‹ uvres complètes d'Arthur Rimbaud (volume 2)Chapitre 29 sur 36 · LES SŒURS DE CHARITÉ · texte numérisé non relu

LES SŒURS DE CHARITÉ

LE jeune homme dont l'œil est brillant, la peau brune, Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu Et qu'eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune, Adoré, dans la Perse, un génie inconnu.

Impétueux avec des douceurs virginales

Et noires, fier de ses premiers entêtements.

Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales

Qui se retournent sur des lits de diamants : *

Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde, Tressaille dans son cœur, largement irrité, Et, plein de la blessure éternelle et profonde, Se prend à désirer sa sœur de charité.

Mais, ô Femme, monceau d'entrailles, pitié douce, Tu n'es jamais la Sœur de charité, jamais ! Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse. Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.

Aveugle irréveillée aux immenses prunelles. Tout notre embrassement n'est qu'une question : C'est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles. Nous te berçons, charmante et grave Passion.

Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances.

Et les brutalités souffertes autrefois.

Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances.

Comme un excès de sang épanché tous les mois.

Quand la femme portée un instant l'épouvante, Amour, appel de vie et chanson d'action.

Viennent la Muse verte et la Justice ardente Le déchirer de leur auguste obsession !

Ah ! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes, Délaissé des deux Sœurs implacables, geignant Avec tendresse après la science aux bras aimes, Il porte à la nature en fleur son front saignant.

Mais la noire alchimie et les saintes études Répugnent au blessé, sombre savant d'orgueil ; Il sent marcher sur lui d'atroces solitudes. Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,

Qu'il croie aux vastes fins. Rêves ou Promenades Immenses à travers les nuits de Vérité, Et t'appelle en son âme et ses membres malades, O Mort mystérieuse, ô sœur de charité !

LES TREMIÈRES COMMUNIONS

VRAIMENT c'est bête, ces églises des villages Où quinze laids marmots encrassant les piliers Ecoutent, grasseyant les divins babillages. Un noir grotesque dont fermentent les souliers : Mais le soleil éveille à travers des feuillages Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.

La pierre sent toujours la terre maternelle : Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux

Dans la campagne en rut qui frémit solennelle, Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux. Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle. Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.

Tous les cent ans, on rend ces granges respectables Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé : Si des mysticités grotesques sont notables Près de la Notre-Dame ou du Saint empaillé, Des mouches sentant bon Tauberge et les étables Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.

L'enfant se doit surtout à la maison, famille Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants : Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille Où le prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants. On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.

Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes.

Sous le Napoléon ou le Petit Tambour,

Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes

Tirent la langue avec un excessif amour

Et que joindront, aux jours de science, deux cartes :

Ces seuls doux souvenirs leur restent du grand Jour.

Les filles vont toujours à l'église, contentes

De s'entendre appeler garces par les garçons

Qui font du genre, après messe ou vêpres chantantes.

Eux qui sont destinés au chic des garnisons.

Ils narguent au café les maisons importantes,

Blousés neuf, et gueulant d'effroyables chansons.

Cependant le Curé choisit pour les enfances

Des dessins ; dans son clos, les vêpres dites, quand

L'air s'emplit du lointain nasillement des danses.

Il se sent, en dépit des célestes défenses,

Les doigts de pied ravis et le mollet marquant...

— La Nuit vient, noir pirate aux cieux d'or débarquant.

Le Prêtre a distingué parmi les catéchistes, Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers, Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes. Front jaune. Les parents semblent de doux portiers. « Au grand Jour, le marquant parmi les Catéchistes, Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers. »

La veille du grand Jour, Tenfant se fait malade. Mieux qu'à l'Eglise haute aux funèbres rumeurs, D'abord le frisson vient, — le lit n'étant pas fade, — Un frisson surhumain qui retourne : « Je meurs... »

Et, comme un vol d'amour fait à ses sœurs stupides, Elle compte, abattue et les mains sur son cœur. Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides. Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.

Adonaï !... — Dans les terminaisons latines,

Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils

Et, tachés du sang pur des célestes poitrines.

De grands linges neigeux tombent sur les soleils ! —

Pour ses virginités présentes et futures Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission, Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures, Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion !

Puis la Vierge n'est plus que la vierge du livre : Les mystiques élans se cassent quelquefois... Et vient la pauvreté des images que cuivre L'ennui, Tenluminure atroce et les vieux bois;

Des curiosités vaguement impudiques Epouvantent le rêve aux chastes bleuités, Qui s'est surpris autour des célestes tuniques, Du linge dont Jésus voile ses nudités.

Elle veut, elle veut, pourtant, l'âme en détresse. Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds. Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse. Et bave... — L'ombre emplit les maisons et les cours.

Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite, cambre Les reins et d'une main ouvre le rideau bleu Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu...

A son réveil, — minuit, — la fenêtre était blanche Devant le sommeil bleu des rideaux illunés ; La vision la prit des candeurs du dimanche. Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez.

Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse Pour savourer en Dieu son amour revenant. Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse Le cœur, sous l'œil des cieux doux, en les devinant ;

De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne Tous les jeunes émois de ses silences gris ; Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne Ecoule sans témoin sa révolte sans cris.

Et faisant la victime et la petite épouse. Son étoile la vit, une chandelle aux doigts. Descendre dans la cour où séchait une blouse. Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.

Elle passa sa nuit sainte dans des latrines. Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc, Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines, En deçà d'une cour voisine, s'écroulant.

La lucarne faisait un cœur de lueur vive

Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils

Les vitres ; les pavés puant l'eau de lessive

Souffraient l'ombre des murs bondés de noirs sommeils.

Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes. Et ce qui lui viendra de haine, ô sales fous Dont le travail divin déforme encor les mondes. Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux ?..

Et quand, ayant rentré tous ces nœuds d'hystéries, Elle verra, sous les tristesses du bonheur, L'amant rêver au blanc million des Maries, Au matin de la nuit d'amour, avec douleur :

« Sais-tu que je t'ai fait mourir? J'ai pris ta bouche, Ton cœur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez ; Et moi, je suis malade : oh ! je veux qu'on me couche Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !

« J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines ; Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts ! Tu baisais mes cheveux profonds comme des laines, Et je me laissais faire !... Ah ! va, c'est bon pour vous,

« Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuse Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs, La plus prostituée et la plus douloureuse. Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs !

« Car ma Communion première est bien passée. Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus : Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée Fourmillent du baiser putride de Jésus ! »

Alors, rame pourrie et Tâme désolée Sentiront ruisseler tes malédictions :

— Ils avaient couché sur ta Haine inviolée, Echappés, pour la mort, des justes passions,

Christ! ô Christ, éternel voleur des énergies, Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur, Cloués au sol, de honte et de céphalalgies, Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur.

Page 1