudict lieu, de paour que tout à coup le sang, qui a esté attiré par le moyen de la ligature, ne rompe l'eschare qui aura esté faicte. Puis apposeras vn repercussif qui aye faculté d'oster l'empyresme ou qualité ignée délaissée tant par l'amputation que par lesdicts cautères, qui puisse aussi reprimer et repoulser l'aflluxion des humeurs, pareillement d'endurcir les eschares et de seder la douleur , lequel est tel :
Albumina ouorum numéro vj.
Boli armenij, sanguinis draconis, gypsi, lerriE sigillatiE, alocs, mastiches, gallarum combustarum ana 5 . ij.
Puluerisentursubtilissimeetbencagitcntur :
adde olei rosati et myrt. ana 5 . j.
Fiat dcfensiuum ad formam mellis.
» Cestuy vnguent soit appliqué auec estouppcs imbues en oxycrat sur ladicte partie et plus hault vn petit, comme si tu as coupé la iambe, fault appliquer à quatre doigts ou plus au dessus du genouil. Les compresses ou bandages soient pareillement imbus audict oxycrat, et après fault situer le membre
DES CONTVSIONS, COMBVSTIONS ET GANGRENES.
eschapper deux : encore estoient-ils long-temps malades, et mal-aisément esloienl les playes ainsi bruslées menées à consolidation , pource qu'vne telle vslion faisoit des douleurs si véhémentes, que les malades lomboient en fiéure, en spasme, et autres mortels accidens : auec ce que le plus souuent , l'escarre cheute , suruenoit nouueau flux de sang qu'il falloit encore estancher auec les cautères ac-
sur coaissins faictz de paîUe d'aueine, en flgure médiocrement haulte. Ccstuy appareil en temps d'yuer ne faut oster deuant quatre ou cinq iours : mais en esté plus tost.
» Or si le cas adulent (comme il se falot souuent) que amputation de quelque membre brisé et rompu par coup d'artillerie ou autrement, soit nécessaire : toutefois que tu ne puisses auoir cautères acluelz ,fpour en vser après l'amputation faicte : en lieu desdicts cautères, tu mettras sur les vaisseaux pouldre calheretique, comme sublimé cuisiné, vilreol bruslé , pouldre de mercure meslée en esyalle portion auec pouldre d'alun, ou autres semblables : à fin d'arrester la fluxion de sang. Feras aussi vn restrainctif de pouldre de bol, piastre , folle farine, sang de dragon, aloës , rnaslic el myrrhe incorporez auec aulbins d'œufz: lequel appliqueras sur le vulnere et aux autres parties voisines, pour cmpescher la fluxion des humeurs , prouenant à raison de la douleur. Apres appliqueras vne canule à nud sur la partie la plus decliuc qui soit en l'vlcere, euitant l'orifice des vaisseaux, à fin que les liqueurs et humiditez qui resudent de la partie blessée, se puissent euacuer par ladicte canule. Ce faicl, tu n'osteras l'appareil silost ; autrement danger seroit (veu que les cautères actuelz n'ont esté appliquez) que le flux de sang de rechef suruint, plus diflicile à restraindre et supprimer, qui n'estoit auparauant.
» I^a ligure de ladicte canule doit estre ronde, de grosseur d'vn doigt, de longueur de quatre doigtz ou enuiron: et à l'endroit qu'elle passera sur la partie, plate: icelle eslouperas auec vne petite cheuille, à fin
tuels ou potentiels, lesquels répétés consommoient vne grande quantité de chair et autres parties nerueuses.
Pour laquelle déperdition les os demeuroient puis après nuds et descouuerts : ce qui a rendu à plusieurs la.cicatrisation impossible , ayans tout le reste de leur vie gardé vn vlcere au lieu du membre coupé, qui leur ostoit le moyen de se pouuoir seruir d'vne Ïambe ou bras faits artificiellement.
que rien ne sorte, sinon à ta volonté : comme tu vois par ce pourtraict. »
Après quoi le texte reprend à peu près vers le milieu du chapitre 27 : D'auantage, longtemps après l'amputation faicte, les patientz disent encore auoir la partie qui a esté amputée, etc. — Édition citée, fol. 62 à 67.
On retrouve dans ce texte de 1552 la formule d'un onguent qui a été conservé au chapitre 25 avec quelques mots sur la levée de l'appareil ; on retrouvera de même les figures des cautères au Liure de la grosse verolle , chap. 33 j j'ai cru toutefois devoir tout reproduire ici pour ne pas laisser la moindre lacune. Quant aux figures de la canule, elles ont été supprimées dans toutes les éditions postérieures; et leur reproduction a en quelque sorte le mérite de la nouveauté.
Voyez aussi tome I, page 296, en note, un passage fort curieux de \a.Briefue Collection anatomique , sur la section des os et de la moelle dans les amputations.
♦23b LE DIXIÉJ
Parce ie conseille au ieune Chirurgien de laisser telle cruauté et inhumanité, pour pluslost suiure ceste mienne façon de pratiquer , de laquelle il a pieu à Dieu m'aduiser sans que iamais l'eusse veu faire à aucun , Guy dire, ne leu , sinon en Galien au ■5. liure de sa Méthode , où il escrit, qu'il faut lier les vaisseaux vers leurs racines, qui sont le foye et le cœur, pour estancher le grand flux de sang.
Or ayant plusieurs fois vsé de ceste manière de coudre les veines et artères aux playes récentes , esquelles se faisoit vne hemorrhagie, i'ay pensé qu'il s'en pouuoil bien autant faire en l'extirpation d'un membre. Dequoy ayant conféré auec Eslienne de la Riuiere , chirurgien ordinaire du Roy, et autres Chirurgiens iurés à Paris », et sur ce leur ayant déclare mon opinion, furent d'aduis que nous en fissions l'espreuue au premier malade qui s'offriroit, combien que nous eussions les cautères tous presls pour en vser au défaut de la ligature Ce que i'ay pratiqué à l'endroit de plusieurs auec tres-bonne issue : encore depuis peu de iours en çà, en la personne d'vn postillon seruiteur de Brusquet, nommé Pirou Garbier, auquel fut coupée la Ïambe dextre , quatre doigts au-dessus du genoiiil, pour vne Esthiomene qui luy estoit suruenue à cause d'vne fracture.
Partant ie conseille au ieune Chirurgien de laisser cette misérable manière de brusler et carnacer (si quelque reliqua de gangrené ne le
1 Les éditions de 1564 et 1575 disent seulement :
jEi François liasse, tous deux chirurgiens à Paris. — Le nom de François Rassc a élô effacé et le lexle rédigé comme on le lit aujourd'hui, à'parlir de l'édition de 1579.
E LIVRE
contraignoit de ce faire * ), l'admonnestant de ne plus dire, le I'ay leu au liure des anciens l'raliciens , le I'ay veu faire à mes vhux pères et maistres, suiuanl la pratique desquelà ie ne puis aucunement faillir. Ce que ie t'accorde, si lu veux entendre ton bon maistre Galien au liure cy dessus allégué, et ses semblables : mais si lu te veux arrcster à lonpere et à tes maistres, pour auoir prescription de temps et licence de mal-faire , y voulant tousiours perseuerer, ainsi mesraes que que l'on fait quasi ordinairement en toutes choses , tu en rendras compte deuant Dieu , et non deuant ton pere ou les bons maistres praticiens , qui traitent les hommes de si cruelle façon.