MES PROCÈS
Il n'est point permis à l'écrivain qui se voue à la défense des vérités, de la morale, et des principes de la liberté publique, de passer inaperçu au milieu des troubles^ civils ; il a pour ennemis naturels tous ceux qui s'agitent dans l'ombre qu'il éclaire, tous ceux qui vivent des préjugés qu'il attaque, tous ceux qui profitent des crimes qu'il dénonce: sans doute il doit se trouver trop heureux, après avoir soutenu pendant vingt -cinq ans cette lutte inégale de la raison contre cette foule d'intérêts et de passions que sa voix effraie, de ne figurer en définitive, dans la plainte commune, que pour une année d'exil volontaire, et qjuelques mois de détention dans les prisons d'Amiens, du Bon- Fils à Lille, et dans celle de Sainte-Pélagie à Paris.
S'il est vrai qu'au milieu de tant de victi-
iv PRÉFACE.
mes innocentes, que je vis tomber autour de moi, je fus souvent exposé au péril qui les menaçait; si je me vis, sous les cinq ou six régimes où j'ai vécu, appelé à la barre des tribunaux, je triomphai du moins des plus graves accusations qui tombèrent sur moi des sommités sociales, et je n'expiai le courage de ne jamais trahir ma pensée, de ne Jamais transiger avec ma conscience, que par des inquiétudes personnelles, des sacrifices de fortune, et des emprisonnements dont le souvenir n'a rien de pénible pour moi.
Les oscillations révolutionnaires m'ont porté d'un tribunal à un autre, toujours innocent et coupable tout à-la-fois: tant la politique, étrangère à la morale, a perverti dans tous les temps les idées du juste et de l'injuste! Ce serait une histoire bien philosophique et bien curieuse que celle des tribunaux en France, à toutes les époques de nos annales : opinions variables d'une session à l'autre; jugements en sens divers sur le même fait ; arrêts de la même cour qui se détruisent mutuellement; sentences qui noircissent, sentences qui blanchissent tour-à-tour les mêmes actions : jamais ^lus de preuves n'ont attesté la légèreté cruelle de