‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 62 sur 72 · LA TOUTE-PUISSANCE · texte numérisé non relu

LA TOUTE-PUISSANCE

va saisir au fond de la carrière où il était enseveli , pour le déposer au haut de la pyramide.

Les gen3 d'esprit se dispersent ; le sots se réunissent : ceux-ci ont entre eux une faculté agglutinative , d'où résulte une masse onctueuse et compacte contre laquelle viennent non pas se briser, mais s'amortir les plus vigoureux efforts. Chamfort demandait combien il fallait de sots au théâtre pour faire un public ; on aurait pu lui répondre qu il n'en fallait qu'une demi-douzaine pour faire le noyau : en un moment, les autres s'approchent, se serrent; une fois en force , ils intimident les faibles , forcent les gens de goût au silence , enlèvent le succès ou déterminent la chute : le Misanthrope tombe ^ Timocrate est porté aux nues , et la postérité vient ensuite demander à toute une nation compte du honteux triomphe de quelques sots.

Les troupes de cette puissante coalition ont trois espèces d'armes infiniment redoutables , le moment, le préjugé et l'habitude. Colomb veut-il conquérir un monde, la sottise lui oppose un préjugé; Bousseau veut-il que le lait maternel nourrisse les enfants, la sottise s'arme d'une habitude , et prétend que les lois de la nature sont soumises à la prescription ; un orateur élève-t-il la voix en faveur d'Hampden, de Russel ou de Sydney ; la sottise répond qu'il y a des moments où la justice et l'humanité sont impossi-

bles. Avec ces trois mots, ces trois armes et ces trois chaînes , il n'est pas de vices que la sottise ne fasse triompher, pas de f oUes qu elle n'accrédite , pas de crimes qu'elle ne sanctifie.

Krmite en priso>.

n" xxui. [la HAÏ 1823.]

XXIir CONSOLATION.

iVimium ne crede colori

Virgile.

Ne TOUS en rapportez pas à la couleur.

J'ai toujours cru qu'il était possible de tirer un fort joli roman d une anecdote que connaissent tous les navigateurs. Il s'agit d'un jeune missionnaire danois retenu pendant deux ou trois ans dans une île de l'Océanique par les charmes d'une beauté otaïtienne. Depuis que je connais ce bizarre jeu du hasard et de l'amour, mon imagination, dans ses jours de liberté et de badinage , se représente volontiers cette noire enfant du soleil enlaçant dans ses bras le fils d'un honnête marchand de Copenhague. Cette union réunissait pour ainsi dire les deux bouts du monde.

Le missionnaire Andréas Wolfstein avait beaucoup voyagé ; la belle Tabounâ n'avait jamais passé

les récifs qui bordent son île. On la voyait souvent, comme l'ombre d une néréide , glisser le soir sur la mer, et faire voler son canot sur la cime des vagues. Les ondes étaient moins indépendantes qu'elle, et le soleil du tropique moins brûlant que la flamme qu'elle ne tarda pas à ressentir.

L'équipage du navire danois qui portait le missionnaire se révolta. Les matelots enchaînèrent leur capitaine, le placèrent sur la chaloupe avec quelques uns de ses amis, et labandonnèrent aux flots, en conservant le navire comme leur propriété.

Bientôt cette embarcation fragile , devenue le jouet des vagues, s'abyma, et, forcés de se jeter à la nage, les exilés de la chaloupe périrent tous à Texception du missionnaire danois , lequel fut sauvé, comme vous allez voir, par l'événement le plus romanesque , ou , si vous aimez mieux , le plus romantique.

Ses forces étaient épuisées; et, bien qu'il se fût préparé par de longs exercices aux dangers de la vie maritime et qu'il nageât aussi bien qu^un matelot de Greenwich ou de Granville , après avoir lutté deux heures contre la mort ses membres s'affaiblirent, et son corps fatigué ne pouvait plus fendre la vague. De temps en temps, par un nouvel effort, il soulevait sa tête au-dessus des eaux.

Dans ce moment terrible, Tabouna dirigeait sur les mêmes bords sa barque rapic^ elle voit ce mal-

26o NOIR ET BLANC.

heureux près de périr, et s élance hors de sa pirogue. Nue, elle plonge dans la mer, saisit Andréas^ et tous deux disparaissent.

Sur ce point du rivage d'Otaïti se trouve une grotte fameuse dont Bougainviile a parlé dans son Voyage autour du mondes et qui offre une entrée sous-marine inconnue même à l'audace des habitants de cette île. C'est une roche immense , sans accès et sans issue ; mais, au centre, cette grotte est creusée: le soleil pénétre jusqu'au fond de cette espèce d'entonnoir, et la mer s'y précipite par une porte naturelle cachée sous les eaux. Ce fut à travers cette roche que Tabouna, supportant son précieux fardeau, fut jetée dans un petit lac au milieu d'une plaine riante entourée d'immenses rochers comme d'un rempart.

J'en appelle aux nobles dames qui s'amusent à faire à-la-fois des romans pour le public et pour les pauvres, cette scène n'offre-t-elle pas à l'imagination d'un auteur de bien aimables et de bien singuliers contrastes? le plus vieux et le plus nouveau monde se rencontrant au sein des mers, la solitude et la beauté conspirant contre la chasteté d'un pauvre missionnaire! "

La belle Tabouna admirait pour la première fois cette pâleur de l'Européen , qui lui semblait si nouvelle. Les formes sveltes et gracieuses, l'innocence, le courage et le dévouement de Tabouna pouvaientils ne pas gagner^ cœur d'Andréas? Dans cette so-

btude profonde , protégés par les vagues qui grondaient autour d eux y nourris par les coquillages que la mer jetait sur le sable, et par les fruits savoureux. des bananiers, ils voyaient s'écouler les jours., les nuits et les mois, occupés d eux seuls, heureux autant que mortels ont jamais pu leti'e.

Us ne tardèrent pas à se former un langage de mots barbares de la langue danoise et du dialecte primitif des îles d'Otaïti. Tabouna dit un jour à son amant :

Bel enfant de ces contrées dont la mer nous sépare, as- tu jamais goûté dans ton pays ces plaisirs vi|s et faciles que nous trouvons ici?

ANDRÉAS

Non, Tabouna; ces plaisirs ne sont pas légitimes,, et ne sont pas permis aux enfants de l'Europe.

TABOUNA.

Je ne te comprends pas.

ANDRÉAS

Nous avons des lois.

TABOUNA.

Qu est-ce que des lois ?

ANDRÉAS

Ce sont des conventions qui nous obligent à beaucoup de choses. Un prêtre nous unit pour notre vie à une seule femme que fort souvent nous n'aimons guère. Nous vivons avec elle dans une cellule carrée, taillée dans une vaste carrière, et où chaque

famille a son petit réduit. Nos femmes nous donna&t; des enfants qui nous abandonnent au bout de quelques années pour vivre de la même manière.

TABODNA.

Je VOUS croyais plus heureux et plus sages.

ANDRÉAS

Nous sommes plus civilisés ; nous nous entassons au nombre de dix mille , de vingt mille , de trois cent mille, dW million, sur lé même coin de terre, où nous nous disputons l'eau , Tair, et les rayons du soleil . Nous imaginons beaucoup de choses; nous trouvons une foule de secrets merveilleux; nous construisons des machines pour voler dans Fair, pour descendre sous Feau ; nous nous battons , nous plaidons pour savoir à qui d entre nous reviendront les profits qui en résultent; nous avons porté Tindustrie jusque dans les lois et dans la justice. Quand un Européen déplaît à ses semblables, soit qu'il ait voulu prendre leurs biens , ou qu'il ait attaqué leur vie , nous lui faisons son procès; et pour cela nous avons des instruments de supplice variés à l'infini : des gibets , des roues, des bûchers, des prisons, et des bourreaux. Vous voyez bien,Tabouna, que nous sommes plus civilisés que vous.

TABOUNA.

Dites donc que vous êtes plus méchants. Pourquoi vous disputer, vous égorger les uns les autres? Quels plaisirs trouvez- vous à cela ?

NOJR ET BLANC. 363

AJSDRÉAS.

Les plus heureux et les plus habiles y (];agnent beaucoup de pièces d une matière dure et briUante, qulls entassent pour acheter ce qu'ils désirent.

TABOUNA.

Qu'est-ce qu acheter?

ANDRÉAS

C'est donner une chose pour une autre. Avec de petits morceaux d'or et d'argent où la face d'un homme est imprimée, on se procure des aliments, des vêtements, des femmes, des huttes plus belles; aussi commet-on beaucoup de crimes pour se procurer cet or et cet argent, qui représentent tous les plaisirs.

TABOUNA.

O mon cher petit blanc, ne retourne pas dans ce vilain pays; ne m'as-tu pas raconté qu'ils t'avaient déjà jeté une fois à la mer pour tes pièces d'or! Va, ce sont des méchants, et toi seul es bon.

ANDRÉAS

Tabouna, nous avons aussi des arts: nous faisons avec de la pierre des images qui ressemblent à un homme, ou à une femme que la nature a faite belle comme toi.

TABOUNA.

Mais, mon ami, que faites-vous de cette pierrelà? elle ne vous aime pas.

ANDRÉAS

C'est le plaisir des yeux. Nous avons aussi la gloire.

264 NOIï^ ET BLANC.

TABOUNA.

Encore un mot que je n'entends pas.

ANDRÉAS

Nous rassemblons beaucoup d'hommes sous la conduite dun seul, avec lesquels nous en écrasons un grand nombre d autres. Nous avons inventé des machines qui grondent comme les tonnerres , qui brûlent et l;uent comme eux : avec ces moyens réunis nous nous exterminons par milliers.

TABOUNA.

Vous appelez cela de la gloire !...

On dit que Tabouna et son amour retinrent pendant trois ans le missionnaire danois dans cette grotte enchantée ; mais un jour un pêcheur de perles pénétra dans cet asile , et apprit aux habitants du comptoir danois le sort du missionnaire, qui fut recueilli par une frégate , et revint dans son pays. De retour à Copenhague, il écrivit ses voyages, et fut jeté dans un cachot où il mourut, pour avoir dit qu'il avait vécu dans des Uens criminels avec une sauvage de l'Océanique qui lui avait sauvé la vie, et que la religion des Otaïtiens se rapprochait en quelque chose de la religion chrétienne.

■•«rf>m/«.-»/vx'«/«ii^«/l^<'«/w%/»/«.-«/«/%<%/«/%i'v«M>'v«/«.'%'«/v-v«/«.-%

K°XXIV. [l3 MAI 1823.]

XXIY^ CONSOLATION.

Deusne?

Horace.

En ferai-je un diea?

Page 1