‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 5 sur 72 · PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRE

Un procès en diffamation , intenté à un écrivain par quelques officiers municipaux; un procès où toutes les formes de la justice ont été remplies , et qu'un arrêt équitable a terminé, peut encore être mis sous les yeux du public avec quelque intérêt, quand d'une cause particulière un orateur éloquent, un jurisconsulte ha* bile, a fait ressortir des principes d'un ordre supérieur, et des vérités politiques d'une application générale: mais si, dans une question soumise aux tribunaux, des écrivains de parti ont osé prendre une criminelle initiative; si, au mépris de la chose jugée , ils n'ont pas craint de déclarer coupable celui dont la loi proclamait l'innocence; si des censeurs ont abusé d'un pouvoir de circonstance au point d'interdire dans les journaux la défense après y avoir permis l'attaque; s'ils ont poussé l'oubli de toute équité, de toute pudeur, jusqu'à s'opposer à ce que je fisse connaître par la voie des feuilles constitutionnelles les motifs du jugement rendu contre moi , et le plaidoyer auquel j'ai dû un honorable acquittement, la cause d'un seul individu devient alors celle de tous les citoyens, et la publicité qu'on lui donne est d^autant plus utile, que certains hommes ont tout sacrifié pour y mettre obstacle.

D'un bout du monde à l'autre , chez les nations civilisées, le respect pour tout homme traduit devant les tribunaux , et non encore jugé , n'çst pas seulement un

xij PRÉLIMINAIRE.

mouvement généreux, un principe d'humanité , mais une régie de pudeur publique que nul ne peut violer,, sans s'exposer au blâme et au mépris de ses concitoyens ; et parmi nous , dans le cours de la plus terrible révolution, on ne citerait pas un autre exemple d'un procès oii il ait été défendu aux journaux de rendre compte de la défense d'un accusé , même après la condamr nation.

En 93, à cette fatale époque où Farrét le plus inique frappa la plus auguste victime , les feuilles quotidiennes répétèrent à Tenvi le courageux plaidoyer de M. Desèze , et les éloquentes douleurs du vertueux Malesherbes.

Sous le directoire, la défense de Babeuf fut rendue publique par la voie des journaux , le lendemain du jour où elle fut prononcée.

On imprimait, on criait sous les fenêtres du premier consul, la défense du général Moreau, pendant que les juges allaient aux opinions.

Le plaidoyer pour mademoiselle de Cicé , sur lequel se fonde la plus belle partie de la réputation de M. Bellart , fut inséré dans tous les journaux du temps.

Enfin, en 181 5, pour terminer, comme nous avons commencé , par une époque de terreur et de lois d'exception, les journaux publièrent, sans y changer, sans y ajouter, sans en retrancher un seul mot, les défenses du maréchal Ney, du colonel Labédoyère, des trois Anglais sauveurs de M. de Lavalette , et de tant d'autres , dont la postérité seule aura le droit de réviser les jugements.

Jusqu'ici , dans les temps mêmes où L'esprit de parti

PBÉLlMINÂlRE. Xiij

sie déchaînait avec le plus de fureur, on n'avait pas cessé de regarder et de flétrir comme une lâcheté Faction de provoquer à l'avance la rigueur des magistrats contre un prévenu , dont la justice , mieux éclairée , peut reconnaître et proclamer Tinnocence ; la morale publique, pervertie à tant d'autres égards, ne permettait pas que des préventions défavorables, que des insinuations perfides , vinssent se placer prématurément entre la justice et l'accusé. On avait senti qu'au milieu des dissensions civiles c'était trop,- pour un prévenu de délit politique, d'avoir à combattre à-la-fois les conseils de lambition personnelle, qui dit à tout magistrat : Si tu es juste, tu peux déplaire, les influences du pouvoir, les molles résistances à l'autorité qui poursuit, et les inspirations de l'esprit de parti qui menace. Dans les pays où la liberté de la presse est souvent poussée jusqu'à la licence, les écrivains qui se respectent le moins n'ont jamais méconnu les droits du malheur, jusqu'à demander que les prisons s'ouvrent ou que les échafauds se dressent pour celui que la loi elle-même répute innocent , jusqu'à ce qu'elle l'ait déclaré coupable. Cet excès d'ignominie était réservé à une époque où la liberté de la presse a été remise en France sous la tutelle honteuse de la censure.

Il faut le dire, à la honte éternelle des hommes de la seconde terreur, qui en appellent de toutes leurs forces une troisième , c'est par une détestable hypocrisie qu'ils s'élèvent chaque jour contre leurs devanciers de gS; ils ont accepté de l'héritage des premiers terroristes ce qu'il offrait de plus vil , la délation et la persécution :

xiv PRELIMINAIRE.

s'ils ont fait inoins de mal, c'est qu'ils ont en moins de pouvoir, moins de temps; s'ils ont été moins cruels, par une odieuse compensation ils se sont montrés plus perfides : qu'on nous cite un seul des déplorables procès dont nos tribunaux ont retenti depuis cinq ans ,où l'opinion du provenu n'ait été considérée par eux, et d'avance, comme la preuve incontestable du délit?

Quand la loi laissait à chacun, sous sa propre responsabilité morale , le droit de braver l'opinion , de violer les régies de la justice et de la décence, la honte de l'insulte n'atteignait que le lâche qui s'en rendait coupable; mais aujourd'hui qu'elle ne peut se manifester, du moins dans les feuilles publiques , qu'avec approbation et privilège, que penser des censeurs qui l'autorisent? quelle étrange magistrature ont-ils acceptée? sur quelle législation s appuie-t-elle , s'ils ne parviennent pas à trouver dans les faits et dans les souvenirs de deux époques également funestes des antécédents qui puissent au moins leur servir de prétexte? Les exemples se présentent en foule , bornons-nous à ceux que ce procès a mis en évidence.

La ridicule susceptibilité de quelques officiers municipaux de Toulon est le motif ou le prétexte de l'action judiciaire que ces magistrats intentent à l'auteur de l'ouvrage intitulé V Ermite en province; on plaide , il est honorablement acquitté : il est en droit de demander des indemnités, des réparations; il n'en réclame aucune, satisfait de l'idée que sa justification, rendue .publique dès le lendemain par les journaux, détruira dans un moment, sur tous les points de la France, l'im-

Page 1