‹ uvres complètes d'Évariste Parny, poète célèbre (volume 2)Chapitre 14 sur 61 · CHANT NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHANT NEUVIÈME

Minerve raconte ce qu'elle a vu dans les paradis des différentes nations. Ees dieux du nord viennent au secours des dieux païens^ Occupations nocturnes dans un couvent de femmes.

Durant le jour, frileux et sédentaire, Au coin du fsu qu'ont attisé mes mains , Contre l'hiver j'exhale mes chagrins , Et mon ami sourit de ma colère.

Le temps se passe en frivoles discours. Mais quand la nuit au milieu de son cours Entre deux draps sagement me rappelle, Quand du sommeil lî tranquille douceur Dans tous mes sens se glisse avec lenteur,

DES DIEUX. Iî:-

Un songe heureux m'emporte sur son aile ; Je pars, je vole au bout de l'univci-s; De Tavernier j'achève les voyages; Ainsi que lui de vingt peuples divers Je fais les mœurs, j'invente les usages; Olaïti me retarde un moment, Sur le Japon je passe brusquement , Je vois la Chine, et traversant l'Asie, Avec le jour j'arrive en Géorgie.

Arrêtons-nous un peu -.femme eA jol e Ne font qu'un mol dans ce pays charmant; J'y veux rester : mais mou guide m'entraiue. Et dans Paris son aile me ramène.

C'était au ciel qu'il fallait me porter. J'aurais suivi Minerve dans sa course; Et du midi voyageant jusqu'à l'ourse , J'aurais pu voir ce que je vais compter.

Voilà Minerve; elle parle: on écoute:

« Grand Jupiter, et vous, dieux immortels,

Ou qui du moins jadis passiez pour tels,

A votre avis j'ai bien tardé sans doute;

L'impatience allonge les instans:

Vous jugerez si j'ai perdu mon temps.

Vers midi d'abord j'ai pris ma course.

Les dieux du Nil , que j'ai vus les premiers.

M'ont fait accueil; mais ils sont peu guerriers.'

Dans uu combat quelle faible ressonrcc

Qu'un b(Kuf Apis, des poireaux, un faucon.

Une cigogne, une chienne , un ognon!

Au Sénégal je trouve une rivière.

Un arbre antique aux rameaux étendus.

Et des serpens de venins dépourvus.

Ces immortels n'élaient pas mon affaire.

Je tourne à gauche, et soudain j'aperçois

Un ridicule et grotesque assemblage

B'objets mêlés sans dessein et sans choix.

D'un peuple noir ils se disent l'ouvrage.

Dans ce pays chaque homme est créateur.

Lorsqu'au matin, d'une main diligente

Ouvrant sa hutte, il reprend son labeur,

Ce qui d'abord à ses yeux se présente

Devient son dieu , sou gris-gris , son sauveur.

Durant le jour dans le ciel il le niche;

La fin du jour esi ceWe du fétiche.

Le lendemain autre opération,

Nouveau gris-gris , même adoration.

Pendant la nuit tout ce peuple est athée.

D'un prompt succès je nj'étais trop flattée.

Cherchant partout, ne trouvant jamais rien,.

Enfin j'arrive à l'olympe indien.

Je comptais peu sur l'aîné des trois frères,

Le grand Brama : l'emploi de créateur

Ne permet point les combats sanguinaires.

Le bon Vistnou, dont le soin protecteur

Conserve tout , déteste aussi les guerres.

Au seul Shiven j'adresse mes prières.

«< De mon métier, moi, je suis destructeur,

Me répond- il , et je m'en fais honneur.

Mais de Brama je connais l'insolence:

Tout irait mal ici dans mon absence.

Tu sais sans doute^ ou bien tu ne sais pas ,

Qu'au temps jadis il épousa sa mère;

A lui permis : d'une fille il fut le père.

Un jour qu'au loin j'avais porte mes pas,

A cette tille il trouve des appas ,

Et la surprend dans un lieu solitaire.

Elle s'enfuit : pour mieux courir après ,

Il prend d'un cerf la forme et la vitesse ,

H la poursuit à travers les forets,

La joint , l'arrête; et forçant sa faiblesse.

Il la viole. Il fallait le punir.

Et de ma nièce au moins venger l'injure. Le bon Vistnou n'y pouvait consentir ; Tout châtiment répugne à sa nature.

Je m'en chargeai. Le drôle en ce temps-là Dressait en l'air cinq têtes bien comptées. J'en arrache une, et dûment soufletées Je lui laissai les quatre que voilà.

Si je quittais les indiens domaines, Monsieur Erama ferait encore des siennes ; Visttfou pourrait travailler avec fruit , Et réparer tout ce que j'ai détruit , Je reste donc. Mon chagrin est extrême ^

(Et cet aveu ne doit pas t'étonner) De ne pouvoir ensemble exterminer Tes ennemis, tes amis, eî toi-même.»

D'un tel discours je ne m'offensai pas ; Il était juste et dans son caractère.

Je repris donc ma route solitaire; Vers le Japon je dirigeai me.s pas.

Mon espérance y fut encor trom pée.

De ce pays des singes sont les dieux.

De leur laideur je fus d'abord frappée ; Mais, à leurs traits accoutumant mes yeux , Je saluai ces confrères étranges , A leur beauté je donnai des louanges , El je finis par leur parler de nous.

Avec sang-froid ils m'écoutèrent tous.

Au dernier mot ils firent deux grimaces; Une gambade et trois sauts périlleux; Puis, reprenant un air majestueux, Le plus âgé me dit .« Dans vos disgrâces Aticun de nous ne peut vous secourir.

Nous n'avons pas un instant de loisir.

Dès le matin au temple il faut descendre, Et rester là (;loués sur notre autel Jusques au soir : c'e^it un ennui morlei.

Par le sommeil nous laissons-irous surprendre,

On nous secoue , on nous force d'entendre

Des oraisons le refrain éternel.

Le dîner vient ; de plats on nous ehloure ,

Et de bonbons sans pitié l'on nous bourre.

Il faut manger, ou le peuple dévot

Aux médecins livrerait aussitôt

Notre santé, qu'il croirait affaiblie.

Voyez un peu quelle chienne de vie! «

En finissant, la cabriole il fait;

El d'un seul saut il descend sur la terre.

Je m'en allai répeter ma prière.

A d'autres dieux, mais toujours sans effet.

Dans un recoin laissant les deux principes

Vieillis par l'âge et de faim languissans ,

Je vis ailleurs deux objets indécens ,

Tout enfumés de la vapeur des pipes ,

L'un masculin et l'autre féminin ,

Énormes , noirs , velus , affreux enfin ,

Droits sur des pots ainsi que des tulipes.

Je ne pouvais rien offrir au dernier;

L'autre s'offrait à moi : je passai vite,

Et, traversant un hémisphère entier,

Au grand Odin je fis une visite.

Là le succès surpassa mon espoir.

Odin nous aime , il prend notre défense

Suivi des siens sur mes pas il s'avance;

Avec honneur il faut le recevoir. -

Elle achevait ces paroles flatteuses,

Et tout à coup des phalanges nombreuses.

Fondant du nord , couvrent le firmament.

Le vif HeimdaU les devance et les guide.

De cet argus l'œil perdant et rapide

Devant Odin veille éternellement.

Du lîaul des cieux il voit, dit-on, sans peine

Au fond des mers la perle se former ; Sa une oreille entend l'herbe germer, Et des brebis croître la douce laine.

Au large fer qui pend à son côté, A son front calme où siège la fierté, A ses sourcils , à sa haute sJature , A sa démarche, à sa brillante armure , Au foudre énorme allumé dans sa main , Ou reconnaît le redoutable Odin.

Son vaillant fils,Thor, commande aux nuage»; Son doigt puissant dirige l€s orages.

Il monte un char de panaches orné , Et par deux boucs rapidement traîné.

Ses gants de fer et sa lourde massue Des plus hardis épouvantent la vue.

Par lui lancée ainsi qu'un javelot, Dans le combat toujours l'arme terrible Frappe le but ,«t revient aussitôt.

Le loup Fenris, des loups le plus horrible, Qui doit enfin dévorer l'univers , Pour un seul jour a vu briser ses fers. Admirez-vous les trois filles chéries Du fier Odin, les belles Valkyries ?

Des lances d'or arment leurs blanches mains; Blanc est leur casque, et blanche leur armure Et blancs encor sont leurs coursiers divins : Leur bras toujours porte une atteinte sûre. Voyez plus loin, voyez ces autres dieux , Dont l'air féroce épouvante les yeux.

"Voyez aussi cette foule innombrable.

Robuste , étrange, altière; infatigable , De combâttans unis sous leurs drapeaux.

De ces guerriers I3 moindre est un héros. Le faible a lort chez ces durs Scandinaves : ur paradis ne racôit que des braves.

On en bannit la grâce et les attraits D'un sexe tendre et formé pour te paix. Là n'entre point Je soldat sans courage Qui recula dans le champ du carnage, L'infortuné que la fièvre vainquit.

Ni le vieillard qui succomba sous l'âge : Malheur et houle à qui meurt dans son lit !

Au son guerrier des brillantes fanfares , Les dieux païens en bataille attendaient. Humiliés, entre eux ils répétaient :

Puisqu'il le faut , Jionorons ces barbares. Mais Jupiter fit un signe; on se tut.

Odin approche; on remplit son attente ; Aux champs l'on bat; les armes on présente Et des drapeaux on donne le salut.

Très satisfait , poliment il s'avance Vers Jupiter qui s'avançait aussi; Et lui serrant la main : « Sois mon ami ; Je suis le tien ; marchons en diligence ; Point de discours: demain, je t'en réponds , Dans Ion palais ensemble nous boirons. »

Ce Scandinave oubliait que le sage

Boit sobrement, et ne répond de rien.

Il se repose en vain sur son courage.

De notre toi digne et nouveau soutien ,

A ses sermens Priape était fidèle.

Un prompt succès a couronné sou zèle.

Sa voix prêchait l'obéissance aux grands ,

Aux chefs , aux rois, fussent-ils des tyrans :

Aussi les rois, et les chefs , et les grands ,

Favorisaient ses vastes entreprises.

De toutes parts s'élèvent des églises.

De saints châteaux et de riches couvents.

Sur sou autel tranquille et recueillie.

JDESI31EUX. MQ

La Ti'inité, dans un repos flatteur , S^applaudissait de riiumaine folie, Et contemplait sa future grandeur.

Ce sont plaisirs que Ton nomme ineffables. Avec Panther et quelques saints aimables La Vierge alors discourait à l'écart.

Sur l'avenir on parlait au hasard.

Leurs yeux voulaient et ne pouvaient y lire Les lois, les mœurs et les goûts clandestins, Et les secrets des (;ouvents féminins.

« Facilement je pourrai vous instruire Leur dit Panther : de ces secrets piquans Que votre zèle à deviner s'applique , Un joli songe , un songe prophétique , M'a cette nuit occupé très-long -temps.

Je crus entrer chez les Visitandiues, Minuit sonnait : sans doute après matines Les jeunes sœurs ont repris leur sommeil. Je vais sans bruit de cellule en ctilule. Vous soupirez, belle et dévote Ursule. Qui peut ainsi causer votre réveil ?

Avez-vous vu le démon dans un songe i* Non , le démon ne' fait pas soupirer.

C'était un ange, et je n'ose assurer Que vous preniez quelque goût au mensonge; Mais ces yeux bleus qui s'ouvrent à regret , Cet abandon , cette molle attitude , Parlent assez ; de la béatitude L'ange à coup sûr vous a dit le secret.

N'écartez point, jeune et modeste HorteUne , Le voile épais dont le poids vous offeii>ie? Il e<t utile. Où va donc votre main?

D'un sein de neige efflcnirant le «^atin , Négligemment '^'égare l'inconstante.

Moins sage encore... Arrêtez, imprud.ente,

Et n'ôtez rien au trésor de l'amour :

De ce trésor vou à rendrez compte un jour. Là sur l'albâtre on voit naître l'cbène , El sous rébène une rose s'ouvrir ; Mais jaune encore elle s'ouvrait à peine , Un joli doigt, qu'assouplit le désir, En l'effeuillant y cherche le plaisir.

Plus loin je vis la fervente Cécile.

Un long roman charmait sa longue nuit.

Des voluptés ce brûlant Évangile

La fait rêver, et l'enflamme et l'instruit.

Dans les ennuis d'une sainle clôttire , L'art peut du moins remplacer la nature. Certain bijou qui d 'un sexe chéri Offre l'image et le trait favori , Sert de Zoé la langueur amoureuse.

Sur l'oratoire où Jésus est présent Fume déjà le lait adoucissant.

Poursuis , Zoé; sans risque , sois heureuse. Ces amans-là ne sont point indiscrets , Point négligens , et ne trompent jamais.

Vous écrivez ! à qui donc , jeune Claire ? Lisons : « En vain mon inflexible père De mon bonheur interrompit le cours; Je fus à toi : j'y veux être toujours, Au fond du cœur je garde ton image; De tes baisers j'y conserve le feu.

Esclave ou libre , aimer est mon partage ; Tu seras seul et ma vie et mon dieu.» Infortunée ! au moment où ton âme Sur le papier épanche ses soupirs , Une autre Claire à l'objet de ta flamme , Vient d'accorder d'infidèles plaisirs.

Combien Açnès de ces vierges diffère !

Un sommeil pur va fermer sa paupière ; Elle a fini sa nocturne oraison.

Du monastère Agnès est le modèle :

Tous les huit jours cette sainte Douvelle De ses péchés fait la confession; Mais quels péchés! un innocent mensori^e, Durant la messe une distraction , Le mot d'amour prononcé dans un songe , Quelques regards jetés sur le miroir , Quelques soupirs échappés au parloir, ■ Pensers confus touchant le mariage A ses attraits pour jamais interdit, Et quelque trouble, alors que son esprit De ce bonheur veut se faire une image. Le confesseur , de ses doigts paternels , Forme le signe au démon redoutable; Puis en latin il absout le coupable De ses péchés qu'elle croyait mortels.

Dans ce couvent , s'il faut être sincère , Toutes les sœurs ne sont pas des Agnès : Mais à confesse on ne redit jamais Certains péchés ; c'est assez de les fîiire.

A l'amitié cependant on peut bien

Les avouer ; et trois jeunes professes

Que j'entendis dans un libre entretien

Se confiaient leurs goûts et leurs faiblesses.

L'une commence : « Hélas ! pour mon malheur

J'aimais Florval ; et comme l'hyménée

Dut à la sienne unir ma destinée ,

Je cachai peu le penchant de mon cœur.

Il est si doux d'avouer que l'on aime !

Ce joli mot échappe de lui-même,

Et sur la bouche il vient à chaque instant ;

Il plaît surtout à celui qui l'entend.

Oui, de Florval il redoubla l'ivresse.

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