‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource]Chapitre 33 sur 482 · DES PLAYES DE LA LANGVE · texte numérisé non relu

DES PLAYES DE LA LANGVE

La langue est aucunesfois vulnerée auecques perdition de substance, et quelquesfois incisceet fendue enlong, et autresfois en Irauers.

S'il y a perdition de substance , iamais la pièce ne peut estre reprise , pource que toute partie séparée du corps viuant, auec lequel elle estoit conioinlepar vie, perd la vie enmesme instant. Or comme disent les Philosophes, à priuatione ad hahilum non fit regressus : mais s'elle n'est qu'incisée en long, facilement est curée, en la réunissant auec cousture : et s'elle est incisée en trauers, et qu'il y ait encores quelque portion de sa chair pour bailler vie , il se faut bien garder la paracheuer de couper (pour l'excellence de son vsage) : mais la conuient recoudre , en faisant les points d'aiguille dessus et dessous : et la faut tenir fermement , pendant qu'on la coust, auec vn linge blanc, net, et délié , pource quelle glisseroitj d'entre les doigts , à cause de sa lubricité, ainsi que fait vne anguille : et couperas le fil le plus près du nœud qu'il te sera possible , de peur qu'iceluy ne soit mis entre les dents , lors que la langue se meut en la bouche : qui pourroit estre cause que les points seroient dilacerés et rompus : puis faut commander au malade qu'iji mange orge mondé, lait d'amendes, gelée, coulis, pressis, œufs mollets et autres

1 Avant cet article, l'édition de ISGl en contient quelques autres sur les dents et les fractures du palais , qui ont ét6 répartis au liv. XV, chap. 25, 26 , 27 , et au liv. xxi , chap. 2 et 3. L'article Des playes de In tan. ijue répond au verso du fol. 2G2.

choses semblables : et qu'il tienne souuent en sa bouche sucre rosat , syrop de coings, de cerises, jus de cerises confites, ou autres semblables confitures, pource que telles choses alimentent et nourrissent, et seruent de medicamens agglutinatifs.

Or ie te puis asseurer qu'oncques n'ay veu en aucun liure ce que ie t'escris de la langue , ny ouy d'aucun précepteur : mais ie l'ay pratiqué deux fois, comme tu orras à présent.

Un iour fus appellé en la maison de défunt Monsieur Couët, aduocat en Parlement , pour penser vn sien fds , aagé de trois ans : lequel tomba le menton sur vne pierre , et se coupa de ses dents bonne portion de l'extrémité de sa langue , et ne tenoit qu'à bien peu de chair : et ayant peu d'esperance qu'elle se peust reiinir, cuiday paracheuer la luy couper, mais toutesfois auec vn tres-grand regret, veu que puis après n'eust peu parler:

qui me fist différer, connoissant que quelquesfois Nature fait des choses admirables , etquelalangueestd'vne chair fongueuse, laxe et spongieuse :

aussi qu'elle n'est suiette aux iniures extérieures de l'air. Adoncques luy fisdeux points d'aiguille, l'vn dessus, et l'autre dessous , et commanday à la mere dudit enfant qu'elle eust à le nourrir des alimens prédits : et vous puis asseurer qu'en peu deiours l'enfant fust parfaitement guari, et à présent parle très bien.

Un cas semblable arriua vn peu de temps après , au fils de monsieur de Marigny, Presiilent aux Enquestes, qui fust semblablemenl guari

» Cette deuxième histoire n'est rapportée pour' la première fois que dans l'édition de 1575; les autres se trouvent déjà dans celle de 15GI.

le puis narrer vn cas pareil aduenu depuis n'agueres à'vn charpentier, homme de bien en son estât, nommé maislre lean Piet, demeurant aux faux-hourgs saint Germain des Prés , lequel tomba d'assez haut sur vue pièce de bois , et se coupa aussi Tex- Iremité de la langue , et subit vint vers moy pour la luy paracbeuer de couper, parce qu'elle ne lenoit qu'à peu de chose : ce que ne luy voulus accorder, veu l'expérience que l'en auois faite auparauant. Doncques la luy recousis , et peu de iours après fust pareillement guari auecques les remèdes susdits.

Parquoy ces choses entendues au ieune Chirurgien , faut qu'il traite bien (s'il n'a meilleur moyen) les playes de la langue en la façon dite, et honneur et profit luy en aduiendrai.

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