‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 1 sur 61 · uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre · texte numérisé non relu

uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre

Le Saint-Esprit est l'auteur de ce poème. Arrivée des dieux du christianisme dans le ciel. Colère des dieux du paganisme apaisée par Jupiter. Ils donnent un dîner à leurs nouveaux confrères. Imprudence de la vierge Marie. Insolence d'Apollon.

Dans ce temps-là, frères, de l'Évangile Ma piété méditait quelques mots; 11 était nuit, et le sommeil tranquille Autour de moi prodiguait ses pavots; Une éclatante et soudaine lumière Frappe mes yeux; des parfums inconnus Sont tout-à-coup dans les airs répandus ; En ii.ême tôt. ps d'une voix étrangère Je crois entendre, et j'entends les doux sons :: Je me retourne , et sur mon secrétaire Je vois perché le plus beau des pigeons. A cet éclat , à cette voix divine , Sur mes genoux , je tombe , je m'incline , Et dis : «Seigneur, que voulez-vous de moi? — En vers dévots il faut chanter ma gloire , Il faut chanter notre antique victoire , Et des Français corroborer la foi.

— Hélas! seigneur, à cette œuvre sublime D'autres auraient un droit plus légitime. De vos combats, de vos exploits divers, Quoique dévot, j'ai peu de connaissance : Le temps d'ailleurs corrige lei travers , Et j'ai sans peine abjuré prose et vers. — Je le sais bien ; mais à ton impuissance iij. ,8-

r. LA GUERRE

Je suppléerai : recueille tes esprils, Sois attentif; je vais dicter , écris. >»

Sans examen je dois donc tout écrire.

Si dans mes vers se glissent quelquefois Des traits hardis , étrangers à ma lyre , On aurait tort d'en accuser mon choix , La faute en est a celui qui m'inspire.

En vérité , frères , je vous le dis :

De Jupiter on célébrait la fête.

Les dieux diver^, grands , moyens et pelils,

Devant son trône ayant courbé leur tête ,

Dînaient au ciel , et de leur souverain

Ils partageaient le délicat festin.

Leur nourriture est friande et légère.

Quelques Eurus envoyés sur la terre

Leur apportaient le parfum des autels;

Sur des plats d'or on mangeait l'ambroisie,

Et l'on buvait dans l'agathe polie

Ce doux nectar qui fait des immortels.

Comme ils buvaient, arrive à tire d'aile

L'oiseau divin qui porte Jupiter :

« Maître, dit-il, dans les plaines de l'air,

Placé par toi, je faisais sentinelle :

Mes yeux sont bons ; ils ont vu tout là bas

Des étrangers d'assez mince apparence ,

Au maintien humble, aux cheveux longs et plais

Baissant leurs fronts jaunis par l'abstinence ,

Marcher sans bruit, de côté , pas à pas.

Les mains en croix sur leur maigre poitrine ,

Et par milliers franchir à la sourdine

Le mur sacré qui cerne tes états. »

« Partez , Mercure; allez les reconnaître, Dit Jupiter, et sachez leurs desseins. »

DtS DIEUX.

Minerve alors -. « Ces gens-là sont peut-être De nouveaux dieux , devenus nos voisins. — Le croyez-vous , ma fille .^ — Je le crains. A nos dépens l'homme commence à rire , Et nos excès prêtent à la satire.

Nous vieillissons , je le dis sans détour : Notre crédit baisse de jour en jour ; Je crains Jésus. — Fi donc ! ce pauvre diable, Fils d'un pigeon, nourri dans une étable, Et mort en croix , serait dieu ? — Pourquoi non.^ —Le plaisant dieu ! — Plus il est ridicule , Mieux il convient à l'espèce crédule , Chez qui tout prend, excepté la raison. Sa loi d'ailleurs aux tyrans est utile ; De l'esclavage elle rive les fers ; De Constantin la politique habile L'adoptera : malheur à l'univers ! »

On va très-vite alors qu'on a quatre ailes :

Voilà Mercure ; il entre , et sur, son front

On lit déjà de fâcheuses nouvelles.

« Ce sont des dieux. — Se peut-il.^» Quel affront î

— Ce sont des dieux bien reconnus , voi's dis- je ,

Chez les Romains plus que nous en crédit.

Sans dignité, sans grâce et sans esprit.

Leur prompt succès me paraît un prodige.

J'ai lu pourtant leur brevet sur vélin

En bonne forme, et signé Constantin.

Par cet écrit, Jupiter, on t'engage

A respecter Jésus-Christ et sa cour ;

Et la moitié du célesle séjour

De ce faquin doit être l'apanage. »

Au dernier mot de ce fâcheux récit, De toutes paris s'élève un cri de rage ; Tombons sur eux ! Au combat! Aucarnaiie î

8 LAGQliRRE

Ils y couraient ; mais calme en son dépit, En se levant leur maître formidable Fronce deux fois son so\ircil redoutable. Le vaste Olympe aussitôt s'ébranla ; Les tapageurs, immobiles et blêmes.

Baissaient les yeux ; le plus hardi trembla. Et ses genoux se plièrent d'eux-mêmes.

« Vous le voyez , leur dit l'Olympien D'un air content , Jésus ne m'ôte rien ; J'ai conservé ma puissance première ; Je règne encore , et , malgré les jaloux , De mon sourcil la force est bien entière. Modérez donc un imprudent courroux Plus sage qu'eux, parlez, belle Minerve; Explique/- vous sans crainte et sans réserve. »

« Vous le savez , l'homme fait les faux dieux , Et les défait au gré de son caprice.

Dit la déesse; il faut donc dans les cieux Que Jésus-Christ librement s'établisse.

Point de combats ; notre effort impuissant Affermirait son empire naissant.

Le mépris seul nous en fera justice. »

De Jupiter c'était aussi l'avis.

Il ordonna qu'on laissât sans obstacle

Les dieux chrétiens placer leur tabernacle.

Et s'arranger dans leur beau paradis.

« Il faut du moins les voir et les connaître , Dit Apollon. Si j'en crois les propos.

Nous avons là d'assez tristes rivaux, Heureux pourtant , aujourd'hui nos égaux , Et qui demain nous supplantent peut-être. Sachons leurs moeurs, leurs allures, leur ton , Et leurs défauts. Ici la table est prête :

Que Jupiter , par un message hoimêtc , Leur offre à tous un dîner sans façon. Vous en riez , et le rire est si bon ; Tout parvenu d'ailleurs est susceptiblelEn qualité de premiers possesseurs De cet Olympe , hélas ! trop accessible , Il nous convient de faire les honneurs. »

A ce discours qui flattait sa rancnne, De l'auditeur la malice applaudit.

De Jupiter la gravité sourit.

Il haïssait le Christ et sa fortune ; Autant qu'un autre il était curieux ; Mercure donc interroge ses yeux , Part comme un trait, et les bravo \e, suivent. Une heure après les conviés arrivent ; Etaient-ils trois, ou bien n'élaient-ils qu'un.' Trois en un seul ; vous comprenez , j'espère : Figurez -vous un vénérable père, Au front serein, à l'air un peu commun, Ni beau ni laid , assez vert pour son âge , Et bien assis sur le dos d'un nuage.

Klanche est sa barbe; un cercle radieux S'arrondis&ait sur sa tête penchée ; Un taffetas de la couleur des cieux Formait sa robe ; à l'épaule attachée, Elle descend en plis nombreux et longs, Et flotte encor par delà ses talons.

De son bras droit à son bras gauche vole Certain pigeon coiffé d'une auréole, Qui, de sa plume étalant la blancheur , Se rengorgeait de l'air d'un orateur.

Sur ses genoux un bel agneau repose, Qui , bien lavé , bien frais , bien délicat , Portant au cou ruban couleur de rose , De l'auréole empru nte aussi l'écla l.

Ainsi parut le triple personnage.

En rougissant la Vierge le suivait , Et sur les dieux accourus au passajje Son œil modeste à peine se levait.

D'anges , de saints , une brillante escorte Ferme la marche et s'arrête à la porte.

L'Olympien à ses hôtes nouveaux

De complimens adresse quelques mots

Froids et polis. Le vénérable sire

Veut riposter, ne trouve rien à dire.

S'incline , rit , et se place au banquet.

L'agneau bêla d'une façon gentille.

Mais le pigeon , l'esprit de la famille ,

Ouvre le bec , et son divin fausset

A ces païens psalmodie un cantique

Allégorique , hébraïque et mystique.

Tandis qu'il parle, avec étonnemenl

On se regarde ; un murmure équivoque

Un ris malin que chaque mot provoque,

Mal étouffés circulent sourdement.

Le Saint-Esprit, qui pourtant n'est pas bête.

Rougit , se trouble , et tout court il s'arrête.

De longs bravo ^ des battemens de mains,

Au même instant ébranlèrent la salle.

«< Voilà, dit-on, la pompe orientale.

Quel choix ! quel goût ! ces vers-là sont divins.

Le beau pigeon , qui sentait l'ironif ,

Attribuant son désastre à l'envie ^

Dissimula sa haine et son humeur.

.11 poussait loin 1-amour- propre d'auteur.

Le dîner vint : exquise était la chère ; Et l'ahstinence , aux chrétiens familière. Des conviés redoublait l'appétit.

L'un dévorait, La gentille échansoiint

Qu'on Homme Hébé, malignement sourit , Et de nectar à coups pressés l'entonne. Le dou.v Jésus , qu'on sollicite en vain , Honteux, gêné, ne regardant personne , Croyant de plus que le bon ton ordonne De peu manger, répond : Je n'ai pas faim. L'auteur tombé , par esprit de vengeance , ' En mangeant bien prend un ton dédaigneux, Et, du dégoût affectant l'apparence, Il semble dire : On pourrait dîner mieux. Junon, Vénus, et d'autres immortelles.

Qui de leur rang affichaient trop l'orgueil , Daignaient à peine honorer d'un coup d'œil Ces dieux bourgeois , et chuchotaient entre elles. Impoliment elles tournaient le dos , Et se moquaient de la brune R^arie.

Son embarras, son air de modestie.

Servaient de tex.tp-à leurs malins propos. Qu'une fillette au village élevée, Et dans Paris par le coche arrivée , A. Tivoli , qu'elle ornera si bien , Vienne montrer sa beauté pure et fraîche, Son teint. vermeil emprunté de la pêche. Ses traits charmans et son gauche maintien, Les connaisseurs l'entourent et la suivent : Mais à grands pas nos sultanes arrivent ^ Jettent sur elle un coup-d'œil méprisant, Et leur dépit se console en disant :

« Fi donc ! elle est sans grâce et sans tournure ; Quel air commun! quelle sotte coiffure! » Belle Marie, au Tivoli des cieux.

Ainsi parlaient tes rivales altières.

Mais, n'en déplaise à ces juges sévères , De grands yeux noirs, doux et voluptueux , Des yeux voilés par de longues paupières , Quoique baissés, sont toujours de beaux yeux «

Sans qu'elle parle , une bouche de rose Est éloquente, et même on lui suppose Beaucoup d'esprit , de pudiques tétons ; Bien séparés , bien fermes et bien ronds , Et couronnés par une double fraise, Chrétiens ou Juifs, pour celui qui les baise, N'en sont pas moins de fort jolis tétons; Aussi les dieux se disaient : «« La petite Est très gentille , el ne s'en doute pas. Ne pourrait-on de cette Israélile Déniaiser les novices appas ?

Pour s'amuser qu'Api»lion l'entreprenne; D'une passade elle vaut bien la peine. »

Mais Apollon chantait alors des vers

Dignes du ciel ; cent instrumens divers

Accompagnaient sa voix pure et sonore.

On vit après la \ive Therpsichore ,

La fraîche Hébé, les Grâces et l'Amour,

Dans un ballet figurer tour-àtour.

La Sainte-Vierge, au spectacle attentive,

Ne cache point son doux ravissement ;

Elle applaudit , et sa bouche naïve

Laisse échapper deux mots de compliment.

Ce n'est pas tout ; la modeste Marie ,

S'apercevaut qu'on la trouve jolie,

Qu'avec plaisir Apollon l'écoutait.

Et qu'auprès d'elle en cercle on s'arrêtait,

Par le succès juslement enhardie.

Avec esprit aux païens répondait.

Certain motif, que sans peine on devine,

La fait sortir : la coiu-rière divine ,

Sachant pourquoi, la guide poliment,

Et de Vénus ouvre Tappartement; '«qp

Mais soit dessein , soit hasard, la Ir^iîtresse

l'erme la porte et seuletle la laisse. •

La Vkrge sainte, à l'aspect imprévu , A la beauté de ce charmant asile, Reste long-temps de surprise imm i\i\[e. Je le conçois ; elle n'a jamais vu Que l'atelier obscur et misérable De son époux , son village, et l'étable Où , sur la paille, elle accoucha d'un dieu. De sa surprise elle revient un peu , Au cabinet d'abord elle s'avance; Pour elle il s'ouvre, et présente à ses yeux De belle agate un vase précieux.

De forme ovale, et doré sur son anse.

Ne cassons rien , dit-elle en remettant Le meuble heureux qu'elle prit un instant. Avec lenteur alors elle traverse D'appartemens une suite diverse.

De grands salons richement dé(;orés , De frais boudoirs au plaisir consacrés.

Le goût y règne, et non la symétrie.

Des pots épars, des corbeilles de fleurs. Le nard et l'ambre, et suitout l'ambroisie, Parfument l'air de suave-; odeurs.

Remarquant tout, notre Vierge imprudente Voit de Cypris la tunique élégante , Les brodequins, le voile précieux, Le réseau d'or qui retient ses cheveux, Et sa guirlande, et sa riche ceinture.

Elle se dit : « Une telle j^rure Doit embf IHr; elle me siérait bien ; Essayons-Ià; d'un moment c'est l'affaire; Personne ici ne viendra ms distraire.

Oh! non , personne, et je ne risque rien, » C'était pour elle un difficile ouvrage; De la toilette elle avait peu l'usage , Le temps pressait d'ailleurs, et gauchement Elle ajusta ce nouveau vêlement.

in. o

Mi LA GUERRE

Elle inlerroge une glace fidèle

Qui lui répond : « Vén»is n'est pas plus belle. »

Se regardant, et s'admirant toujours,

Elle disait , mais tout bas : « Les Amours

Peut-être ici me prendraient pour leur mère. »

Et des Amours la cohorte légère

Soudain se montre , et Tentoure, et lui dit :

« Jeune maman , par quelle heureuse adresse

A vos attraits ajoutez-vous sans cesse? »

D'étonnement d'abord elle rougit,

Puis se rassure , et tendrement sourit

A ces enfans qui l'avaient alarmée.

L'un sur ses mains verse l'eau parfumée

Qu'un antre essuie; ils sèment snr ses pa»

Le frais jasmin et la rose nouvelle f

Puis avec grâce ils unissent leurs bras ,

Et sortent tous, en chantant: «« Qu'elle est belle !

De la louange on sait que le poison Est très-actif : celte scène imprévue De notre sainte enivre la raison.

Pour s'achever, elle porte la vue Sur des tableaux où la tendre Cypris Faisait un dieu de son cher Adonis.

Des vo]uptés la dangereuse image Trouble ses sens; une vive rougeur, Qui n'était plus cell« de la pudeur, A par degrés coloré son visage.

Elle entre alors dans un dernier boudoir, Oii des coussins d'une pourpre éclatante. Formant un lit, invitaient à s'asseoir.

Elle fait mieux , et s'y couche. Imprudente! Levant des yeux languissans et distraits^ Avec surprise elle voit ses attraits , Son attitude et ses grâces nouvelles Multipliés par des miroiis fidèles.

DESJ>IEUX. 15

Elle sourit, elle ouvre ses beaux bras ,

Ne saisit rien, soupire, et dit tout bas : ,

« Jeuue Panthcr, objet de ma tendresse,

Que n'es-tu là ? Ton heureuse maître.«se,

Ainsi vêtue, enchanterait tes yeux;

Ce lit pour nous serait délicieux. »

On entre. O ciel ! c'est le dieu du Parnasse,

Pour se lever elle fait un effort :

Sur les coussins Apollon la replace ,

Ses mains il baise, et dit avec transport :

'S Ne fuyez pas, c reine d'Idalie!

J'ai quelques droits, et vous voilà si bien ! '

— Hélas, monsieur, je m'appelle JM^rie, El non Véaus ; laissez-moi , je vous prie ; Laissez-moi donc — Oh! je n'en ferai rien ; Impunément on n'est pas aussi belle.

C'est Vénus même, ou c'est encore mieux qu'elle.

— Je vais crier. — Tout comme il vous plaira ; Mais à vos cris ici l'on entrera-,

Votre costume est païen , l'on rira ; Peut-être aussi quelqu'un se fâchera. »

Se plaindre un peu , menacer sans colère; Beaucoup rougir, c'est en pareille affaire Tout ce qu'on peut et tout ce qu'on doit faire.

Point de réplique à ce sage discours.

Baissant les yeux, déjà faible et tremblante , Déjà vaincue, elle coml'al toujours.

Mais lout-à-coup une bouche insolente Vient séparer ses lèvres de corail , Et de ses dents baise le blanc émail.

Sur les coussins , malgré son vain murmure , Le dieu pressant la pousse avec douceur; Un long soupir échappe de sou cœur, Et ce soupir disait : Quelle aventure !

Les dieux font bien cl foui vile. Apollon

Dans ses transports conservait sa raison ; Pour nolie sainte il craignait le scandale ; Sacrifiant le reste de ses feux , Il sortit donc, rajusta ses cheveux , Et d'un air froid il rentra dans la salle. En ce moment Terpsicbore attachait Tous les regards. La craintive Marie, Vermeille encor, de moitié plus jolie , Parut enfin au dernier coup d'archet.

Le beau pigeon, gonflé de jalousie , Se lève, et dit au modeste papa.

Qui sans plaisir avait vu tout cela :

» Qu'attendez-vous .!* la séance est finie; Voici bientôt l'heure de VAngeluî ;

Allons-nous-en , et ne revenons plus. »

Allons-nous-en , répète le bon père ;

Allons-nous-en, répète aussi Jésus;

Et par un signe il avertit sa mère.

De s'en aller elle eut quelque chagrin.

La nouveauté de ce banquet divin ,

Le chant , là danse , et les tendres fleurettes

Qui chatouillaient ses oreilles discrètes,

L'avaient séduite, et son goût se formait.

D'un certain dieu l'audace peu commune

Lui déplut fort ; mais , douce et sans rancune ,.

Au paganisme elle s'accoutumait.

Pendant la route elle en parlait sans cesse.

Le père Jonc lui dit avec simplesse :

«' Ma chère enfant , peut-être que j'ai tort ;

Mais d'Apollon la musique m'endort,

Je n'entends rien à cette mélodie.

Il aurait dû nous donner du plain-chant;

Cela vaut mieux. Quant à la poésie , Le Saint-EsprU n'en est pas irés-content.

On peut m'en croire, elle est faible et commune, Dit le pigeon : pas un mot des serpens;

Tous ics lions y conservent leurs dents. On n'y voit point le soleil et la lune Danser ensemble et soudain s'abîmer, Ni du Liban les cèdres s'enflammer. »

« De£ grands ballets la beauté me fatigue, Disait Jésus ; et ces chacones-là Ne valent point le menuet, la gigue.

Que l'on dansait aux noces de Cana. »

La Trinité, discourant de la sorte, Au Paradis reutre avec son escorte.

CHANT SECOND

Organisation du Para lis. Conversation naïve et instructive de la Trinité. Diner rendu aux païens , et terminé par la représentation de quelques mystères.

Belle Marie ; ô toi dont la candeur, Les yeux baissés el le simple langage.

Souvent d'tm fils désarment la rigueur.

Entends ma voix et reçois mon hommage . Ton cœur sensible, et doux comme tes traits , A la pitié ne se ferme jamais; Tu compatis aux faiblesses humaines; De courts plaisirs parmi de longues peines Ne semblent pas à tes yeux des forfaits. De ces plaisirs écarte le tonnerre ; Demande au ciel grâce pour les amours.

Pour les baisers qui consolent la terre; Par l'inconstance ils sont punis toujours. Ténus jadis par des soins efficaces Les protégeait, mais trop vieille est Vénus, Trop libertine, el l'homme n'en veut plus. Dans cet emploi c'est toi qui la remplaces. Ah! puisses-tu long-temps le conserver!

Puisse ton fil» ne jamais éprouver Le sort fâcheux et la chute bizarre Qu'à Jupiter doucement il prépare!

De Jupiter le vaste et beau palais Avait pour base une haute colline.

Sur tout roiympe il s'élève et domine.

Un mur de bronze eu interdit l'accès ; Et sur ce mur, qui menace la plaine.

En sentinelle on plaoe tour à tour Bacchus , Diane, et ces fils de l'Amour, Ces deux jumeaux que pondit une reine.

Bellone et Mars, au combat préparés, De sang chrétien dès long-temps altérés. Gardent la porte, et sauront la défendre. Leur fier courage aimerait mieux l'ouvrir; Et quelquefois il s'indigue d'atteudre Un euoemi qu'il voudrait prévenir.

Jupiter place au pied de la montagne D'autres guerriers ; plus loin dans la campagne Il établit ses postes avancés; Mais d'attaquer il fait défense expresse , Et prudemment sur la frontière il laisse Quelques S} Ivains en vedette placés.

Lé Paradis autrement s'organise. ^

Au' beau milieu des nuages ouverts,

Sur un autel environné d'éclairs.

Du triple dieu la grandeur est assise.

A ses genoux , ou bien à leurs genoux ,

La Vierge occupe un tabouret modeste.

Le doux Jésus , du bon ordre jaloux ,

Devant l'autel range la cour céleste.

Au [iremier banc brillent le? Séraphins ,

Du beau trio contemplateurs fidèles :

Ces clairs flambeaux , ces lampes étemelles.

Bràleat toujours devant le saiul des saiuls ; Le pur amour sans cesse les consume, Le pur amour sans cesse les rallume.

Plus bas on voit des visages très -ronds Et très-vermeils, des cheveux courts el blonds , De beaux yeux bleus, Hes bouches aussi belles, De frais mentons d'où s'échappent deux ailes , Mais point de corps : ces minois enfantins. Ces têtes-là se nomment Cliérubins :

Nous les aimons; nos peintres de village Dans leurs tableaux en font souvent usage. Viennent après les Dominadotis , Trônes, Fertus , Principautés , Puissances , Esprits pesans, grosses intelligences, vs

Qu'on charge peu de saintes missions ; ,

Regardant tout, mais à tout inhabiles.

Les bras croisés, ils sont là sur deux files, Propres sans plus à garnir les gradins; A cet emploi se borne leur génie :

C'est ce qu'au bal nous autres sots humains Nous appelons faire tapisserie.

Du ciel ensuite an ivent les guerriers .

Les généraux , colonels , officiers ,

Connus là-haut sous le titre d'^' changes ,

Le sabre en main, conduisent leurs phalanges.

Sous les drapeaux les Anges réunis

Sont par Jésus inspectés et bénis.

De gaze fine une robe légère,

Un casque d'or à panage flottant.

Un bouclier, un tranchant cimeterre,

De ces guerriers forment raccoutremcnt.

Du Paradis la milice innombrable

Obéissait au valeureux Michel ,

Qui souj ses pieds a terrassé le diable.

Pour suppléans il a ce Gabriel,

Beau messager, que la vierge Marie Toujours protège, et l'adroit Raphaël, Qui sut jadis avec un peu de fiel Désaveugler le bonhonime Tobie.

Plus bas enfin on voit tous les élus Dans le parterre ensemble confondus.

Plusieurs, dit-on, vantés par la légende. N'en sont pas moins des saints de contrebande De francs vauriens pour tels bien reconnus , ijPar la cabale au ciel sont parvenus.

Tvlais quel remède ? Un caprice du pape } D'un réprouvé peut faire un bienheureux. En vain Satan lui réservait ses feux:

Sa bulle en main à l'enfer il écîiappe. Sans peine donc on entre en Paradis, Lorsque dans Rome on a quelques amis.

Du saint trio l'œil avec complaissance Erra long-temps sur sa nombreuse cour; C'était pour lui nouvelle jouissance; Puis il se lève, et dit : « Jusqu'à ce jour, Errant, banni, vexé par l'injustice, Je ne pouvais régler votre service ; Mais à présent je triomphe à mon tour ; Me voilà dieu : du céleste séjour Il faut fixer l'éternelle police.

Je veux d'abord une garde d'h-mneur Autour de moi ; car je suis le Seigneur, Entendez- vous ? et j'aime qu'on me garde. Trois fois par jour ÏJngehs sonnera : Devant mon trône ou se rassemblera , Et d"y manquer qu'aucun ne se hasarde.

Pendant une heure en contemplation , Vous jouirez de celle vision Que les savans nomment intuitive.

Exprès pour vous, de ma gloire trop vive

♦ J'adoucirai l'éclat et le fracas ; Vos faibles yeux n'y résisteraient pas; Vous chanterez , car le plein chant m'amuse, Et sur ce point je n'admets pas d'excuse; Vous chanterez VExcehis gtoria ; Et des noêls, et des Alléluia.

Vous me louerez , car j'aime la louange ; Vous me louerez , car je suis le Seigneur, Le Seigneur Dieu , le dieu fort et vengeur. Entendez- vous? et je veux qu'on s'arrange Pour me louer et ne louer que moi!

Je suis jaloux , je ne sais pas pourquoi. Sur ce, partez; veillez sur vos églises , Et des païens redoutez le* surprises. »>

Chacun s'éloigne avec docilité.

Le Saint-Esprit, et le Fils et le Père ,

Près de la Vierge au fond du sanctuaire

Sont réunis en petit comité.

Leur entretien a de quoi nous instruire ,

Et mot à mot je dois vous le redire.

liE PÈRE.

Con venez-en , chez le sot genre humain Nous avons fait un rapide chemin.

En vérité , lorsque dans une étable Ma pauvre mère accoucha sans secours ; Lorsqu'à vingt ans, oisif et misérable, Au pain d'autrui j'avais souvent recours ; Lorsqu'avec peine un docteur charitable M'apprit h lire, et que dans mes levons Du roi David j'expliquais les chansons ; Interrogé par Anne le pontife, Remis ensuite à son gendre Caïphe, Quand je me vis, de fouetteurs entouré, Par ce Caïphe à Pilale livré.

Par ce Pilale envoyé chez Hérode , Qui voulait voir le prophète à la mode, EiparHérodrtà Pilateiendu., Puis sur ma croix Iristemeol étendu; Certes alors je ne prévoyais guère Ce qui m'arrive. On paî-le de mystères , Notre succès est le premier de tous.

tE SA NT- ESPRIT.

D'autres l'auraient obtenu comme nous.

Le changement à l'homme est nécessaire :

En fait d'erreur, il choisit la dernière.

Dieu, le vrai Dieu, l'unique et l'éternel,

En le créant lui dit : « Sois immortel.

Je t'ai donné pour loi ta conscience;

Au bien toujours elle conduit tes pas;

Elle est ton juge au-delà du trépas ;

Elle punit, pardonne ou récompense. »

Rien de plus simple ; aussi l'homme trouva

Ce fond trop pâle, et soudain le broda.

Il se fit donc des dieux moins invisibles,

Moins grands, moins bons , et surtout plus terribles.

Aux sages lois écrites dans son cœm-

Il ajouta des notes, des oracles.

Un évangile , et toujours des miracles.

Le seul remords ne fait pas assez peur;

Il lui fallut des serpens , des furies,

De gros vautours, de hideuses harpies ,

Des coups de fouets, de fourches, de boyaux,

A tour de bras appliqués sur le dos ;

Des lacs brûlans et sans fond et sans bornes.

Des cris, des pkurs, des diables et des cornes ,

Et tout cela pendant l'éternité.

Mais des vertus quelle est la récompense.^

Nouveau travail , nouvelle extravagance.

D'après ces goûts cliacun à volonté

Se fait au ciel un séjour enchanté.

La vieille y prend im visage de rose ; Le libertin y baise avec transport Ce qui lui plaît; le faible y devient fort ; Des élémens Tambitieux dispose; Celui-ci boit, celui-là fume et dort; L'un n'y fait rien ; nous auties , pas grand'chose ; Car l'homme, hélas î mesquin dans ses désirs, Se connaît mieux eu tourmens qu'en plaisirs. Quoi qu'il eu soit, crédule il nous adore ; Profitons-en. Jupiter passera, Nous passerons , et bien d'autres encore • Un seul demeure , un seul fut et sera.

LE PÈRE

Amen , amen. Ce sermon d'évangile M'a paru long , et j'allais m'eudormir.

Votre conseil n'en est pas moins utile : Sur notre autel il faut nous affermir ; Et profitons du pouvoir qu'on nous prête. Profitons-en su» l'heure. A moi, les vents! Soufflez , sifflez, je veux une tempête.

JÉSUS- CHRIST

Voyez combien il sont obéissans !

Déjà du jour les rayons s'obcurcissent ; Sur l'horizon les vapeurs s'épaississent; Jusqu'au zénith les nuages poussés , Noirs , menaçaîis , l'un sur Tautre entassés , Surchargent l'air de leur masse immobile : Ed vérité, l'on n'e?t pas plus docile,

LE PÈRE

Savez-vous bien qu'un bel orage est beau.'*

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