‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 33 sur 72 · ÉTES-VOUS LIBRE · texte numérisé non relu

ÉTES-VOUS LIBRE

— Très libre, me répondit l'Italien, pourvu que je me rende chaquejoura//amae/ona;quejenefasse oeuvre de mes dix doigts, pour nourrir ma famille, les dimanches et les jours de fêtes c'est-à-dire un grand tiers de l'année, et que je n'entre point chez moi quand je trouve à la porte les sandales du père Garreretto.

• — Je suis bien plus libre , me dit un homme

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coiffé d'un turban, car je puis insiditerun Franc ou tuer un Grec lorsque la fantaisie m'en prends et choisir entre le cordon et le cimeterre quand sa hautesse a besoin de ma tête pour orner les murs du sérail.

«^ Il n y a de liberté , interrompit un habitant du Thibet, quaux lieux où régne le Daïly-^Lama; jamais dé révolution dans mon pays ; jamais de guerre de succession, attendu que, par la grâce de Bouda y nous avons un roi qui ne meurt jamais, et dont les bonzes exercent la puissance de la manière du monde la plus paternelle: pourvu que nous versions exactement les quatre cinquièmes de notre revenu dans la caisse du couvent ministériel; que nous enrôlions tous nos enfants mâles, parvenus à Tàge de seize ans , dans larmée permanente que les boqzes régnants entretiennent sur les frontières du Mogol et de la Chine ; pourvu que nous recevions avec un profond respect et que nous jurions de mourir pour conserver la décoration du sachet lorsque le grand Lama veut bien nous en décorer; pourvu que nous travaillions trois jours par se^ maine au profit de l'Immortel, c'est-à-dire des cinq cents ministres à longue barbe qui le représentent; pourvu que nous ne mangions la chair d'aucun animal ruminant, et que nous nous rendions trois fois par jour à la grande pagode , nous sommes libres comme l'air ^ et nous sommes sûrs après notre

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mort die passer dans le corps d une vache , ou tout au moins dans celui d'une chèvre.

— Quelle liberté ! s écria un habitant du nord de l'Europe : parlez-moi de celle dont nous jouissons sur les bords de la Sprée ; revêtus de Tunifornie en sortant du maillot , aucun peuple ne peut se vanter de faire aussi bien Texercice. Dans ces derniers temps notre jeunesse, un peu trop fortement imbue des préjugés de lecole , s est avisée de croire qu'il y avait une autre industrie que celle de manier le, mousquet, une autre liberté que celle de tuer ou de se faire tuer pour transformer un marquisat en royaume, et qu'après tout l'homme pouvait bien avoir une autre destination sur la terre que celle de marcher au pas et d'exécuter la charge en douze temps; mais cette révolte imberbe n'a pas eu de suite, et nous sommes toujours le peuple le plus libre , c est- à- dire le mieux discipliné de l'Europe.

— Si par liberté vous entendez l'obéissance passive, interrompit un Chinois, nous sommes en droit, je pense , de nous proclamer le peuple le plus libre de la terre. Confutzée a dit qu'il n'y avait pas de liberté là où il n'y avait pas de lois : or nous avons plus de lois que toutes les nations ensemble ;. nous avons des mandarins sans nombre pour les faire exécuter : donc il y a plus de liberté chez nous^ que par-tout ailleurs.

L'excès de la population pouvait devenir on embarras pour notre ^gouvernement paternel, nous sommes libres d'exposer nos enfants sur les bords du fleuve Jaune.

Nos femmes ont les passions vives, et s acconmiaderaient assez mal de la vie sédentaire à laquelle nos lois et le soin de notre honneur les contraignent ; nous sommes Ubres de lier les pieds de nos filles^ dans leur enfance, de manière à leur en ôter lusage à l'âge où elles pourraient en faire abus.

Notre grand roi Fo-Hi a défini la liberté l'ordre joint à la politesse, et c'est par-là que se distingue la nation chinoise. Quel étranger n'est pas frappé d'admiration en traversant les rues et les marchés de Kanton et de Pékin, au milieu d'une foule immense distribuée sur deux files qui marchent gravement en sens contraire, sans qu'aucun bruit, aucun embarras , signalent leur passage ? Si par hasard quelque étourdi dérange un si bel ordre, le mandarin de police, escorté de ses quatre bourreaux, est toujours là pour faire justice. Amené devant le juge ambulant qui s'accroupit dans la rue, sur un coussin qu'on porte derrière lui, le délinquant est dépouillé jusqu'à la ceinture, et reçoit sur les épaules autant de dizaines de coup de chambouc que le magistrat lève de doigts pendant l'exécution. Le patient se rhabille, salue le porte-chambouc , baise la main du mandarin de police , et se retire. Tout

cela se pàfise , de part et d autre , a^ec une politesse, un cabue qu on ne saurait trop admirer.

— Tais-toi , vil esclave ! s'écria un Maratte en brandissant sa sagaie; c'est bien à toi, peuple con* quis par quelques bordes de Tartares , qui ne sais te défendre qu'en élevant dés murailles, et que Ton gouverne avec le bâton, qu'il convient d'élever la voix quand il est question de liberté ! Les hommes libres sont ceux qui choisissent leurs chefs, qui font trembler leurs voisins, qui ne connaissent de lois que celles de la nature , la force et le courage ; les hommes libres, ce sont les plus hardis pirates et les meilleurs cavaliers du monde; ce sont les Marattes : il est vrai que notre Pesha a le droit de vie et de mort sur la nation entière; mais cet excellent prince n'en use jamais, et s'est contenté jusqu'ici de louer une partie de ses sujets, sur le pied d'une roupie par tête, à nos amis les Anglais, qui ont la prétention d'être encore plus libres que nous.

— Puisquecette espèce d'hommes, interrompit dédaigneusement l'insulaire européen, a eu l'insolence de parler du peuple anglais à propos de nos stipendiaires du golfe Persique, je veux bien prendre la peine de prouver ici non seuleriient qu'il n'y a de liberté que dans les trois royaumes, mais qu'il ne peut y en avoir ailleurs, car tel est notre bon plaisir. Personne ne niera , j'espère , que la liberté moderne

n*ait pris naissance dans notre ile, et que le titre de majesté donné au peuple anglais par lord Ghatam ne soit la conséquence de sa souveraineté proclamée d'un bout du monde à l'autre par la victoire. Si nous avons conservé à notre chef le nom de roi, qui déplaisait tant aux Romains, nous avons su limiter sa puissance par des lois dont il est le premier sujet : nous vivons sous l'empire d'un gouvernement représentatif dont la force résulte d'une sage balance des trois pouvoirs qui le constituent, et nous jouissons avec un trop juste orgueil de la liberté que nous avons conquise, pour permettre qu'aucune autre nation entre en partage d'un pareil bienfait.

On m'objectera peut-être des faits qui démentent chaque jour des droits dont nous sommes si fiers ; on me demandera ce que c'est que la liberté dans un pays où deux ou trois familles se sont rendues maîtresses du gouvernement ; où se sont réfugiés tous les préjugés, tons les abus de l'aristocratie ; où la souveraineté du peuple se borne aux saturnales des huslings; où le citoyen qui se promène au bord de la Tamise peut-être pressé par quelques matelots ivres , et , par l'ordre d'un agent subalterne de l'amirauté, embarqué sur un vaisseau qui le transporte à l'autre extrémité du monde au cri de Rutê Sritannia...

On me demandera ce que c'est que la liberté

dans uo pays où la loi d'habeas coij)us n'empêche pas qu'on ne soit jeté en prison pour une dette de cinq schellings , à la première demande d un créancier auquel vous serez libre en sortant de prouver qu'il ne lui en est dû que trois ; on me fera peutêtre une foule de questions de cette nature : au lieu dy répondre, je dirai que nous sommes libres, BOUS autres Anglais, d'assommer un candidat mi-* nistériel, de boxer dans la rue avec un pair d'Angleterre, de vendre nos femmes au marché, et de casser les glaqes de la voiture du roi allant au parlement.

Je ne crus pas pouvoir me dispenser de prendre la parole après ce représentant de sa majesté bretonne. N'en déplaise au gentleman, di&-jeen élevant la voix, s'il est vrai que la liberté soit le fruit de la plus haute civilisation, des plus anciens souvenirs, et de la gloire la plus élevée à laquelle aucun peuple ait jamais atteint, la France doit en être la terre classique.

G est la Uberté qui présidait il y a trois mille ans à la fédération des républiques gauloises, et qui consacrait la pierre du serment autour de laquelle se réunissaient leurs députés; c'est elle qui présidait aux assemblées du champ de mai, et qui élevait le pavois où le plus brave était porté , consensu populi. Quelques siècles du régime féodal lavaient exilée du sol français; mais la philosophie et la vie-

toire ont ramené la liberté dans sa patrie; jelle y régne sous l'empire d une charte constitutionnelle où les devoirs du prince sont dictés , où ses droits et ceux du peuple sont garantis : parmi nous les hommes sont parfaitement égaux devant la loi , les impôts sont également répartis, les ministres. sont responsables, le pouvoir judiciaire est indépendant, les juges sont inamovibles , et tout citoyen qui aime son pays , qui contribue à sa prospérité par quelque industrie ou quelque talent , qui l'honore par quelque vertu, vit heureux, libre, et considéré, sous la protection des lois... A ces mots, un grand éclat de rire partit de tous les coins de ma chambre; mes hôtes disparurent tous, et leurs voix répétaient en se perdant dans les airs : Vive la liberté de Sainte-Pélagie !

M** VI. [a5 AVBiL i8a3.]

VP CONSOLATION.

Quvtnam igitur liber? sapiens, Sibique imperiosus,

Quem neque pauperieSy neque mors, neque vincula terrent.

Responsare cupidittibus, contemnere honores

Fortis.

Horace.

Quel est Thomine libre? Le sage qui sait mépriser la pauvreté, lar mort, les chaînes, faire la loi à ses désirs, et dédaigner les bieus de la fortune.

Quand on se mêle de faire de lerudition à propos des infortunes humaines, on peut se montrer savant à peu de frais; les exemples se pressent sous la plume de Técrivain , ils obsèdent sa pensée , et la page, remplie de faits, ne laisse point de place aux réflexions.

Si je ne craignais qu'on vît dans une simple remarque un mouvement de vanité qui est loin de mon esprit, et que ma situation même ne justifierait pas, je dirais que c'est toujours à quelque supériorité réelle ou prétendue que s'adresse la persécution,

et que pour parvenir à une haute réputation il faut avoir le courage d essuyer de grandes injustices.

Sophocle fut traîné devant un tribunal par ses enfants; Aristide et Thémistocle furent exilés; Phocion et Socrate burent la ciguë : la mémoire de ce dernier fut insultée par Gicéron lui-même , qui le traite d usurier dans une de ses lettres familières où il donne des ordres pour faire acheter sous maia les biens de son ami le Crotoniate, confisqués par un jugement. Le vertueux Platon fut accusé d'envie par Athénée, de mensonge par Théopompe, de vol par Aulugelle , d avarice par Suidas , de débauche par Porphyre, et d'impiété par ce coquin d'Aristophane payé par les honnêtes gens d'Athènes pour calomnier les hommes les plus vertueux de son siècle, et qui gagna si bien son argent.

Quant à cette punition corporelle, la prison, dont je m'occupe plus particulièrement aujourd'hui que j'ai mon sujet sous les yeux, on remplirait un vokime des seub noms des savants , des hommes de lettres. 7 et des philosophes, auxquels ce châtiment fat infligé.

Anaxagore y fut mis pour avoir prétendu qu'il y avait an Dieu; Boëce pour avoir été bon ministre; Buchananpour avoir dit la vérité ; GaKléepouF avoir prouvé que la terre tournait autour du soleil. Boëce fit en prison son meilleur volume , et Buchanan ses exceUentes paraphrases des psaumes du bon roi David.

LA PRISON ILLUSTRÉE. ^(j

Cinq ans de prison furent infligés au plus courageux, au plus reconnaissant des poètes, à Pélisson; il y fit des vers pour la postérité. L'immortel auteur de la Jérusalem délivrée mourut dans un cachot; Don Quichotte y vit le jour. La jurisprudence anglaise n'a pas de meilleur ouvrage que Fleta, composé à Fleet par un avocat emprisonné pour dettes, et qui n'en sortit jamais.

Louis XII, duc d'Orléans, fut emprisonné avant de monter sur le trône, et c'est dans la vieille tour de Bourges qu'il s'instruisit à régner. Il est à remarquer que les deux meilleurs rois qu'ait eus la France, Louis XII et Henri IV, avaient reçu les mêmes leçons de l'infortune, et, ce qui est plus extraordinaire encore, en avaient su profiter.

Raleigh a composé son Histoire du mondes chefd'œuvre d'éloquence et de raison , au sein d'un cachot où il était enfermé: l'auteur est mort pour avoir été un héros.

Selden a fait en prison tous ses ouvrages; Polignac charma la sienne en composant son Anti-Lucrèce. Frère t étudia Bayle pendant le long séjour qu'il fit à la Bastille ; et le génie des siècles. Voltaire , y traça le plan de notre seul poëme épique.

Le poète royaliste Davenant , à qui Milton sauva la vie sous le règne du protecteur, et qui rendit à son tour le même service à l'Homère anglais à l'époque de la restauration, Davenant finit son poème dans

EnMiiE EN rnisON. 4

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ua cachot du château de Carisbrooke, où il avait été enfermé par ordre de Gromwell.

L'auteur de Robinson Crusoé, du seul ouvrage que Rousseau voulait que Ion mit entre les mains de lenfance , acheva son roman dans la prison de Newgate. De Foë avait écrit contre des ministres qui déshonoraient sa nation ; ceux-ci le firent enfermer : quand il sortit de Nevrgate ses persécutem's avaient perdu leur place, et il avait conquis la sienne.

La prison semble porter bonheur aux écrivains. Le Gondibert de sir William Davenant est le seul des ouvrages de ce poète qui méritât de lui survivre ; et la Revue de Foë , qu'il avait commencée sous les verrous de Newgate, si heureusement imitée par Addisson et-^Steele dans leur Spectateur, devint la source de cent essais périodiques du même genre dont se glorifie l'Angleterre, et que j'ai moimême essayé d'introduire en France sous le titre d'ERMn E. Le prisonnier de Sainte-Pélagie se plaît à faire hommage au prisonnier de Newgate des succès qu'il a obtenus dans un genre dont Foë fut créateur.

Ce fut aussi la politique qui jeta Wicquefort dans une prison d'état, où il écrivit son traité si curieux des Ambassades.

Peu de personnes savent qu'un Italien du nom de Maggi , après avoir défendu avec autant de courage que de talent la ville de Famagusta, assiégée par les

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Turcs, devint leur prisonnier; qu'ils le traitèrent en véritables Turcs, c est-à-dire qu'ils brûlèrent sa maison, ses livres, ses instruments, et le descendirent dans une espèce de puits , où il vécut enterré pendant quatorze mois : c'est là que Maggi composa son traité de TintinnabuUs y qui fut jugé excellent.

On a dit que le malheur désarmait l'envie, et que l'envieux , quelquefois , était bien aise d'avoir pitié. Cette observation est démentie par l'expérience : les puissants peuvent éprouver le besoin de pardonner au mérite; les impuissants, qui sont les envieux, ne lui pardonnent jamais. Un prince imbécile se contenta de faire brûler les ouvrages de l'abbé Trithême , coupable du crime d'avoir inventé une sténographie; mais ce pauvre Virgile, évêque de Salzbourg, fut brûlé lui-même en personne à la requête d'un théologien envieux , pour avoir eu l'audace d'écrire que, la terre étant ronde, il y avait flécessairement des antipodes.

Puisque la persécution des philosophes et des gens de lettres palpait être une maxime invariable de tous les gouvernements, et qu'on ne veut pas même, dans notre siècle de lumières, leur accorder l'honneur d'une prison spéciale, je proposerais (sans préjudice des rigueurs que l'on continuerait à exercer contre les vivants) qu'on élevât aux morts un monument expiatoire.

Quelque forme que rartiste se plût à donner à cet édifice, je voudrais que, sans distinction de temps, de pays, et d'infortune, on y trouvât les statues;

De Gamoens , qui mourut de faim dans la rue ; D'Otway, qui expira sur la paille dans un grenier dont on avait vendu quelques jours avant les derniers meubles ;

Du Tasse, qui empruntait cinquante sous pour vivre pendant la semaine ,

Non avendo candele per iscrivere i versi suoi;

De Târioste , qui se plaint si amèrement dans ses satires^de n avoir qu un mauvais manteau troué;

De Dryden , qui fut toute sa vie aux gages du libraire Tomson, et qui lui vendit pour trois cents fr. les dix mille meilleurs vers de la langue anglaise ;

De Gilbert, qui mourut dans un hôpital.

On y accorderait les premières places à Milton aveugle, forcé de vendre son Paradis pour dix guinées ; . . •

A Lesage, qui mangea dans sa vieillesse le pain de la pitié ;

A Gorneille , qui n'avait pas de bouillon chez lui la veille de sa mort ;

A VoNDEL, qui composait ses tragédies dans une échoppe où il mourut à quatre-vingt-dix ans ;

A Voltaire, qui passa en exil soixante ans de sa glorieuse vie ;

A Jean- Jacques errant;

A David exilé ;

A Sydenham , qui mourut dans une maison de détention ;

Au savant Adanson , qui s excusait à quatre-vingts ans de ne pouvoir se rendre à l'académie à défaut d'argent pour acheter une paire de souliers.

Qe monument porterait pour inscription : Ici

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