‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 61 sur 72 · LA TOUTE'-PUISSANCE · texte numérisé non relu

LA TOUTE'-PUISSANCE

nelle, et les gens d'esprit ont été, sont, et seront toujours vos très humbles serviteurs.

Les sots sont ingrats et capricieux : Socrate enseigne la sagesse , ils lempoisonnent ; Colomb découvre PAmérique , ils le jettent dans les fers. Les sots exilent Aristide parcequ il est juste, Voltaire, parcequ'il est grand , Rousseau , parcequ il est bon. Le pouvoir des méchants eux-mêmes pâlit devant celui des sots, et ceux-là, pour conquérir ou conserver la puissance, doivent au moins feindre la sottise.

Les sots, par toute la terre, ont fait triompher les idées les plus absurdes. Forts de Tappui du vulgaire, avec qui ils sont en rapport d'ignorance et de langage, ils ont mis sur la crédulité humaine un impôt dans la répartition duquel les gens d esprit, il faut le dire, figurent souvent au nombre des plus forts contribuables.

La sottise, au bord du Gange, forcé par an deux ou trois cents femmes à se brûler sur le corps de leurs maris; au Thibet, elle fait fouler aux pieds des éléphants, par l'ordre des bonzes , tous ceux qui sont soupçonnés de ne-pas croire à Fimmortalité du grand Lama. Par-tout on voit la sottise attrouper la foule imbécile autour des charlatans de place et des inspirés de taverne. Là, elle prend une torche et allume des bûchers; plus loin, elle s arme contre ses ennemis d'un lacet, d'un poignard; ici,

plus circonspecte, elle ^e contente encore d'étouffer la raison sous son vaste éteignoir.

Quelques liens de parenté qui unissent la sottise et la bêtise, cette dernière est presque toujours exclue du partage de la puissance : ce n est pas Fabsence totale de raison, d'idées et de lumières, c'est la fausseté des idées et du jugement qui assure, parmi les hommes, l'empire à la sottise. Le sot commande, le stupide exécute; Thomme d'esprit souffre et se plaint : telle est la marche de toute société, jusqu'à ce qu'une révolution brise la machine pour la reconstruire... sur les mêmes bases.

Dans ce tableau général de la sottise essayons de placer quelques portraits.

Codés est le plus, dangereux des sots: son intelligence n'est pas obtuse, elle est tortue; il a la vue. de l'esprit, comme le regard , fausse et de travers. Artisan des plus basses intrigues, Goclès, il faut lui rendre cette justice ^ s'est toujours moins occupé de se faire du bien à lui-même que défaire du mal aux autres ; il se croit toujours assez payé d'une mauvaise .^ction quand elle a eu pour résultat de flétrir la réputation d'un homme de bien , de compromettre l'honneur d'une femme , de consommer la ruine d'une famille. Un défaut absolu de courage prive cet homme des avantages de l'effronterie, et le force denier le mal qu'il fait, même en présence de celui à qui il profite, et auprès duquel il pour-

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rait s en faire un mérite. Goclès est plus méchant que sot ; aussi n'arrive-t-il à rien : la sottise n'est pour lui qu un moyen d'existence.

Parlas est un sot, gros d'érudition; il n'est qu ennuyeux; il fera son chemin. L'académie des belleslettres le cou]X)nnera quelque jour : il va publier trois volumes in-4** sur le nombre et la forme des clous dorés employés dans le temple de Salomon, On qualifie déjà cet ouvrage de chef-d'œuvre de la sottise. 11 pourra fort bien ruiner le libraire; mais à coup sûr il fera la fortune de son auteur. Quelle étroite organisation du cerveau a pu déterminer la vocation de Partas vers le talent de tout lire, de tout commenter, de tout obscurcir? Qu'importe , s'il obtient une chaire ; s'il y régne comme du haut d'un trône , s'il y tient la férule qu'il agite comme un sceptre ? il vivra dans l'opulence , tandis que les G***, les T***, les A***, mourront peut-être de faim dans quelque grenier !

La fatigue que causent les sots est encore poui' eux un moyen de parvenir : leur vanité assommante est un lourd contre-poids dont ils se servent pour enlever leur gloire. Pertinax en est la preuve; il répète depuis si long-temps qu'il est un personnage,

Que dans la ville en feu on n'eut rien fait sans lui; Qu'on ne peut ni trahir ni corrompre son monde, Si l'ami Pertinax en tout ne vous seconde;

que rinnombrable famille des niais a dû passer condamnation sur le mérite de son chef. Il a dit : /e suis plus profond que Voltaire, les sots ont répété: « Il est plus profond que Voltaire; » Je suis plus éloquent cfue Cicéron, ils ont répété : « U est plus éloquent que Cicéron. »

Je connais beaucoup de sots qui ont réussi, comme Pertinax, par la seule force de la persévérance : le peu desprit qu'ils ont n'est pas droit, mais il est ferme; ils se tiennent raides, mais de travers.

Curmudgeon est de cette espèce ; il se propose un but hors de sa portée, il y marche effrontément. I^e terrain est mouvant et fangeux; un aigle seul peut le franchir, mais un reptile peut s'y traîner. On ïe méprise, il l'ignore; on le raille, il croit qu'on l'encourage ; on le siffle, il avance; on le conspue, il est arrivé. Curmudgeon se redresse alors , et les honneurs tombent sur lui : qu'il se fasse dévot , le voilà tout-puissant.

Si je soutiens que l'inertie des sots les sert mieux que l'activité des gens d'esprit, on va se récrier; et cependant voyez Travel: la nature marâtre lui a. tout refusé, talent, naissance, esprit, taille, figure; c'est l'abrégé des imperfections humaines : comment est-il parvenu au pouvoir? Il s'est trouvé par hasard à la' tête de la colonne des sots ; on l'a poussé, il est arrivé au faîte, comme ce bloc de pierre que la grue

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