‹ uvres complètes d'Arthur Rimbaud (volume 2)Chapitre 28 sur 36 · LES MAINS DE JEANNE-MARIE · texte numérisé non relu

LES MAINS DE JEANNE-MARIE

JEANNE-MARIE a des mains fortes, Mains sombres que Tété tanna, Mains pâles comme des mains mortes.

— Sont-ce des mains de Juana ?

Ont-elles pris les crèmes brunes Sur les mares des voluptés ?

Ont-elles trempé dans des lunes Aux étangs de sérénités ?

Ont-elles bu des cieux barbares, Calmes sur les genoux charmants?

Ont-elles roulé des cigares Ou trafiqué des diamants?

Sur les pieds ardents des Madones Ont-elles fané des fleurs d'or ?

C'est le sang noir des belladones Qui dans leur paume éclate et dort.

Mains chasseresses des diptères Dont bombinent tes bleuisons Aurorales, vers les nectaires ?

Mains décanteuses de poisons ?

Oh ! quel Rêve les a saisies Dans les pandiculations ?

Un rêve inouï des Asies, Des Khenghavars ou des Sions?

— Ces mains n'ont pas vendu d'oranges, Ni bruni sur les pieds des dieux ; Ces mains n'ont pas lavé les langes De lourds petits enfants sans yeux.

, Ce ne sont pas mains de cousine, Ni d^ouvrières aux gros fronts Que brûle, aux bois puant l'usine.

Un soleil ivre de goudrons.

Ce sont des ployeuses* d'échinés, Des mains qui ne font jamais mal, Plus fatales que des machines.

Plus fortes que tout un cheval !

Remuant comme des fournaises, Et secouant tous ses frissons Leur chair chante des Marseillaises Et jamais les Eleisons !

Ça serrerait vos cous, ô femmes Mauvaises, ça broierait vos mains, Femmes nobles, vos mains infâmes Pleines de blancs et de carmins !

L'éclat de ces mains amoureuses Tourne le crâne des brebis !

Dans leurs phalanges savoureuses Le grand soleil met un rubis !

Variante : Casseuses. '

Une tache de populace Les brunit comme un sein d'hier.

Le dos de ces mains est la place Qu'en baisa tout Révolté fier !

Elles ont pâli, merveilleuses, Au grand soleil d'amour chargé Sur le bronze des mitrailleuses A travers Paris insurgé !

Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées, A vos poings, mains où tremblent nos Lèvres jamais désenivrées. Crie une chaîne aux clairs anneaux !

Et c'est un soubresaut étrange Dans nos êtres, quand quelquefois On veut nous déhâler, mains d'ange, En vous faisant saigner les doigts.

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