‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 34 sur 72 · K** VII. [26 AVRIL · texte numérisé non relu

K** VII. [26 AVRIL

VIP CONSOLATION.

Forsan et hœc olim meminisse juvabit.

Il est bien digne de remarque que l'histoire ramène sous des noms différents un événement tout-àfait semblable à deux siècles de distance, et il est honorable pour les femmes que cet événement soit un trait d'héroïsme conjugal. Voici comment une ancienne chronique rend compte du dévouement de la femme de Grotiiis.

« Le très illustre Grotius fut tiré de geôle et souf- « france par le conseil et industrie de Marie de Re- "gelsberg, sa femme légitime. Elle avait fait cette « remarque à propos d'un grand coffre rempli de « livres et linge , lequel allait et revenait de Lou- «vestein à Gorcum, et de Gorcum à Louvestein, « que les geôliers avaient perdu la constance de «l'ouvrir, visiter, et fouiller, ainsi qu'ils faisaient « d'abord. Sur quoi elle conçut le dessein de faire

« entrer son mari dans ladite malle , après lavoir *« bien dextreraent forée et percée de trous faits au « villebrequin pour qu'il pût mettre de ce côté sa « tête et respirer l'air du dehors.

« Grotius donna les mains à cette fourbe, se mit « dans le coffre, et fut porté sans embarras aucun à « Gorcum , chez un sien ami qui le garda et recela " bien quelque temps ; puis il alla à Anvers et passa « aisément par-tout , une régie de menuisier à la " main, et portant le costume de son état.

« Cependant la femme prétendait que son mari w était bien malade et qu elle le soignait elle-même a dans sa prison , et soutint ainsi cette comédie jus- « qu'à ce qu'il n'y eût plus moyen de le recouvrer. u Alors se jnit à dire aux gardes , se moquant d'eux «et les narguant: Oui-dày les oiseaux ne sont plus « dans la cage! Grande rumeur parmi les juges qui « d'abord voulurent procéder criminellement contre « elle j voire même plusieurs opinèrent à la tenir en «prison perpétuellement en place de son mari; « mais par la pluralité des voix cette belle héroïne « fut acquittée et louée de tout le monde. »

Ne croit- on pas lire l'histoire de madame de Lavalette? avec moins d'intérêt cependant; car il ne s'agissait pour Grotius que d'abréger le temps de sa prison , et lechafaud de M. de Lavalette était dressé. Si le fond de ces deux aventures est le même, combien les suites en furent différentes! La femme

de Grotius trouva dans la liberté qu elle avait rendue à son" époux le bonheur et la gloire du reste de sa vie. Quand madame de Lavalette, revit son époux, l'effort de son courage avait brisé sa raison, et sa p^sée absente ne lui laissait pas même la consolation de reconnaître l'objet de son héroïque dévouement.

Une partie de l'histoire de l'Europe est ensevelie dans ses prisons : c'est un ouvrage qui manque , et qui serait d'un intérêt extrême. Les régnes de Louis XIII , de Louis XIV , et de Louis XV, se trouveraient presque tout entiers dans les Annales de la Bastille.

Le duc de Guise, devenu maître de Paris en 1 588, s empara de la Bastille , et nomma Bussy-le-Clerc gouverneur de cette prison d'état : ce Bussy, procureur au parlement , conduisit lui-même à la Bastille tous les membres de cette illustre compagnie, laquelle refusait de délier les Français, en faveur de Guise , de leur serment d'obéissance à Henri IIL Présidents et conseillers en robe rouge, réduits à la demi'pistole, furent mis au pain et à l'eau : une semaine de ce régime épuisa leur constance et leur fidélité.

Henri IV se contenta d'y faire mettre le trésor public. En ï 790 on trouva dans un des cachots de la Bastille un exemplaire complet de Y Encyclopédie, qu'on y tenait enfermé et lié avec une chaîne depuis vingt-cinq ans.

SOUVENIRS DE PRISON. Sy

On sait quïl existait à Bicêtre , avant la révolution, quatre cachots noirs, infects, humides, de six pieds de long sur quatre de large ; véritables foyers de mort où l'air entrait avec peine par des ouvertures obliques , et où la flamme des torches s éteignait faute d'aliment: soixante livres de chaînes pesaient sur les malheureux que Von descendait vivants dans ces tombeaux. A son avènement au ministère , M. Necker fit mettre en liberté le seul condamné qui eût survécu deux ans à cet affreux supplice : le ministre était présent à la sortie de ce prisonnier. Remonté à la surface de la terre, cet infortuné chancelait à chaque pas comme un homme pris de vin ; un mot du ministre témoigna qu'il s'y troinpait: « Hélàs! monsieur, lui dit l'infortuné, il y a deux ans que je n'ai bu que de Veau fétide ; c'est l'air pur qui m'enivre. »

Le pacifique cardinal de Fleury, dans la seule affaire de la bulle ^ a signé trente mille lettres de cachet.

Combien de pères déshonorés après une vie infâme se sont portés accusateurs de leurs fils pour quelque désordre de jeunesse, et ont obtenu contre eux des lettres de cachet! combien de femmes impudiques se sont débarrassées de leurs maris par les mêmes moyens! M. de Saint-Florentin a eu pendant quinze ans le monopole des lettres de cachet. Bacon, qui aurait pu se donner pour exemple,

assure qu'il n y a point de fortune possible sans persécution. Il faut, disaient les Romains, manger le serpent pour devenir dragon {Serpens nisi ser-pentem comederit non fit draco);et cependant combien d'exceptions à cette règle! cpie de persécutions n'ont eu pour suite que leurs propres peines !

Je ne sais à quel prisonnier de Sainte-Pélagie on doit cette maxime que j'ai trouvée inscrite sur un des murs du corridor Rouge:

Pour connaître un homme, condamnez-le à un mois de prison s'il est heureux, et à un mois de prospérité s'il est pauvre.

— Je voudrais qu'au même instant on pût savoir ce qui se passe dans !e cœur des hommes qui habitent deux sortes d'édifices, les palais et les prisons : on verrait de quel côté se trouveraient la bassesse dans l'orgueil, l'ambition dans l'oisiyeté, le désir le plus immodéré de s'enrichir sans travail , l'aversion la plus profonde pour la vérité ; la flatterie, la trahison, le mépris des devoirs de citoyen, la haine de la vertu, l'amour du vice, le ridicule versé sur tout ce qui est bon , juste , honnête. — « Dans les palais, » répond Montesquieu , à qui j'emprunte ces lignes. Il ajoute : « C'est là, dans tous les lieux et dans tous les temps , le caractère des habitants des palais. » Tout président à mortier qu'il était, ce Montesquieu, il faut en convenir, était un bien grand philosophe.

LE CORRIDOR ROUGE. Sq

^" VIII. [27 AVRIL i8?3.]

VHP CONSOLATION.

. . . Les cœurs opprimés ne sont jamais soumis. Voltaire.

Est etiam ubi projèctb damnum prœstet facere

quàm lucrum.

Plaute, les Captifs.

Il y a telle circonstance où la perte est un avantage.

On a dû créer un mot pour qualifier des actions que Fautorité voulait punir, et qu'aucune loi ancienpe ne pourrait atteindre. C'est ainsi qu'on appelle délits politiques quelques passages , quelques phrases, ou même quelques mots d'un livre, où des jurés, peseurs de l'intention, verraient ou croiraient voir une censure, par allusion, des actes du ministère ou de la conduite des ministres ; la tendance présumée d'un écrit vers des doctrines politiques qui ne sont pas ou qui ne sdnt plus celles du gouvernement; des acclamations qu'il eût été absurde de

6o LE CORRIDOR ROUGE.

dénoncer comme des cris séditieux. C'est pour la répression de ces délits de circonstance qu'une loi de circonstance elle-même a investi les tribunaux du droit d'en connaître, et d'appliquer à leurs auteurs les peines portées par le code contre les escrocs et les voleurs.

Lorsqu'il fut question Tannée dernière d'ajouter cette loi au recueil de vingt-cinq ou trente mille autres qui nous régissent (indépendamment des vingt-quatre volumes in-folio d'ordonnances royales auxquelles on a recours au besoin) , les inconvénients de cette mesure législative furent signalés à la tribune; les infatigables défenseurs des libertés nationales, MM. B. Constant, Foy, Manuel, Girardin, objectèrent qu'il fallait au moins s'expliquer sur cet emprisonnement dont on menaçait les auteurs de délits politiques, et que la chambre ne voulait certainement pas qu'o6 les assimilât, par la nature de la punition, avec des hommes pervers, rebut de la société, qui peuplent les prisons. Plusieurs des honorables membres du côté droit, M. de Serre luimême, parurent s'offenser d'une pareille supposition. La destination spéciale d'un local séparé, dans une prison commune, ne semblait pas devoir établir une ligne de démarcation suffisante ; il fut à-peuprès convenu qu'une maison particulière ( on alla jusqu'à nommer l'hôtel Bazancourt) serait affectée aux condamnés de la politique. En attendant que

LE CORRIDOR ROUGE. 6l

les dispositions nécessaires aient été faites, le cor^ ridor Rouge de Sainte-Pélagie devait leur être exclusivement consacré. On nous a fourni l'occasion de nous assurer par ifous-mêmes de la manière dont ces promesses parlementaires ont été remplies; les premières lignes de cette description suffiraient pour le faire connaître.

Le corridor Rouge se compose de vingt-trois cellules (je suis déterminé à ne point prononcer le nom de cachots)] toutes sont occupées, le plus grand nombre par deux personnes, et cependant il ne se trouve en ce moment dans ce corridor que treize détenus pour délits politiques : on en conclura sans doute qu'on a jugé à propos d'y introduire des condamnés d'une autre espèce, mais du moins que chacun des détenus de la première catégorie a la jouissance exclusive des huit pieds carrés que l'on appelle sa chambre ; cependant il n'y a de vrai que la première partie de cette conclusion.

Il est six heures du matin , j'entends rouler mes verrous , et je puis me promener dans notre corridor. J'en vois ouvrir successivement toutes les portes, et je m'amuse à observer les détails du lever des prisonniers, moins somptueux , sans doute, mais peut-être plus gai que celui des Tuileries. La vieille laitière arrive : chacun vient rempUr, d'un lait éclairci par l'eau de la Seine , un vase d'une terre moins précieuse que celle que l'on colore à Sèvres ;

Gi LE CORRIDOR ROUGE.

de tous côtés les petits réchauds s'allument , le lait et le café bouilloilnent ; quelques prisonniers déjeunent; d'autres, la pipe à la bouche, arpentent le corridor à grands pas d'un aîr sinistre ou rêveur; ceux-ci jurent, ceux-là chantent, et la chanson qu'ils fredonnent indique presque toujours l'idée dominante qui les occupe. Si cette observation est vraie, il suffirait peut-être de dire que les refrains patriotiques de notre célèbre Béranger sont presque les seuls que j'aie entendus pendant mon séjour à Sainte- Pélagie, pour faire connaître le caractère et l'opinion de mes compagnons d'infortune : mais quelques uns d'entre eux se distinguent par de si nobles traits, par des qualités si brillantes, que je ne puis me refuser au plaisir de tracer leurs portraits tandis que j'ai le modèle sous les yeux. Avant de m occuper des personnes, jetons encore un coup d'œil sur leur habitation.

J'ai dit que chacune des chambres était trop petite pour y loger sainement un prisonnier, quand la saison ne permet pas d'en tenir la fenêtre ouverte; combien le séjour doit en être insupportable quand on y place un second lit, ce qu'on appelle doubler un homme en termes de prison î Rien de plus hideux que l'aspect de ces cellules dans leur état primitif : quatre murailles nues et sales, fermées d'une porte surchargée de serrures et de verrous énormes, éclairées par une petite fenêtre carrée, dont les barreaux

épais forment une espèce de rideau de fer qui intercepte une partie des rayons du jour; pour meubles (à moins d une autorisation spéciale pour vous en procurer dautreè à vos frais) un lit de sangle, sous le nom technique de pistole^ une paillasse, une mauvaise couverture , et une espèce de seau dont je dois laisser deviner l'usage nocturne : tel est l'aspect que présente la plus grande partie de ces cellules dont quelques unes offrent un coup d'œil moins repoussant, grâce à l'industrie ou à l'aisance du prisonnier qui les habite.

Historien exact, je dois dire qu'une des cellules de ce corridor contraste de la manière la plus complète et la plus inattendue avec toutes les autres ; c'est celle qu'occupe le lieutenant Gustave L. de B. Si l'on pouvait oublier l'antichambre qui vous y conduit, on croirait entrer dans un boudoir de la Chaussée-d'Antin.

Un de ces rideaux qu'on appelle portière chez les grands seigneurs recouvre l'odieuse porte aussitôt qu'on est entré. Un lit, en forme de divan, décoré avec autant de goût que d'élégance, occupe le fond de cette jolie chambre à deux croisées, que tapisse un papier-moussçHne bordé d'une guirlande de roses; un superbe piano d'Érard fait face au divan ; plusieurs tableaux et des portraits de femmes charmantes, dont je crois avoir vu errer quelquefois un des modèles dans ïe sombre corridor, se

répètent pour le plaisir des yeux dans les glaces qui occupent deux des panneaux de la chambre et en doublent la grandeur ; des rideaux de soie pourpre qui drapent les croisées , et des fleurs dont la tige s'élève le long des barreaux, achèvent de dérober aux regards tout ce qui pourrait ramener à l'idée d'une prison.

On pourra s'étonner d'un luxe si complètement étranger aux lois somptuaires en vigueur dans le corridor Rouge, et déjà le mot de privilège est sorti de la bouche de mes lecteurs ; je me hâte donc de prévenir tout soupçon défavorable à l'impartialité du concierge de la maison, en prévenant que le lieutenant Gustave, bien qu'habitant du corridor Rouge, n'y est détenu à la requête d'aucun procureur du roi , et que ses créanciers seuls l'y retiennent. J'aurai l'occasion de faire connaître, dans la suite de ce chapitre, par queUe circonstance particulière on a fixé son domicile dans un corps-de-logis séparé de celui qu'occupent les autres débiteurs.

Petite biographie des détenus du corridor Rouge,

Il en est de la prison comme d'une traversée en mer ; un mois de cohabitation forcée dans une étroite enceinte vous apprend à connaître d une manière plus intime des compagnons d'infortune ou de voyage que n'auraient pu le faire dans le monde

dix ans de rapports habituels. En général on aime à parler de soi, c'est ce qu'on sait le mieux, comme dit M. Necker ; et quand on en trouve un prétexte aussi naturel que celui de prouver l'injustice du traitement que l'on éprouve , on cède volontiers à une tentation que chaque jour alimente et renouvelle. Celui qui recueille de pareilles confidences courrait le risque de n'avoir à faire que des panégyriques, s'il ne tenait aucun compte des commentaires particuliers qu'une bouche plus impartiale manque rarement de lui fournir : j'ai eu ce double avantage ; les hommes dont je vais parler ne sont encore pour la plupart qu'à l'entrée de la carrière ; je ne les juge que sur leurs premiers pas , et j'oserais néanmoins assurer que le r^ste de leur vie ne démentira pas les nobles espérances que la plupart ont fait concevoir.

Je commence par M. Magallon ; son infortune a marqué sa place dans cette petite biographie.

Magallon (Dominique), né à Bagnols, a fait ses études successivement aux lycées de Nîmes, de Grenoble, de Toulouse, et d'Aix, où il a laissé la réputation d'un homme de mœurs aimables et d'un esprit distingué. L'amitié lunit dès l'enfance à M. Victor Augier, avocat à Valence et gendre de M. Pigault-Lebrun : ces deux jeunes gens, que dominait également la passion des lettres, eurent en-

EllMITE EK PRISON. ^

semble Fidée, en i8i4, de fonder une académie de poètes méridionaux, sous le nom de Société des Troubadours réunis de Vaucluse. Cette association fut reconnue du gouvernement. Dans les premiers cahiers de ses productions que M. Magallon publia, on avait remarqué , parmi des poésies agréables , quelques morceaux pleins d'énergie qui annonçaient dans leurs jeunes auteurs cet amour brûlant de la patrie et de la liberté que MM. Magallon, Augier, Barbaroux, et Barginet, principaux membres de cette société, ont manifesté depuis avec plus d'éclat.

Les Troubudours réunis sont maintenant dispersés ; la plupart ont quitté leur poétique patrie , et quelques uns, à la première fleur de l'âge, jouissent déjà des honneurs de cette persécution que la haine puissante réserve pour l'ordinaire aux talents consommés.

M. Magallon, dont le caractère se forme de l'assemblage de toutes les vertus civiles et domestiques , a déjà fait preuve d'un talent poétique très distingué : sa manière se rapproche de celle de Parny. Douée d'une sensibilité vraie et d'une imagination vive, son ame s'ouvre facilement aux douces inspirations d'un génie heureux et facile.

Conduit à Paris par un désir impatient de gloire, si naturel à la jeunesse et au talent, M. Magallon venait de contracter un heureux mariage et sentait la nécessité de se faire un état de la littérature : il

avait acquis la direction de l* Album, journal littéraire dt)nt le succès de vogue ne tarda pas à exciter la surveillance des commis à la douane de la pensée. L'Album attaquait sur-tout avec force une secte indestructible, dont la colère des peuples et des rois croyait avoir fait justice, et qui s'efforce de ressaisir dans lombre le sceptre monacal que la philosophie arracha de ses mains.

Telle fut, sinon la cause des malheurs de M. Magallon , du moins le prétexte d un traitement dont la férocité sans exemple ne pourrait rester impunie sans attester l'oubli des lois, et le triomphe de l'arbitraire.

M. Magallou fut arrêté comme propriétaireéditeur de £ Album. M. Dumesnil, l'un des hommes les plus courageux et les plus spirituels d'une époque si fertile en esprit et en courage, se reconnut auteur des articles dirigés contre cette association mystique où il croit retrouver l'esprit et les "principes des fils de Loyola. M. Dumesnil fut condamné à un mois et M. Magallon à treize mois de prison: c'est pour le fait de cette condémmation que ce dernier avait été transféré à Sainte-Pélagie, où il partageait l'étroite cellule de son jeune ami M. Barginet, de Grenoble.

Le 2 1 avril , jour même de notre entrée à Sainte- Pélagie, nous avions été reçus par cet excellent jeune homme , et nous comptions au nombre des

consolations que nous pouvions trouver dans ce séjour le plaisir de nous y rencontrer avec lui. Le lendemain, à cinq heures du matin, M. Magallon est arraché des bras de son ami , et on lui apprend qu'il va être transféré dans l'ignoble prison de Poissy . Il recueille toutes les forces de son ame , serre son ami contre son cœur, et descend entre les deux guichets où l'attendent des gendarmes qui s'emparent de lui.

Crôira-t-on que le fait qu'il me reste à raconter se f oit passé en France , dans un pays renommé pour sa civilisation, sous un gouvernement constitutionnel , chez un peuple fier de ses lois et de sa liberté dont il parle sans cesse? Croira-t-on qu'un jeune homme de caractère et de mœurs irréprochables, puni avec une extrême sévérité pour un délit dont il avait pu ne pas soupçonner l'importance , qu'il n'avait aggravé par aucune résistance, par aucun murmure, ait été enchaîné avec un forçat couvert d'une lèpre hideuse , qu'il ait été contraint de tra- ViBrser Paris à pied, et de faire en cet état une route de sept lieues avec un misérable qui n'a pas cessé de faire retentir sur son passage le cri de Vivent les galériens! qu'arrivé à Poissy, mourant de honte et de désespoir, M. Magallon ait été revêtu de la livrée du crime, contraint aux mêmes travaux , aux mêmes privations, à la même vie enfin que les malheureux enfermés dans cette sentine de vices et de corrup-

tion ? Ce fait est vrai ; il est attesté par les bouches les plus pures, par des témoins irrécusables ; il soulève Tindignation générale, mais lattention publique esjt (détournée par des fêtes, et M. Magallon reste à Poissy.

Rapprochons du moins dans cet écrit deux amis si cruellement séparés.

Barginet ( Alexandre ) , né à Grenoble , élève national du lycée de cette ville, et maintenant âgé de vingt-cinq ans, débuta àquinze ans et demi dans la carrière des lettres. Quelques avantages obtenus sur les Autrichiens qui entouraient Grenoble en 1.8 1 4 enflammèrent la jeune imagination du petit lycéen; il improvisa, dans la nuit même qui suivit ce succès, sous le titre les Autrichiens à Monimeillant, une petite pièce en vaudeville, dont la représentation, ordonnée par les autorités civiles et militaires, fut reçue avec transport par les compatriotes de Barginet qui le demandèrent à grands cris. L'enfantauteur fut amené sur la scène , où le public lui prodigua tous les genres d'encouragement et de félicitation.

Depuis ce moment Barginet s'occupait de littérature et avait commencé des études sérieuses que vint interrompre le retour de l'île d'Elbe. Une particularité singulière, et d'autant plus remarquable qu'elle se rattache au plus grand événement du siècle, c'est

•yo LE CORRIDOR ROUGE.

que le jeune Barginet , sur la route de Lamure à Vizille, eut avec Napoléon une conversation de quelques minutes, dans laquelle le petit écolier donna à l'homme des prodiges , comme lavait baptisé M. de Fontannes, des renseignements topographiques qui déterminèrent Napoléon à se rendre le soir même à Grenoble.

Barginet suivit l'empereur à Paris (qu'on n'oublie pas qu'il n'avait que seize ans alors); il y reçut un brevet d admission à l'école militaire de Saint- Cyr, comme élève national, et fut même dispensé de fournir le trousseau, formalité jusqu'alors indispensable ; mais il préféra entrer dans le régiment des flanqueurs corses venus de 111e d'Elbe avec Napoléon : il y fit la terrible campagne de 1 8 1 5 , et fut blessé à Waterloo.

M. Barginet, arrivé à Paris, en 1817, pour y reprendre le cours de ses études , publia successivement plusieurs écrits qui tous attestent un esprit indépendant, un cœur noble, et un talent flexible. Je citerai ceux qui ont obtenu le plus de succès :

La Guerre de trois jours ^ poëme en trois chants, à l'occasion de l'affaire de M. Bavoux ;

Généalogie critique et littéraire des maisons de Croï'Chand et de Crot-d' Havre;

La Nuit de Sainte-Hélène;

L Apocalypse de 182 1 ;

LE CORRIDOR ROUGE. yr

De la reine <t Angleterre et de Napoléon Bonaparte, tous deux morts d'un cancer à [estomac; ^ Considérations politiques et religieuses sur l'émancipation des Grecs.

La dernière brochure, publiée par M. Barginet, a pour titre : Histoire^véritable de Tchen^Tchéou^i, mandarin lettré. Elle offrait sous des noms chinois l'histoire d'un ministre aujourd'hui disgracié et des personnages qui ont eu le plus de part à son administration.

C'est pour la publication de cette satire allégorique que M. Barginet à été condanmé à quinze mois de prison et à trois mille francs d'amende.

Conduit à Sainte-Pélagie, c'est dans le corridor de la Détention qu'il a vu s'écouler les cinq premiers mois de sa captivité ; il fut forcé d'y revêtir le honteux costume réservé aux malfaiteurs , et réduit à boire l'eau fétide , à manger le pain noir, que l'on accorde aux prisonniers.

M.Barginet a enfin obtenu la faveur de descendre dans le corridor Rouge ; il s'y occupe d'un recueil de Traditions dauphinoises, qu'il a l'intention de publier sous le titre] de Montagnardes, Ce sont des petits poèmes en Jprose, dans le genre d'Ossian, , dont les sujets lui ont été fournis par l'histoire traditionnelle de son pays et qui ont été esquissés sur les lieux mêmes où se passe l'action. Il paraît que ce nouveau Macpherson , à l'aide de beaucoup de re-

cherches archéologiques et de quelques études de la langue romane, pourra parvenir à donner une idée de la poésie des AUobroges et des Foconces, anciens habitants des Alpes, qui , de même que tous les peuples des pays des montagnes, ont conservé jusqu'à ce jour quelque idée générale des mœurs primitives. Cet ouvrage est digne d'occuper l'imagination et la plume patriotique du plus jeune habitant du corridor Rouge.

Si l'on conçoit qu'à l'époque où nous vivons , les rigueurs delà loi sur la presse tendent à arrêter l'essor dés jeunes gens emportés par des idées de gloire et d'indépendance au milieu desquelles ils ont été nourris, on s'explique plus difficilement les sévérités judiciaires dont les honunes de l'âge et du caractère de M. Bonnin peuvent être victimes.

J.-B. BoNNiN n'a pas moins de cinquante ans; il çst né à Paris, où il a fait de fort bonnes études sous les professeurs les plus célèbres de l'époque. Il allait embrasser la profession de médecin lorsque les événements dé la révolution le jetèrent dans la carrière politique, où il se fit connaître par plusieurs ouvrages qui lui ont assigné un rang honorable parmi les publicistes. En 1 795 il publia ses Réflexions sur Montesquieu; en 1 798,83 Réfutation des systèmes des publicistes, ou Examen des causes de la société et du droit naturel; en i8o5, sa Manière d'étudier les

lois ; en 1 806 , une brochure sur le concordat et la loi organique des cultes.

Ce ne fut qu'en 1807 , à lage de trente-cinq ans, que M. Bonnin mit au jour ses Principes d administration publique; cet ouvrage, en deux volumes in-S"* , eut trois éditions dans le cours de deux années. Il fit paraître successivement un Traité du droit naturel de [homme et des nations, un volume in-8°; des Considérations politiques et morales sur les constitutions y un volume; Histoire de la révolution européenne, un volume in-8°. Sa Lettre à Volney sur les Eléments naturels de la chronologieet la doctrine sociale parut en 1820, et fut traduite en espagnol et en portugais par ordre des cortès, auxquelles il lavait adressée.

Ce fut en 1821 qu'il publia ses études législatives, composées de la réunion des Systèmes des publicistes et de la Manière d'étudier les lois, qui avaient paru plusieurs années auparavant, et auxquels il s'était contenté de joindre un morceau nouveau sur la Nécessité de [élude des discussions législatives dans les assemblées nationales de France, corome sources de la législation positive.

Ce dernier écrit amena M. Bonnin devant les tribunaux, où il se vit, avec surprise au moins, condamné à treize mois de prison et à trois mille francs d'amende, pour avoir porté atteinte à la morale religieuse dans un passage où il avait été amené

à parler des religions en elles-mêmes , et à leur opposer la morale pure et simple comme élément de la véritable politique. On aurait de la peine à faire entendre à M. Bonnin que les jésuites , du fond de leur tombeau, soient entièrement étrangers à l'arrêt qui le ruine et l'envoie passer treize mois en prison pour un écrit publié vingt-quatre ans avant sa condamnation. M. Bonnin , dont le nom n'est pas sans quelque rapport avec son caractère, est un citoyen paisible, inoffensif, un père de famille estimable, un écrivain instruit, laborieux, dont la conscience, la raison, la probité, ont constamment dirigé la plume, et cependant il est à Sainte- Pélagie ! Peut-être suis-je moins étonné d'y

trouver...

M. Marchand. Ce jeune homme, âgé de vingtcinq ans, riche, instruit, spirituel et modeste, a été condamné à six mois de prison pour le fait de lettres écrites aux jurés dans l'affaire de la Rochelle. 11 importe peu qu'il se soit conduit dans son procès avec une grandeur d ame dont il y a peu d'exemples ; qu'il ait pris sur lui seul toutes les charges d'une accusation à laquelle il pouvait, dit-on, rester étranger; qu'il soit dans sa prison un modèle de résignation, de bonté et de bienfaisance ; qu'on puisse citer de lui les traits les plus honorables : la justice n'avait rien à voir à toutes ces qualités de

son esprit et de son cœur ; elle avait à prononcer sur une action que la loi condamne , et dont M. Marchand s'est reconnu l'auteur.

Quant à M. Chaufard (Michel), élève en pharmacie, âgé de vingt-quatre ans, convaincu d'avoir crié de toutes ses forces Vive Manuel ! sous les fenêtres de ce députe, le 3 mars 1823 , j'avoue qu'il faut tout le respect que j'ai pour la justice, et toute la déférence que je porte à ses décisions, pour ne pas trouver un peu sévère la punition de huit mois de prison infligée à ce pauvre petit jeune homme, pour une action que je crois , en mon ame et conscience, d'autant plus innocente en elle-même, que je l'ai commise cent fois, et que je me sens toujours prêt à m'unir, de cœur et d'intention , à tous ceux qui crieront Five Manuel, vive la Charte, vive la France^ la gloire et la liberté!

Si j'ajoute aux cinq personnes que j'ai déjà nommées un autrejeunemanu^/î5fe % le libraire Lhuillier, dont la pénible situation doit exciter l'iDtérêt , et trois miUtaires ^ dont Féloge est ici dans toutes les

' c'est le nom qu on donne à Sainte-Pélagie aux jeunes gens condamnés pour le même fait que M. Chaufard. Je ne dois pas oublier de dire que deux autres manuélistes sont détenus dans le corridor de la Détention.

* Le colonel Maziau et MM. Robert et Gaillard, que l'amnistie prononcée par Charles X à son couronnement a récemment rendus à la liberté.

bouches et dans tous les cœurs , on connaîtra non pas tous les habitants du corridor Rouge , mais du nioins tous ceux qui s'y trouvent détenus pour délits politiques. Je ne veux cependant pas terminer cette petite biographie sans faire mention, comme je lai promis, dun de nos plus aimables commensaux, qu'une mesure particulière a séparé des prisonniers pour dettes , qui habitent un autre corpsde-logis.

Gustave L. de B. , ex-lieutenant de cavalerie et membre de la Légioti-d'Honneur , partit pour l'Amérique deux ans après le licenciement de l'armée de la Loire. De retour à Paris , et lancé dans un monde brillant, ou le goût du luxe, le penchant aux plaisirs, l'entraînèrent à des dépenses excessives, le désordre se mit bientôt dans ses affaires et lui fit accueillir tous les projets que des amis dangereux lui présentèrent comme moyen de les réparer ; l'un lui fit partager le plan d'une spéculation qui accéléra sa ruine, et l'autre, en l'initiant aux mystères du jeu de la Bourse, ouvrit l'abyme où s'engloutit bientôt la plus grande partie de sa fortune: sa perte consommée , ses amis l'abandonnèrent, comme c'est l'usage, et le livrèrent aux fureurs de ses créanciers.

Arrêté pour dettes en décembre 1820, il fut conduit à Sainte-Pélagie, et conçut quelques jours

après un projet d'évasion qu'il ne tarda pas à réaliser.

Gustave n'avait pas tout perdu : il lui restait un ami qui venait chaque jour le consoler dans sa retraite. Il le mit dans la confidence de son projet, et, grâce aux soins de l'amitié la plus active et la plus ingénieuse, le succès couronna son entreprise. Gustave parvint à s'évader de Sainte-Pélagie le 1 3 japvier 1821, par Un moyen qui ferait honneur à l'imagination de l'auteur dramatique le plus habile, et se mit à l'abri de toutes les recherches chez celui qui l'avait aidé à recouvrer sa liberté. M. S***, cet ami dévoué, redoubla de soin et de zèle pendant les dix jours que Gustave resta sous sa garde; mais celui-ci, craignant d'abuser de l'hospitalité généreuse qu'il recevait avec tant de reconnaissance , prit le parti de s'expatrier une seconde fois et de retourner' en Amérique.

Le jour même fixé pour son départ il s'était arrêté dans un café ; il lisait les papiers publics. Un de ses amis d'autrefois le reconnut, et l'appela par son nom. Ce nom, dont les journaux avaient retenti depuis quelques jours , frappa l'attention d'un de ces •misérables dont l'infamie est devenue la profession ; il suivit le fugitif, et , dès qu'il se fut assm'é du lieu où le lieutenant Gustave allait attendre sa chaise de poste, il courut en hâte à Sainte-Pélagie, et vendit pour deux mille francs au concierge de cette maison le secret de la retraite de son prisonnier, qui fut

arrêté de nouveau, au moment où il montait en voiture, et reconduit en prison.

Au bout d'un mois d une surveillance également incommode pour le concierge de Sainte-Pélagie et pour le prisonnier , celui-ci consentit à descendre au corridor Rouge , où il est établi dans tous les privilèges dont jouissent les détenus pour dettes

Quelques mois» après sa réintégration à Sainte- Pélagie , Gustave fit à ses créanciers des propositions qui furent assez bien accueillies ; déjà même il se flattait d obtenir sa liberté. Un seul écrou cependant effrayait ses espérances , c'était celui d une jeune et jolie créancière; elle croyait se venger ainsi de l'infidélité d'un aimable débiteur qui n'avait pas cessé d'être son esclave ; aussi lui adressà-t-il les vers suivants :

A la plus jolie des créancières.

En dépit de tout mon courroux,

C'est k toi que j'écris, mon ang^e;

Toi qui me tiens sous les verrous Pour me punir de cette erreur étrange Qui me fit te signer plusieurs lettres-de-change Et garder l'anonyme au bas des billets doux.

Dans mon a me flétrie, éteinte.

Le plaisir fait place aux remords.

Et j'ai lu chacun de mes torts

Sur chaque mur de cette enceinte.

Ah! fallait-il une contrainte

Pour te donner prise de corps?

LE CORRIDOR ROUCE. 76

La colère de madame A. F. ne tint pas contre cette réparation ; le lendemain elle se rendit à Sainte- Pélagie et signa la levée de l'écrou : on ne m'a pas dit à quelles conditions.

Mais les négociations entamées avec les antres créanciers n'eurent pas une aussi favorable issue, et Gustave prit dès-lors la résolution de ne plus sortir qu'au terme de la loi du séjour quinquennal. Voilà deux ans qu'il vit au corridor Rouge ^ partageant son temps entre la musique, la littérature, et la société de la plus aimable créancière.

J'avais besoin de faire connaître individuellement chacun de mes compagnons de captivité, pour être autorisé à dire qu'il est rare à Paris même de réunir dans le même salon des hommes plus spirituels, plus aimables et de meilleure compagnie, dans toute la force du mot.

Quelque certitude que j'aie acquise,par l'exemple de M. Magallon, des traitements odieux auxquels ils sont exposés, la place qu'occupe M. Franchet doit leur donner l'espérance d'un meilleur avenir :

Il connut le malheur et doit y compatir.

M. Franchet pourrait-il avoir oublié qu'il fut arrêté par ordre du conseil d'état le i5 février 181 1 , qu'il fut conduit à Sainte-Pélagie, et qu'il passa trois ans au corridor Rouge? Il est vrai qu'il n'était accusé que de correspondance secrète avec l'étran-

« cœur, n a pas besoin que je lui rappelle ces deux « vers :

aliéna negotia centum

Per caput, etc.

«Que d affaires! que de devoirs! que d ennui! « vous en avez par-dessus les oreilles (mille pardons « de me servir de cette expression vulgaire, mais « vous savez mieux que personne qu'il n y a pas « d'autre moyen de rendre le per caput et circa sau liant latus du texte latin). Pour moi, sire, qui n'ai « sur les bras ni la guerre d'Espagne, ni les minis- « très de France , ni ceux d'Angleterre, ni les ultrà, u ni la sainte-alliance ,ni les jésuites , je me crois et je « me trouve en effet plus libre qu un roi dont l'es- « prit, aussi vaste que profond, est forcé de mener « de front tant d'affaires à-la-fois , de concilier tant « d'inconciliables , de désunir tant d'inséparables , »( et de conduire une machine aussi compliquée sans « en briser les ressorts.

(c S'il y a quelque chose de paradoxal à soutenir « que je suis en prison plus libre que votre majesté « sur le trône, il est du moins certain que je suis « plus heureux. »

« Être heureux comme un roi! » dit le peuple hébété. Pauvres fous î au bonheur que fait la majesté?

J'étais trop bien lancé dans les hautes régions de la philosophie pour m arrêter en si beau chemin.

La plupart des hommes, me disais-je, n ont pas de mouvement qui leur soit propre ; le vent de lopinion , de la faveur ou de la disgrâce , les fait mouvoir en tous sens : c'est une armée dont la volonté n'est pour rien dans les évolutions qu'elle exécute.

Supposez quarante ou cinquante mille pauvres diables contraints d'aller courir quand ils voudraient rester chez eux; marchant, campant, décampant sans cesse; prenant des villes ouvertes ou fermées, des canons troués ou encloués : ces gens sont en prison comme moi ; car une prison est un lieu où Ton vous force de rester malgré vous , et de faire ce que vous ne voulez pas ; avec cette différence en ma faveur, que je pense bien ou mal et que ces braves gens ne pensent pas.

On a beaucoup trop médit de la sohtude, et je suis quelquefois de lavis de Scipion : Nunquàm minus solus quàm cum solus^ disait cet excellent homme , qui sut être un héros et un grand orateur, un homme de génie et un homme modeste.

Quels sont les grands moyens de la pensée? Le temps, la patience et la méditation : où trouve- t-on plus de temps qu'en prison? où s exerce-t-on mieux à la patience? où se forme-t-on mieux à la méditation? C'est en prison , suivant la parole sainte , qu'on apprend à employer le loisir de chaque minute. J'ajouterai que c'est en prison qu'on apprend à connaître les hommes....

.1 achève décrire cette dernière phrase, lorsque mon gardien vient me prévenir qu'on me demande au salon.

Cette interruption change le cours de mes idées, et je prévois qu'après avoir commencé ce chapitre par des réflexions sur la solitude je le finirai par des observations sur les visites.

Je rentre dans ma cellule, après avoir passé trois heures au salon. Je crois avoir déjà dit que ce qu'on appelait emphatiquement salon à Sainte-Pélagie est un parloir de cinq pieds plus bas que le sol d'une cour plantée d'arbres rabougris, qui prend à son tour le nom de jardin. Quatre murailles nues et sales , éclairées par quelques soupiraux, forment cette espèce de galerie , dont tout l'ensemble consiste en quelques bancs de bois vermoulu : c'est là que chaque jour, le jeudi et le dimanche exceptés, nous tenons notre cour plénière , qu'on nous pardonne cette expression en faveur de l'antithèse. D'ailleurs , si l'on vouloit y voir un mouvement d'orgueil, nous le justifierions en publiant la liste des courtisans assidus de notre captivité; on n'y verrait pas seulement des guerriers qui ont rempli l'Europe de leur gloire, de grands orateurs dont la tribune répète encore les accents, de nobles pairs, d'illustres étrangers, des médecins, des hommes de lettres, des artistes célèbres et des femmes charmantes; mais

on y verrait aussi , et sur les mêmes bancs , de bonnes gens, des artisans du quartier, à qui nous ne devons rien , et qui nous aiment assez pour perdre un temps précieux à venir nous rendre visite.

Je vais rarement à l'Académie, dont j ai pourtant l'honneur detre membre, et je n'avais pas le droit d'espérer que mes trente-neuf immortels confrères vinssent abaisser leur front académique sous les guichets de ma prison. Six d'entre eux m'ont donné ce témoignage personnel d'estime et d'amitié, et sont venus s'assurer par leurs yeux qu'on ne m'avait point envoyé à Poissy avec quelque galérien^ Et pourquoi non? Je suis de l'Académie : mais n'a-ton pas envoyé dans cette prison des malfaiteurs , M. Magallon et plusieurs hommes de lettres , qui seront probablement de l'Académie, lorsque nous n'en serons plus? Peut-être est-ce là le cas d'observer que l'illustre compagnie à laquelle j'appartiens est instituée , non seulement pour honorer les lettres , mais pour protéger ceux qui les cultivent , et que les persécutions dont ils sont l'objet ne devraient pas lui rester aussi complètement étrangères. Si l'Académie se flattait que ses membres fussent à l'abri du malheur qui a frappé le jeune Magallon , je l'enverrais tout entière en consultation chez tel homme de rpbe dont le nom mal prononcé fait toujours sourire sa femme ; il lui répéterait ce qu'il disait il y a quelques jours , avec cette intempé-

rance de paroles qui est le caractère particulier de son éloquence , « que la loi est ^ale pour tous , M qu elle ne fait point de différence entre ce qu on « appelle aujourd'hui délits politiques et ce qu'on « a de tout temps appelé délits infamants , et que par « conséquent la même peine peut être infligée à des « délits semblables. «

Mais laissons l'Académie, et, par une transition qu'on trouvera peut-être un peu brusque , parlons des femmes qui ne nous ont point abandonnés dans notre solitude; et, pour ne rien diminuer du mérite de leur sacrifice, disons d'abord que le plus jeune des deux prisonniers qu'elles viennent consoler par leur douce présence a vu s'accomplir soù dixième lustre. Après cette confidence on trouvera plus touchant le contraste de ce lieu d'horreur et de dégoût avec des femmes élevées dans toutes les habitudes du luxe et de la mollesse, qui viennent chaque jour s y enfermer quelques heures ; celles qui ne respirent que l'air embaumé des parfums et des fleurs , qui ne s'asseyent que sur l'édredon , dont les pieds ne foulent que de riches tapis, ne craignent pas d'affronter l'air épais et humide de notre salon souterrain, et de s'asseoir sur d'étroits bancs de bois, dont la dureté est le moindre inconvénient. J'insiste sur ces désagréments physiques, parceque ce sont les seuls auxquels les femmes atta-

chent elles-mêmes quelque prix , et dont elles veulent qu on leur tienne compte.

La conversation , dans ces assemblées pleines de charmes, n'est qu'un long commentaire de ces questions amicales : Comment votre santé se trouvé-telle du régime des prisons? que peut-on faire pour rendre votre position plus supportable? comment passez- vous votre temps?... Tous ces discours, qu'animent des réflexions plus ou moins piquantes, plus ou moins gaies , sur l'époque où nous vivons , seraient d'un trop faible intérêt pour trouver place ici; d'ailleurs quatre heures sonnent, nos amis nous quittent, et je rentre dans ma cellule pour achever mon chapitre ; je retrouve sur mon papier ma pièce de monnaie , et continuant à m'adresser à la noble effigie qu'elle me présente :

u Sire, vous avez connu le malheur de l'exil, plus u cruel que la prison; vos amis, comme les miens, « sont-ils restés fidèles à votre infortune? étiez-vous « à Hartwel aussi heureux que je le suis à Sainte- « Pélagie? »

B** X. [39 ATRIL i8a3.]

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