‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource]Chapitre 157 sur 482 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

PROfiNOSTIC DES FRACTVRES ^

Le chirurgien doit prognostiquer , qui est prédire les inconueniens et issues qui peuuent aduenir aux fractures, à sçanoir si elles sont mortelles, ou curables : ou si leur curation sera longue, ou briefue : et quels accidens les peuuent accompagner, à fin qu'il déclare la vérité aux parens et amis du malade , pour euiter la calomnie des hommes : ce qu'il fera , ayant la connoissance non seulement de l'anatomie des os, mais aussi la compo-

' L'édition de 1564 avait déjà un chapitre assez élendu sur le prognostic, qui a passé' tout entier dans celui-ci, bien qu'avec des transpositions de paragraphes qui ne paraissent pas toujours suffisamment raisonnées. J'indiquerai les principales additions faites en 1575, parmi lesquelles d'ailleurs il n'y a rien qu'on ne puisse au besoin retrouver dans Galien et dans Hippocrate, hors peut-être cette idée, que les fractures sont plus fréquentes en hiver.

Les deux éditions antérieures, savoir celles de 1545 et 1552, ont bien aussi quelques phrases sur le prognostic; je n'en rapporterai qu'une seule , parce qu'elle difl"ère notablement de la rédaction actuelle.

« yîmsi failli entendre que les fractures en telles parties, comme l'os adiutoire ou femoris, sont plus difficiles à curer que celles qui sont en l'vn des fociies : car elles sont plus dilficitcs il tenir vnies qu'en l'vn desdiis fociies.

LE TREIZI

sUion et habitude de tout le corps : et en bien prognostiquantpeut acquérir bonueur et profit : et où il verra la fracture douteuse, il doit pluslost décliner ad periculum ^ quam ad tecuriialem. Car si le malade reschappe, ce lui sera vn plus grand honneur, que s'il auoit dit qu'il deust eslre guéri , et puis il en mourust*.

Deuant que passer plus outre , ie diray qu'en Hyuer lors qu'il gele, à la moindre cheute les os se rompent plus facilement qu'en autre temps.

Car par la siccité de l'air les os deuiennent plus fragiles et frangibles , où en temps humide ils deuiennent plus ployables et obeïssans : ce que nous pouuons connoistre aux chandelles de suif et de cire ^.

Pour entrer doncques en matière touchant leprognoslic des fractures, il faut entendre que les os, à cause de leur seicheresse, ne se peuuent aisément glutiner, comme fait la chair :

(sinon aux petits enfans, comme es-

• Ce premier paragraphe est de 1675.

2 Voici le paragraphe auquel je renvoyais dans la dernière noie du chapitre premier. Sa date exacte est de 1575, et il mérite une attention toute spéciale, en ce que l'on y retrouve la première origine de cette opinion généralement répandue, que les fractures sont beaucoup plus communes en hiver qu'en été. On peut voir sur quelle triste théorie Paré avait établi son opinion ; et quant au fait en lui-même, il n'est pas inutile d'observer que Paré n'avait point d'hôpital, et ne pouvait décider une pareille question que d'après sa pratique particulière, nécessairement r,estreinte à un trop petit nombre de cas. J'ai cherché dans un autre travail à préciser la différence qu'apportent les saisons dans la fréquence des fractures , et je me borne â y renvoyer le lecteur. — Voyez mes Etndea slaiisiiques sur les Fraclares et les Luxations, dans les Annales d'hygiène publique, tome XXII, 1839.

HE LIVRE

crit Galien In Arle parua, ausquels à cause qu'ils ont beaucoup de substance humide , Tos se reprend selon la première intention') mais à l'entour de leurs fractures s'engendre vne substance dure , appellée callus , qui se fait de ce qui abonde de l'aliment de l'os rompu , laquelle le tient et l'aggluline, et auec le temps s'endurcit si fort, que l'endroit de telle glutinalion se trouue plus ferme et plus dur que l'autre parlie non rompue. Car comme la colle sert au bois pour le ioindre , semblablement le callus sert aux os rompus pour les ioindre et agglutiner ensemble. Ce n'est donc sans grande raison, que les os fracturés, pour estre vnis, demandent le repos. Car si on remue la partie auant que l'agglutination soit deuëment parfaite, le callus se rompt et dissoull, et l'os ne se pourra iamais réunir ^.

La matière d'iceluy ne doit pécher en qualité ny en quantité, non plus que le sang en la génération de la chair deperdue : et partant pour le bien faire, il faut que la partie soit en son tempérament naturel : autrement ne se pourra faire, ou pour le moins sera grandement retardé.

Les fractures aux ieunes sont trop plus faciles à guérir qu'aux vieux , pource que les ieunes sont encore pleins de sucs glaireux et visqueux ,

* Celte parenthèse a été intercalée ici dans la deuxième édition complète, en i579.

2 Les mots en italique ne se rencontrent dans aucune des éditions revues par A. Paré lui-même; la première qui les donne est l'édition posthume de 159S. On pourrait donc avec quelque raison douter que cette assertion soit de notre auteur, d'autanlpkis qu'elle esten contradiction avec l'expérience, et avec la doctrine de Celse reproduite dans la Chirurgie française de Dalcchamps.

DES FRACTVRES DES OS

et abondent en humidité naturelle, radicale et substantifique : combien qu'on puisse alléguer les vieux auoir plus d'humidité que les ieuues : à quoyie pense auoir respoudu en vsant de ce mot, humidilé subslanlifique et naturelle^ à la différence de colle des vieux qui n'est telle, mais superflue et excrementeuse , dont s'ensuit qu'elle est moins apte et propre à faire la génération du callus. Et de ce on voit qu'il in'est possible de donner reigle certaine de la génération du callus :

parce qu'aucuns os s'vnissentplustost et les autres plus tard .- qui se fait aussi pour la constitution de l'année, de la région, du tempérament du malade et de sa manière de viure, et pour la façon de la ligature. Aussi quand le maladeest débile et quel'humeur est trop aqueux et subtil, lors il n'est propre pour faire le callus. Au contraire quand les forces et vertus sont entieres, lors elles font leur deuoir à ioindre les os ensemble : et principalement si la matière est grosse et espaisse , elle est facilement conuertie en la substance du callus. Pource il conuient ordonner au malade alimens et medicamens p' opres pour aider Nature à ce faire : ce que nous dirons cy après.

Lors qu'il se fait fracture près les ioinlures, le mouucment est après difficile , et principalement quand le callus demeure gros : et aussi du fout perdu, si la iointure est attrite et froissée : et encore en tel accident y a grand danger que la partie ne tombe en grande inflammation , à Cluse que les tendons excitent douleur : et que la mort n'ensuiue «.

• Ce paragraphe est de 1675, à l'exccplion de ces mots : à cause que les tendons excitent douleur, qui ont été ajoutés en 1679.

Les fractures faites aux deux os du bras et des ïambes sont plus difficiles à guérir que celles qui sont seulement à l'vn des fociles des bras et des iambes, parce qu'elles sont plus malaisées à tenir que lors qu'il n'y a qu'un seul focile rompu : pource que celuy qui demeure entier, soustient et appuyé celuy qui est rompu.,

Semblablement il faut plus de temps à faire le callus en vn gros os qu'à vn petit. Aussi les os qui sont rares et spongieux sont plustost glutinés par le callus que ceux qui ne sont de telle nature». D'auantage les os fracturés és corps de température sanguine sont plustost vnis qu'aux cholériques.

En quelque corps que ce soit , les os rompus ne peuuent iamais si bien estre vnis qu'il n'y demeure quelque inégalité , et eminence à raison de l'vnion des os faite par le callus. Et parlant le Chirurgien doit deuëment faire la ligature , autrement le callus demeureroit plus gros ou plus menu qu'il n'est besoin.

La fracture la moins fascheuse est la simple : et celle qui est en esclats est la pire : et la plus difficile de toutes, c'est celle où il y a des fragmens qui piquent , à cause que par pointure de r'fii'f ou périoste se fait couuulsion ~.

Or quelquesfois les pièces de l'os rompu demeurent en leur place :

aussile plus souuenl sont hors de leur lieu , et l'vne cheuauche sur l'autre : et si les pièces sont hors de leur lieu , il y aura cauité, et au loucher inega-

' Hippocrates sent. 18. et 19. de la 1. sect.

Des fractures. — A. P.

^ Lçs mois à cause que par pointure de nerf ou périoste se fait conuulsion, manquent dans les éditions de 1604 et 1575.

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LIÎ TREIZrii

lité, el les esquilles piquent et pressent. Aussi les extrémités de l'os ne sont iointes bout-à-bout , le membre est plus court que le sain : et les muscles sont plus tuméfiés et enflés , d'autant qu'ils se retirent vers leur origine : dont si on trouue Tos enfoncé , subit il faut estendre le membre : car les muscles et nerfs tendus par l'os et retirés vers leur chef ou leur fin , ne permettront que les pieces de l'os retournent en leur place, si on ne les estend de force et violence. Et si cela n'est fait dés les premiers iours , il y suruient inflammation : durant laquelle il est très dangereux de forcer les nerfs et tendons, parce qu'il en aduient souuent aposteme, spasme, gangrené et mortification : et pource Hippocrates conseille en la sentence 36. de la troisième section des Fractures , que nous nous gardions de faire extension le trois et quatrième iour, crainte d'inflammation

Les fractures sont périlleuses quand les esclals sont grands et sortent hors , et encore principalement aux os qui sont pleins de moelle -.

Lors que les os rompus ou luxés ne penuent estre réduits en leur situation naturelle, la partie tombe en atrophie, à cause que les veines, artères et nerfs sont peruertis de leur propre lieu , et que la partie ne se meut point , ou à grande difficulté.

Parquoy les esprits n'y peuuent reluire , et l'aliment n'y vient pas en telle quantité qu'il deuroit pour nourrir lapartie, dont l'atrophie s'ensuit : lequel mesme accident peut venir par trop longuement et estroi-

-» Ce paragraphe est de 1575 , à part la citation dHippocratequia étéajoutéc en 1579. Encore un paragraphe qui date de 1575.

tement tenir la partie liée : de qnoy nous traiterons plus amplement cy après.

Lors que le membre rompu ou luxé est grandement enflammé, il y a danger, en voulant réduire la fracture , que le malade ne tombe en spasme : parlant faut différer la réduction (s'il est possible) iusquesà ce que les humeurs soient resoults, et la partie desenflée, et la grande douleur cessée.

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