TÉRENCE
Apprenez à connaître le caractère des femmes.
J ai nécessairement un peu d'humeur dans la cellule où je suis confiné, et j'avais d'abord mis la plume à la main pour m'occuper de l'agiotage sur les rentes, et du projet de leur réduction; mais toutes réflexions faites, c'est des femmes que je vais parler: on se moquerait de moi si je disais quelle circonstance puérile a tout-à-coup changé le cours de mes idées; fort heureusement je ne suis pas forcé d'en rendre compte.
Panard, à qui l'on demandait ce que font à Paris les femmes, répondait: Elles babillent , s habillent, et se déshabillent. Je ne me serais pas payé de ce bon mot, et au lieu d'une question je lui en aurais adressé trois : Sur quoi babillent- elles? comment
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s'habillent -elles? à quelle heure et combien de fois se déshabillent-elles?
Madame de Saint -Lambert s'étonne qu'on ne puisse parler des femmes avec une juste modération; j en ai, je crois, trouvé la cause: cest qu'on les juge toutes d'après le modèle qu'on en a dans le cœur ou sous les yeux. Quand il est question de femmes , on a de la peine à généraliser ses idées ; alors même qu'on est comme moi arrivé à l'âge où on devrait les voir avec impartialité, on est encore poursuivi par des souvenirs individuels qui peuvent, si l'on n'y prend garde, tromper ou corrompre notre jugement. Grâce au ciel, je n'ai, pour mon compte, à me défendre que d'une prévention favorable, et il m'en coûte moins qu'à tout autre d'être juste envers elles.
On a dit , en prenant les femmes parisiennes pour type du sexe entier, qu'il y avait en elles trois éléments constitutifs, tamourde la domination, le plaisir et la vanité. Il est probable que le premier s'est beaucoup affaibli, car je remarque que les femmes abdiquent chaque jour quelques uns de leurs droits, et qu elles se relâchent du pouvoir pour établir plus facilement leur indépendance. Cette nouvelle direction desxesprits féminins a nécessairement amené dans leurs mœurs des changements qu'il est bon d'examiner.
Les femmes , autrefois , détournaient leurs re-
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gards de Thomme quelles aimaient, ou n avaient des yeux que pour lui ; maintenait elles les regardent tous du même œil. M. de Volsange, que Ton a si bien surnommé lanti-Thomas, prétend quil ne faut pas en conclure que « tout homme leur est in- « différent,, mais bien que tout homme leur est « égal. »
J'ai une observation à vous faire qui me vaudra quelques bonnes épigrammes auxquelles je me résigne : Les femmes n'ont plus d'amants.... Pour une fenoime de bonne compagnie , avoir un amant n'est pas seulement un tort, c'est maintenant un ridicule. Je me rappelle un.temps où les femmes comme il faut, c'est-à-dire comme ir fallait, étaient plus connues par le nom de leur amant que par celui de leur mari; ce temps n'est plus : cette espèce de scandale, dont jadis on tirait vanité, est aujourd'hui du plus mauvais ton.
Volsange, tout en convenant de la justice et de la justesse de cette observation, prétend qu'il ne faut pas en conclure que la fidéUté conjugale reçoive à Paris moins d'atteintes aujourd'hui qu'autrefois; il soutient qu'à cet égard, pour se faire une idée bien nette de l'état des choses, il faudrait savoir à quoi s'en tenir sur la valeur exacte du mot caprice^ que Ton poiu'rait fort bien avoir substitué à celui d'attachement. « Je conviens avec vous, me disait-il avec celte <c ironie amère qui le caractérise , que rien n'est plus
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« rare dans la bonne compagnie que ces liaisons " d autrefois, auxquelles le temps et la constance^ u les rapports de goût et d'humeur, finissaient par u donner une scandaleuse publicité. Les filles de ces « dames paraissent avoir appris, aux dépens de leurs « mères, que le fleuve de Tendre offre une naviga- « tion semée d'écueils, et qu'il est beaucoup moins « périlleux de le traverser dix fois quef de le des- « cendre une; après tout, ajoute-t-il, le meilleur « moyen de se mettre à l'abri du soupçon , c*est de tf ne pas lui donner le temps de naître. »
Je n'ai pas besoin de réfuter sérieusement cette impertinence ; je ne recherche pas une cause, j'observe un fait. Soit principes, soit calcul, soit plutôt cet esprit d'indépendance qui s'est emparé d'elles, la sagesse parmi les femmes est décidément à la mode. C'est attester son existence sans garantir sa durée.
Tout le monde se plaint à Paris de la décadence de la littérature ; c'est aux femmes sur-tout qu'il faut s'en prendre. Non seulement elles n'aiment plus, elles ne protègent plus les lettres, mais elles les traitent avec un dédain tout-à-fait ministériel ; en revanche la musique et la peinture sont auprès d'elles en grande faveur. Non seulement elles ont le goût le plus vif pour ces deux arts, mais elles les cultivent avec succès; et si je voulais vous citer tous les talents de premier ordre , c'est parmi les femmes
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des plus hautes classes de la société que j en irais chercher quelques exemples.
On ne change point sa nature : il est probable que toute coquetterie n'est pas éteinte au cœur de ces dames; mais j observe, comme un des changements les plus singuliers qui se soieqt opérés dans leurs mœurs , qu elles en cachent le manège avec un soin extrême. 11 n y a plus à Paris que les sottes qui soient coquettes.
A défaut des mœurs politiques des Anglais, nous paraissons vouloir adopter ici leurs mœurs sociales (nous pouvions faire un meilleur choix); nous avons beaucoup de cercles (on les appelle déjà rouis) et très peu de sociétés intimes: je ne crois pas qu'il y ait maintenant à Paris dix maisons où Ton reçoive plus dune fois par semaine, et où il y' ait ce jourlà moins de cent personnes.
Les femmes de la haute société se divisent aujourd'hui en trois classes bien distinctes : les femmes de la cour d'aujourd'hui, les femmes de la cour d'autrefois, et celles de la cour de tous les temps, c'està-dire les femmes d'une très grande fortune. Avec un peu d'expérience du monde, on reconnaît les unes et les autres au premier coup d'œU.
Depuis l'année 1796, célèbre dans les fastes de la danse par les bals de Richelieu, et sur-tout patce bal des Victimes où l'on n'était admis que sur la preuve qu'on avait perdu au moins un proche par
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rent sur l'échafaud de la terreur, jamais on n'af'aixf ant dansé à Paris qu on Fa fait cet hiver. { y ^
SU est vrai que cette fureur de rigaudons sdît] lexpression du bonheur public , les ministres ont raison d'affirmer que jamais les Parisiens n ont été plus heureux. On a d ailleurs beaucoup dp peine à s expliquer autrement cette manie de bals à une époque où le talent de la dai^e est tout-à-fait négligé.
Je me rappelle le temps où Ion se pressait , où Ton montait sur les banquettes pour voir des contredanses où figuraient mesdames H... G... L... T... G..., etc., etc., avec MM.Tre...Chat...B.-F. Dup... : aujourd'hui ce qu on évite le plus soigneusement dans un bal, ce sont les salons où dansent, c'est-à-dire où piétinent en cadence trente ou quarante couples qui se mêleat avec assez d adresse pour se retrouver à point nommé dans cette brillante cohue.
Je pourrais rendre compte de tous les bals où j'ai assisté cet hiver , à-peu-près dans les mêmes mots que madame de I^a Fayette, et dire : « Je m'y suis «beaucoup amusé, on ny dansait point; la salle «était si pleine, qu'on ne pouvait y respirer que u les uns après les autres : les ordonnateurs de ces « fêtes avaient donné des ordres pour que personne « n'entrât sans billet, mais ils avaient doimé des « billets à tout le monde. »
Tout en convenant qu'on danse aujourd'hui beaucoup moins bien qu'autrefois, il est juste de dire