‹ uvres complètes d'Arthur Rimbaud (volume 2)Chapitre 15 sur 36 · T{OMAN · texte numérisé non relu

T{OMAN

ON n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans. Un beau soir, — foin des bocks et de la limonade, Des cafés tapageurs aux lustres éclatants ! — On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin. L'air est parfois si doux qu'on ferme la paupière. Le vent chargé de bruits — la ville n'est pas loin — A des parfums de vigne et des parfums de bière.

Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon D'azur sombre encadré d'une petite branche, Piqué d'une mauvaise étoile qui se fond Avec de doux frissons, petite et toute blanche.

Nuit de juin ! Dix-sept ans !... On se laisse griser. La sève est du Champagne et vous monte à la tête. On divague ; on se sent aux lèvres un baiser Qui palpite, là, comme une petite bête.

Le cœur fou robinsonne à travers les romans. Lorsque, dans la clarté pâle d'un réverbère, Passe une demoiselle aux petits airs charmants Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père.

Et comme elle vous trouve immensément naïf, Tout en faisant trotter ses petites bottines, Elle se tourne alerte et d'un mouvement vif. Sur vos lèvres, alors, meurent les cavatines.

Vous êtes amoureux, loué jusqu'au mois d'août ! Vous êtes amoureux : vos sonnets la font rire. Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût. — Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire.

Ce soir-là, vous rentrez aux cafés éclatants. Vous demandez des bocks ou de la limonade... On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

IS

T{ÊFE POUR L'HIVER

A Elle,

L'HIVER, nous irons dans un petit wagon rose Avec des coussins bleus.

Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l'œil pour ne point voir par la glace

Grimacer les ombres des soirs, Ces monstruosités hargneuses, populace

De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée. Un petit baiser, comme une folle araignée, Te courra par le cou.

Et tu me diras : « Cherche ! » en inclinant la tête, Et nous prendrons du temps à trouver cette bête — Qui voyage beaucoup.

LE T>ORMEU%^T>U VAL

C'EST un trou de verdure où chante une rivière Accrochant follement aux herbes des haillons D'argent, où le soleil, de la montagne fière, Luit ; c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort : il est étendu dans l'herbe, sous la nue. Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme. Nature, berce-le chaudement : il a froid !

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

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