‹ uvres complètes d'Arthur Rimbaud (volume 2)Chapitre 22 sur 36 · LES DOUANIERS · texte numérisé non relu

LES DOUANIERS

CEUX qui disent : Cré Nom, ceux qui disent macache. Soldats, marins, débris d'Empire, retraités Sont nuls, très nuls devant les soldats des Traités Qui tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache.

Pipe aux dents, lame en main, profonds, pas embêtés, Quand l'ombre bave aux bois comme un mufle de vache Ils s'en vont, amenant leurs dogues à l'attache. Exercer nuitamment leurs terribles gaietés !

Ils signalent aux lois modernes les faunesses. Ils empoignent les Fausts et les Diavolos : « Pas de ça, les anciens ! Déposez les ballots ! »

— Quand sa sérénité s'approche des jeunesses, Le Douanier se tient aux appas contrôlés. Enfer aux délinquants que sa paume a frôlés !

^CCRO UPISSEMENTS

BIEN tard, quand il se sent l'estomac écœuré, Le frère Calotus, un œil à la lucarne D'où le soleil clair comme un chaudron récuré Lui darde une migraine et fait son regard darne, Déplace dans les draps son ventre de curé.

Il se démène sous sa couverture grise Et descend ses genoux à son ventre tremblant. Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise ; Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc, A ses reins largement retrousser sa chemise !

Or il s'est accroupi, frileux, les doigts de pied Repliés, grelottant au clair soleil qui plaque Des jaunes de brioche aux vitres de papier; Et le nez du bonhomme où s'allume la laque Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.

Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe Au ventre ; il sent glisser ses cuisses dans le feu. Et ses chausses roussir, et s'éteindre sa pipe. Quelque chose comme un oiseau remue un peu A son ventre serein, comme un morceau de tripe !

Autour, dort un fouillis de meubles abrutis;

Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres.

Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis

Aux coins noirs ; des buffets ont des gueules de chantres

Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.

L'écœurante chaleur gorge la chambre étroite. Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons ; II écoute les poils pousser dans sa peau moite Et, parfois, en hoquets fort gravement bouffons S'échappe, secouant son escabeau qui boite...

Et le soir, aux rayons de lune qui lui font Aux contours du cul des bavures de lumière, Une ombre avec détails s'accroupit sur un fond De neige rose, ainsi qu'une rose trémière... Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond

LES ^SSIS

NOIRS de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs, Le sinciput plaqué de hargnosités vagues Comme les floraisons lépreuses des vieux murs.

Ils ont greffé dans des amours épileptiques Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques S'entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges, Sentant les soleils vifs percaliser leur peau, Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges, Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés : culottée De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ; L'âme des vieux soleils s'allume emmaillotée Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes.

Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,

S'écoutent clapoter des barcarolles tristes.

Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.

Oh ! ne les faites pas lever ! C'est le naufrage... Ils surgissent, grondant comme des chats giflés, Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage ! Tout leur pantalon bouffe à leurs rein^ boursouflés.

Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors. Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves Qui vous accrochent l'œil du fond des corridors !

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Puis ils ont une main invisible qui tue... Au retour, leur regard filtre ce venin noir Qui charge l'œil souffrant de la chienne battue, Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales. Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygdales Sous leur menton chétif s'agitent à crever.

Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières, Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés. De vrais petits amours de chaises en lisières Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgules Les bercent, le long des calices accroupis Tels qu'au fil de glaïeuls le vol des libellules, — Et leur membre s'agace à des barbes d'épis.

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