‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 37 sur 72 · VUES DE SAINTE-PÉLAGIE · texte numérisé non relu

VUES DE SAINTE-PÉLAGIE

familières et de scènes moins douloureuses que j'entretiens ici mes lecteurs.

C'est un spectacle bien digne de l'attention d un observateur ami des femmes que celui du'salon de Sainte-Pélagie le jeudi et le dimanche de chaque semaine. Ces deux jours sont les seuls où les hommes détenus dans cette maison pour délits véritablement correctionnels puissent recevoir la visite de leurs parents et de leurs amis.

Une première remarque à laquelle ce chapitre tout entier servira de commentaire , c'est qu'à ces réunions , les femmes se rendent en beaucoup plus grand nombre que les hommes. J'ai souvent prolongé mon séjour dans cette assemblée plus bruyante que brillante, pour bien en saisir Tensemble et les détails.

L'éducation, la position sociale, établissent entre les hommes des différences qui sont beaucoup moins sensibles parmi les femmes, et que deux sentiments qui semblent faire partie d'elles-mêmes, la pitié et l'amour, font tout-à-fait disparaître. Auprès des malheureux qu elles consolent le vêtement seul les distingue : toutes semblent alors posséder au même degré cet art charmant de deviner leur goût, de soutenir leur courage, de ménager leur amourpropre, en un mot, de verser sur les plaies du cœur ce baume que leur ingénieuse tendresse peut seule préparer. Ces soins moraux sont bien au-dessus des

soins physiques et des attentions matérielles dont elles ne sont pas moins prodigues.

Parmi les femmes au milieu desquelles j'ai passé quelques heures les jours de grande réception, on m'a montré une jeune fille qui, depuis trois ans, vient de Nanterre à pied, deux fois par semaine, et quelque temps qu'il fasse, pour apporter à son ami quelques petits gâteaux du pays, dont il est très friand : il la grondait hier d'être venue par le mauvais temps qu'il faisait, et j'écoutais avec attendrissement tous les petits mensonges que son cœur lui suggérait pour atténuer le mérite de son dévouement : « il ne pleuvait pas au moment où elle était partie de chez elle ; quand la pluie a commencé , elle avait eu le bonheur de rencontrer la mère Françoise, et cette bonne laitière l'avait prise dans sa petite charrette couverte, et l'avait conduite jusqu'au boulevard de la Madeleine. » Et tout en parlant elle essuyait ses vêtements mouillés , et faisait signe à un vieillard qui l'accompagnait de ne la point démentir.

Sur un autre banc, je voyais une femme belle encore, quoique dans le déclin de l'âge, qui pressait son fils contre son cœur avec une expression de douleur et de tendresse dont rien ne peut rendre le charme ; son mari détournait ses regards avec mépris et colère d'un fils dont il avait sans doute à rougir, et la tendre mère profitait de ce moment

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pour glisser au jeune homme une petite bourse qu elle avait tirée de son sein.

Je ne sais à quel signe je reconnaissais les nuances délicates du même sentiment dont toutes ces physionomies de femmes étaient animées : mère, fille, épouse, amie, ou. maîtresse, je les distinguais au premier coup d'oeil. Je ne pourrais me vanter de ma perspicacité, si je n'avais eu à l'exercer que sur des femmes auséi expansives qu'une fort johe petite personne qui s'était emparée, avec l'homme qu'elle venait voir, de l'angle le plus obscur et le plus éloigné du salon ; j'observai seulement qu'il était impossible de tenir moins de place sur une surface donnée que n'en occupait ce couple sentimental.

La tendresse maternelle, la piété filiale, l'amour, . la bienfaisance, et l'amitié, sont des vertus dont les femmes pourraient ici m'offrir d'innombrables exemples; mais il en est de plus étrangères à leur sexe, le patriotisme, le courage, et l'honneur, dans le sens chevaleresque qu'on attache à ce mot, où quelques femmes se sont élevées à toute la hauteur de l'héroïsme. J'en citerai un seul que mon séjour à Sainte-Pélagie m'a fait connaître : la lettre de madame***, que je copie ici, me dispense de toute autre explication.

« Vous savez à quel point vous m'êtes cher; mes « soins ont mis vos jours en sûreté , mais on vous « accuse d'avoir agi comnfie agent provocateur dans

« Faffaire qui se juge en ce moment à la chambre « des pairs : revenez donc vous constituer prison- «nier, puisqu'il n'est pas d'autre moyen de vous «justifier d'une action infâme. Vos juges sont des « hommes, et votre innocence sur le fait de la con- «spiration est loin de mè rassurer. Vous pouvez M perdre la vie, mais je vous connais, vous ne met- « trez point un pareil sacrifice en balance avec la « perte de votre honneur, du mien, et de celui de u nos enfants, n

Le vœu de cette noble et courageuse dame fut aussitôt rempli : son époux revint et fut jugé ; le soupçon odieux qu'on avait fait peser sur lui fut détruit sans retour, et l'arrêt qui le prive pour quelque temps de sa liberté lui laisse dans l'estime et dans la tendre affection de sa femme le dédommagement de tous les biens qu'il a perdus.

Notre entrée à Sainte-Pélagie fut marquée par deux circonstances affreuses : celle de la translation de M. Magallon à Poissy, dont nous avons eu plusieurs fois l'occasion de parler dans cet ouvrage, et celle du suicide d'une jeune et jolie femme qui s'est tiré deux coups de pistolet dans la poitrine, entre les deux guichets de la prison de Sainte-Pélagie , dont son époux lui avait interdit l'entrée. Des soupçons jaloux dont elle n'avait pu le faire revenir ont été la cause de cet acte de désespoir.

Mes observations à Sainte-Pélagie n'ont fait qu'a-

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jouter quelques preuves de plus à lappui de cette vérité consolante : L'arbitre des destinées humsiines a placé dans le cœur des femmes, dans leurs soins généreux, dans leur tendre sollicitude, la compensation de toutes les douleurs, de tous les dangers, et de tous les maux de la vie.

96 LES FEMMES D'AUJOURD'hUI.

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