‹ Œuvres complètes d'ʹElisa Mercœur de NantesChapitre 25 sur 46 · LA SUPPLIQUE · texte numérisé non relu

LA SUPPLIQUE

On s'épiait en silence de part et d'autre , on arrangeait en secret de nouyeaux plans de trahison, et Ton se prodiguait à haute voix des assurances de zèle et d'amitié. Le nouveau duc de Guyenne n'avait renoncé ni à l'alliance de François de Bretagne ni à celle de Charles de Bourgogne , et les espions de Charles de France trouvaient l'entrée du château du Plessis-les-Tours , comme ceux du roi se procuraient celle du palais ducal à Bordeaux.

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Au bout de quelques mois , après aToir mis d'aplomrb sou si^e de suzeraio , le duc de Guyenne, :désirant rendre à son frère une visite solennelle, en sollicita la faveur et l'obtint. Louis , voulant donner à cette réception toute politique en^dedans , mais endehors purement amicale , l'éclat et l'importance d'une visite de souverain à souverain ,

fit décorer de gais et riches ornemens les murs de sa sombre demeure; des fêtes furent

préparées. Le splendide uniforme des archers de la garde écossaise fut renouvelé pour cette occasion, et il s'établit entre les courtisans une rivalité très coûteuse et fort peu hostile sur la beauté de leur brillant costume. Le roi même , chose étrange ! se

fit présent d'un pourpoint de velours; ce qui fut cause qu'en soldant le mémoire du

tailleur , on le paya, enfin de quinze sous qui lui étaient dus depuis long- temps pour avoir mis une paire de manches neuves au vieil habit de Sa Majesté (i).

(]) Historique. Le cordoapier r^çut en môme temps

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Comme le roi passait une revue pl^épàratoire defs gDlililshomtiaes ée «a maison :

^^ « Messieurs , leur dit*il en les trouvatit sans armes , je vais donner Tordre à mon secrétaire de vous distribuer det écriidres, afin qu'au moins i^us me servâei de la plume si vous ne me servez pas de Tépée* »

La leçon fut comprise , et le lendemain , de brillantes dagues et d'étincelàns pol^ards complétèrent la parure de ces mêmes gentilshommes.

Enfin le prince arrita ; les chants de réjouissance, les cris d'allégresse, ces hymnes de salut des peuples aut souverains abasourdirent les échos du séjour royal. Et lorsqu'un peu d'ordre et de silence eurent succédé a ce bruyant chaos , le regard inquiet, que l'ombrageux monarque promenait autour de lui , s'était arrêté sur l'élégant cortège des officiers du duc , rangés en haie dans la cour du château.

quinze deniers qui lui étaient dus pour aToir fourni un pot de \icuk oint pour graI^8er Yês bottes du roi.

LOC» TU Vt ÏA BÉNÉDICTIN. 4^

— Olivier , dit-jl à voix basse au confident, no penses-tu pas que eestnoelleiix pourpoints pourraient fort bien être doublés d'acier? Commande à mes gens de se mêler à ceux de mon frère et de tâcher, en don^ nant à ce geste un air de plaisanterie ou d'inattention , de leur poser la main sur la poitrine en appuyant les doigts... Tu. comprends ; il m'importe de savoir si le revers des habita de ces messieurs n'est pas par hasard une cuirasse. »

' L'ordre fut transmis et ponctuellement exécuté.

En attendant l'heure du banquet royal, les deux frères se tenant sous le bras et se

parlant avec l'afiiectation d'ime confiance jouée , passèrent dans la salie du conseil où le roi devait prononcer sur quelques clauses soumises à sa justice ou à sa clémence. Plusieurs supplians s'étaient succédé , et les princes allaient se retirer , lorsque tous les regards de l'assemblée se dirigèrent , par un mouvement spontané, vers la porte quive-

nait de s'ouvrir pour livrer passage à deux personnes qui s'avancèrent ensemble vers le trône. Louis se rassit.

Un des nouveaux arrivans était l'abbé de Saint:Jean*d'Ângcly, dans toute sa pompe ecclésiastique* Mais ce n'était ni le sévère costume de Yersois , ni sa mâle physionomie qui avait produit cette attraction de regards; un plus suave et plus doux aspect les avait aimantés* C'était une jeune femme idéalement belle, la veuve du sieur Louis d'Amboise, la séduisante Colette de Chambres de Monsoreau.'

Sa taille élevée était admirable de formes et d'une souplesse aérienne , ses traits d'une délicatesse extrême , ses grands yeux noirs , ses longues paupières, ses cheveux d'ébène séparés sur un front de neige , son délicieux contour de visage , ses légères veines bleues qui nuançaient d'azur la blancheur animée de son teint et la pâleur animée de ses joues , et un tout petit signe noir placé audessous de l'œil gauche, tout cela composait

'louis XI et lb bénédictin. 465

la plus ravissante figure qu'une âme tendre et rêveuse aurait pu donner â son premier songe d'amour mélancolicjue et pur;

Elle était en grand deuil, et l'effet du contraste des couleurs relevait encore l'éclat naturel de ses éblouissantes épaules. Sa démarche était noble et simple, sa physionomie triste et gracieuse, et l'éinotion qu'elle éprouvait alors se trahissant par le léger mouvement de son sein et la difficulté de sa respiration, servait à compléter le sentiment d'intérêt et d'admiration qu'inspirait la présenùe d'une aussi ravissante créature.

Louis d'Amboise, vicomte deThouars, dont elle était la seconde épouse, s'était vu l'objet des soupçons de Charles YII et de ceux de son successeur. Deux fois il avait subi la sentence de bannissement et de confiscatioD ; deux fois son honneur, son pays et ses biens lui avaient été rendus. Lorsqu'il mourut , il était à la veille de voir lancer contre lui un

troisième arrêt de proscription. Mais la

tombe ne l'abrita pas contre la justice ou la

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yengeànce du roi. QuiËlqueê papiers, saisis chez lui après sa mort, ayant paru aux agens de Louis XI de suffisantes preuves de la culpabilité du défunt , le roi confisqua à ion profit rhéritage de ce vassal infidèle et dépouilla sa veuve de tous les biens qu'il lui avait laissés. Ce n'était pas tout , et la mémoire de Louis d'Âmboise fut publiquement entachée de la souillure de rébellion et de félonie.

La grâce que venait solliciter la belle veuve n'était point la t^estitution de sa fatlune; ce qu'elle demandait, c'était la réha^ faiUtaiion de la mémoire de celui dont elle avait porté le nom et partagé la destinée; c'était de l'honneur pour le souvenir de son époux.

Ce fut l'abbé de Saint-Jean qui exposa au roi l'objet de la supplique de la dame dû HonsoreaUé Louis écoutait l'abbé d*itn air sombre; ses sourcils épais se rapprochèrent l'un de l'autre en s'affaissaut dur ses yeux, ses lèvres se gonflèrent , ses narines s'ouvraient,

urois » ET u BimÉDicTiii. 467

^uiLde 868 doigts s'appuyaient, en l'excitant, sur une des très saillantes protubérances que son crâne formait derrière le haut de l'oreille.... et sa réponse se faisait attendre.

Un air de noble pitié et d'impatiente sollicitude se peignait sur tous les visages des assistans ; mais la figure la plus émotionnée était, sans contredit, celle du duc dé Guyenne, qui portait d'avides et d'inquiets coups d'œil et sur Colette et sur son frère. La belle suppliante leva enfin les yeux sur le silencieux juge, sa pâleur s'augmenta jusqu'à approdier d'une teinte livide ; s'approchant du roi entraînée par un mouvement involontaire , elle se laissa tomber à genoux sur la première marche du trône et joignant, ses blanches mains tendues vers celui qu'elle implorait :

— t Oh ! mon très gracieux souverain ! dit^ elle de sa languissante et douce voix qui résonna sur plus d'un cœur, dans un jour aussi solennel, donnez à l'ombre de mon époux une part dans votre auguste clémence. »

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La jeune femme , toujours ioclioée , attendait; don arrêt , et deux larmes tremblaient dans ses longs cils entrelacés.

— c( Madame, dit enfin le roi après aYoir passé un rapide examen des physionomies qui l'entouraient et s'être arrêté un instant à parcourir le visage ému du prince Charles, madame , nous aurions voulu , pour honorer une circonstance aussi heureuse que celle de la présence de notre bien-aimé frère, ne le rendre témoin aujourd'hui que d'actes de clémente justice; mais notre devoir de roi ne nous permet pas d'écouter , en ce moment, le désir que nous aurions de vous

être favorable, et nous impose la tâche pénible de refuser la requête que vient de nous adresser, en votre nom, notre fidèle serviteur

le révérend abbé de Saint-Jean-d'Angely. >

Un bruit sourd , celui d'un murmure unanime et spontanément étouffé , parcourut la vaste salle du conseil.

— < Sire, s'écria Colette, Louis d'Âmboise est mort, et je ne demande grâce que pour

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sa mémoire. Yivant , il fat accusé et condamné sons Une Êtussè aj^areoce de crime. Votre Majesté reconnut Terreur de ses soupçons, et lui rendit son auguste faveur; mais alors il pouvait se défendre pour en appeler de son arrêt, et maintenant.^.. Ah! Sire, le glaive des lois peut faire tomber sous ses coups la porte d«» Tasile où sô réfugie, un accusé vivant; mais ce glaive doit-il séparer les pierres d'un cercueil pour frapper au-delà celui qu'on dit coupable ? Si mon noble épcmz n'est pas descendu dans la tombe courbé sous le poids du déshonneur, pourquoi flétrirait-on aujourd'hui le nom qu'il portait al<Nrs qu'il comptait parmi les hommes? Ce n'est pas uil sujet coupable que vous avez mis au bah du royaume , Sire , mais un souvenir au ban de la postérité ! Grâce ! grAce ! pour l'ombre de qui mourut innocent !

— Innoc^it! reprit le roi en appuyant sur les mots avec l'affectation d'un amère dé^ dain ; les preuves du crime du sire d'Amboise sont évidentes ; et si la tombe a dérobé

470 louis XI n u BiifÉDicnif.

M personne an châtiment qu'il méritait, son honneur restut , et c'est sur la renommée du mort que la justice a dû faire retomber la peine qui n'avait pu atteindre le crimmel Tiyant!

— Que Votre llajesté considère , ajoutsi la suppliante d'un ton plus fin*me , que tout se trouve pour maifkcep la faute de moti noMe époux du côté de Taccnsation et rien décelai de la défense ; que je ne viens pas redemander les biens et les honneurs qui furent mon par* tage, non, rien pour moi : la veuve peut supports d'être déchue du rang où fîit {dacée réponse. Mais qu'au nom de tout ce qui est le plus cher au cœur d'un chevalier , que le tombeau de celui qui fut mon époux soit pur d'outr^^ et d'igncmiinie l

•~ Madame, répliqua le sourciUeux monarque, je vous Tai déjà dit , je ne puis vous accorder l'objet de votre demande. Avant d'écouter la pitié , je dois entendre la justice. Un exemple sévère des 1ms étouffe plus d'une velléité de crime , et il existe , nous l'espé--

LOUIS XI IT Ll lÉNÉDICTlM. 4?!

rons du moins pour le bien* de notre

royaume , plus d'un chevalier qui s'enquiert dans Texamen de sa conscience ce que la postérité dira de lui et qui ferait , sans regret , le sacrifice de son existence à la pureté de sa mémoire, La juste souillure de celle du sire d'Amboise est une leçon dont nous ne poU-* irons consentir à perdre les fruits à venir , en les arrachant , lorsqu'à peine en est*U sorti de la tige qui les porte f

— Comte de Dammartin , reprit la damé de Monsoreau en se retournant vers le seigneur de ce nomi, vous dont la noble épouse supporta rhumiliation qui m*aecable , lors^ ^'inutilement prosternée comme moi aux pieds du royal juge que j'implore en vain, «lie vint, dans sa noble indigence, rede^ mander votre honneur qu'une injuste condamnation vous avait enlevé, au nom de TafiRront qui rejaillit sur elle, comte, intercédez pour moi. . . .

— £^ence, Dammartin, s'écria le roi avant que le comte , à qui le réveil d'un tel

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souvenir fit monter, le sang au visage.et crispa tes veines , e;|!^t pu prendre la parole. ... si-: lence. Ne rappelez pas ce que votre noble conduite i^ous s^ fait oubUer , ne p^wlez ni de l'offenae ni de la pçine. Tous vous êtes trop bien justifié pour qu'il vous sfouvieiine de Taccusation. Et vqus , dame de Thouars» nç prolongez pas davantage d'inutiles instances; abbé de SaintiJe^n , reconduise? madame.

— Mon frère , bégiiya le duc de Guyenne , au nom 4e Ffimitié fraternelle qui règne entre nous , que la prièrç de madame* • . •

— Non , Charles ! se hâta d'interrompre Louis : croyez à mon regret de ne pouvoir vous donner un pareil gage de notre franche amitié. Vous aveap encore besoin d'apprendre que , pour les princes à qui Dieu lui-même a remis le droit de juger les autres hommes , il est de certaines causes en faveur desquelles ils ne peuvent , qudi que soit le désir de clémence qui les presse au cœur, dérider le front de la loi sans danger pour l'état qu'ils gouvernent. Yqus prendrez Jà-dessus plus

d'une leçon , mon frère , et tous finirez par le sayoir, comme il a plu à la Providence de nous l'enseigner. Madame , continua-t-il , veuillez vous retirer.

— J'obéis, Sire; mais si Votre Majesté a repoussé la requête que j'ai eu l'audace de porter au pied de son lit de justice , je la prie de me pardonner la hardiesse du vœu que jelTorme pour elle. Puisse la postérité recueillir, noble et pur le souvenir de Louis de Yalois ! Adieu , 3îi*e- '

L'abbé la sqivit hors de la salle. Il se fit un moment de silence après son départ; et le roi frappant légèrement sur l'épaule de son frère absorbé dans l'émotipn qui l'agitait:

— c Eh bien ! prince , lui dit41 avec un de ces sourires d'ironique insouciance qui vous ramène de quelque brûlant songe d'âme à la plus froide et la plus pâle réalité , votre appétit gascon dédaigne-t-îl assez nos mets tourangeaux que vous ne pensiez pas seulement que voici qu'on nous attend dans la salle du banquet ? Allons , messieurs , trêve

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aux affaires pour aujourd'hui ; ne nous occo* pôns plus que de faire gaiement les honneurs à notire bien-aimé conyiye , et tâchons que la pétillante liqueur de Champagne lui fasse

La plume qui traça les chapitres ci-dessus et dont le dernier est resté inachevé s'est brisée , quoique forte , sous les doigts de la mort. La mienne ne doit point et ne saurait terminer ce que cette plume si habile avait commencé. Je me contenterai seulement d'indiquer, ou à peu près du moins, les situations des chapitres qui devaient suivre.

(Eiposë da plan de la fin da chapitre Inachevé de la Supplique,)

Louis XI , à qui la cause de l'teioCion du duc de Guyenne n'était point échappée, lors-

(i) Quoiqu'on devine facilement la fia da dernier mot, Je n'ai point foula l'adierer.

que ce prince le supplia d'avoir égard à la prière de la belle yeuve , avait compris Favantage qu'il en pourrait retirer. • • L'amour dans ce jeune cœur absorbait la politique , et Charles, occupé de plaire à Colette de Monsoreau qui , par les charmes de sa personne et lés agrémens de son esprit (i), ne pouvait manquer de le captiver , ne s'occuperait pas de conspirer contre lui. Il ne s'agissait que de chercher, parmi ses créatures , celle qui aurait assez d'adresse pour mettre le duc et Colette en relation. . . L'abbé de Saint-Jeaa-d'Angely s'offre à sa pensée; ce qu'il a fait pour ce moine l'assure de son dévouement. Il donne aussitôt l'ordre à Olivier de lui amener Faure de Yersoi^ lorsque le festin sera fini , à l'heure où il a l'habitude de se retirer dans son appartement pour prier.

(i) Coletle n'était pas que belle , elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit ; elle était en même temps poète, peintre et bonne musicienne.

(EiposiS da plan du chapitre YI qui devait faire partie deZ^^uû XJ

et ^Bénédictin,)

Vï

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