‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource]Chapitre 190 sur 482 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PROGNOSTIC DES LVXATIONS.

Toutes iointures se peuuent deloûer, mais toutes ne se peuuent pas remettre, comme la teste : parce que tout promptement tue le malade, pour compression qui se fait à la moelle de l'espine : pareillement les vertèbres de l'espine, et la maschoire tombée des deux costés, si auparauant que les remettre il y a desja grande tumeur et inflammation. Aux autres iointes, pour ce que les os ne sont tous luxés d'vne mesme sorte, ains quelquesfois plus, les autres fois moins : selon ceste diuersité, la réduction sera plus ou moins difficile.

Car d'autant que les os seront moins esloignés de leur cauité , d'autant aussi seront-ils plus aisés à estre réduits : et d'autant qu'ils en seront plus esloignés, d'autant en seront-ils plus difficiles : aussi pour la figure, comme celle du coude. D'auantage, d'autant que la luxation se fait plus aisément en quelque partie, d'autant aussi la réduction en est pareillement plus aisée, que où l'os ne se desboëltequ'à grande difficulté.

Ceux qui sont bien charnus et gras, leurs os ne se debocttent pas si aisément, qu'en ceux qui sont maigres :

et aussi lors qu'ils sont hors de leur lieu, plus difficilement se remettent :

«^^2 LE qvator:

et ceux qui sont plus maigres que de constume, leurs os se luxent et réduisent plus facilement. Or la cause pourquoy aux gras leurs os ne tombent facilement , est que leur iointurc est entièrement comprimée de toute part par les muscles et gresse.

Au contraire ceux qui estoient gras, puis sont deuenus maigres, leurs iointures en sont plus lasches , parquoy plus facilement se desboëttent :

ioint que les iointures aux hommes qui deuiennent maigres, se remplissent de mucosités, par défaut de bonne nourriture et de chaleur de la partie, ' qui rend le lieu plus glissant, comme dit Hippocrates en la sent. 29. de la sect. 1. du liure des Articles. Mais en vn corps maigre et sec de sa nature, les muscles sont plus robustes, et les ligamens plus forts et secs : et pour ceste cause les os se disloquent à lard : aussi à plus grande force sontils réduits lors qu'ils sont deloiiés.

Aucuns os estans ioints , s'entr'ouurent et séparent l'vn de l'autre, comme l'Omoplate de la clauicule, au lieu que les Grecs nomment Âcromium • : l'os du coude et du rayon : l'os de l'esperon, ou petit focile de contre l'os de la gréue ou grand focile : l'os calcaneum de contre l'astragale, ou l'osselet. Tous lesquels ne se reioignent iamais comme ils estoient auparauant qu'ils fussent escarlés et desioints. Aussi la partie en demeure le plus souuent difforme, et ne recouure point si bien son action et vsage: à raison que le plus souuent les ligamens qui seruent à lier, attacher, renforcir, et reuestir les parties de nostre corps les vnes auec les autres, sont rompus et trop relaschés.

Ceux qui ont luxation de cause in-

• Celsus, — A. P.

lEME LIVRE ,

terne, icelle estant réduite, elle se peut souuent di.sloquer de rechef:

parce que les ligamens estans imbus et arrousés de l'humeur superflu qui est découlé, ne peuuent faire tenir les os: ce qu'adulent aussi quand les ligamens sont rompus: et lors qu'on estimeque le malade soit guari, les os sortent de leur place, et puis les ayant de rechef réduits , n'y peuuent demeurer. Quelquesfois les ligamens ne sont du tout rompus , mais portion d'iceux : dont l'action de la partie selon la disposition sera plus ou moins deprauée ou perdue.

11 y a aussi vnc autre luxation incurable, qui adulent à raison des mesmes ligamens : sçauoir lors qu'iceuxsont tellement remplis et abreuués d'humidité superflue, que venans à se raccourcir et retirer , ensemble auec soy retirent et font distraction des appendices d'auec leurs os. Car à raison delà multitude des cauités et tubercules , par l'insertion desquels l'appendice est iointe auec son os , il est presque impossible que la rencontre s'en face en mesme que parauant

Pareillement si les luxations sont inuelerées , et qu'il y ait de quelque humeur accrue aux cauités des iointures, les os ne pourront tenir.

Aussi lors que les testes de l'os adiutoire , ou femoris , ont ià fait par diuturnité de temps vn lieu broyé et battu , auquel elles sont descendues ou montées, iamais les os ne pourront demeurer dans leurs iointures, encores qu'on les y ait bien réduits:

pource que la cauité de la ioiature

> Ce paragraphe a été ajouté en 1570; l'idée m'en parait fort obscure : la Uaduction latine le rend mot à mot, et n'aide eu aucune façon à en bien déterminer le sens.

DES LVXATIONS.

a'est remplie de cest humeur glaireux , lequel s'endurcit et augmente, qui l'ait que l'os ne peut entrer ny demeurer en sa ioinlure, et que la teste desdils os a fait autre lieu ou cauité tenant la place desdits os, laquelle est broyée et calleuse : de là vient que quand les os sont remis, ils ne peuucnt tenir en leur place, à cause que la chair qui esloit autour occupe la cauité de l'os, et celle là qui est demeurée calleuse et dure lient alors le lieu de iointure K

Outre plus, ceux qui ont le haut du bras luxé peuuent faire quelque œuure de leur main , aussi bien que de l'autre bras qui n'est luxé.

Car les mains ne portent pas le corps, comme font les iambes. Et d'autant qu'on fait exercice de la main, d'autant aussi le bras est mieux nourri.

Mais au contraire , quand il y a luxation à l'os femoris , principalement en la partie intérieure, il se fait vne grande atrophie à la iambe, pource qu'on n'en peut faire nul mouuement. Car les parties qui ont moins de mouuement , sont aussi moins nourries. Dont ditHippocrates: «LV sage et exercice des parties les robore et entretient bien habituées : au contraire la paresse et cessation de mouuement] les extenue et débilite 2, „

Finalement lors qu'il y a vne luxalion accompagnée d'vne grandeplaye et fracture, la voulant réduire, et faisant extension, il y a danger qu'on ne

' Je restitue dans le texte cette dernière phrase, De là vient , etc., qui se lit dans toutes les éditions du vivant de l'auteur, et qui manque dans toutes les éditions posthumes.

2 Liurc G. Epid. scct. 5. sent. 10. et scct. 3. De art. sent. 88.— A. P.

face trop grande extension aux nerfs, et ruption aux ligamens , veines, et artères : qui sont cause de conuulsion et spasme , ou inflammation , et autres accidens. Parquoy en tel cas Hippocrates conseille ne réduire telle luxation, et que le malade demeure plustost impotent, que de luy oster la vie. Car toute deloueure se doit remettre auant que l'inflammation y soit venue : et si ja elle y estoit, il faut laisser le malade en repos , et oster l'inflammation , et n'irriter point le mal, de peur d'y causer vne extrême douleur , gangrené , spasme , et par conséquent la mort : ce que i'ay veu aduenir quelquesfois. Et quand l'inflammation , tumeur , et autres accidens seront cessés , il faut essayer à réduire l'os aux membres qui le peuuent souffrir : et à cela aide beaucoup l'habitude du corps Car si le corps est délicat et mollace , on fera la réduction plus promptement et facilement : au contraire non.

Et te suffise du prognoslic: maintenant il nous faut venir à la cure vniuerselle.

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