III. II
A mes genoux tout-à-coup prosterné y
Il s'écria d'un ton passionné :
« O de mon cœur l'épouse et la maîtresse f
Dans le désir je languis et je meurs.
Me faudra-t-il, pour complaire à l'usage.
Du seul devoir attendre ses faveurs
Qui de l'amour doivent être le gage ? »
Je l'avoûrai , je ne répondis rien ,
Et son discours me parut sans réplique.
De mon silence il profita trop bien.
Ingrat Florval ! Imprudente Angélique !
Plaisir trompeur, et pourtant regretté !
Je m'enchaînai par ces mêmes caresses
Qui préparaient son infidélité.
£ienlôt Florval retira ses promesses ;
Il me laissa l'amour et les remords.
Pour l'oublier je fis de. longs efforts.
Mais sans succès. De larmes abreuvée,
Je pris le monde et moi-même en horreur^
Et dans ce cloître où je fus élevée
Je vins cacher ma honte et ma douleur.
Hélas ! j'eus tort. On dit que sur son aile
Le temps emporte et nos biens et nos maux ]
Oui , le temps seul m'eût rendu le repos ,
Et j'aurais pu remplacer l'infidèle.
Quelques soupirs terminent ce récit.
Thècle à son tour prend la parole, et dit : « Mon amour est assez singulière.
J'aimais aussi , car on aime toujours ; A dix-sept ans qu'a-t-on de mieux à faire? Kien, si ce n'est d'épouser ses amours. Ce mieux pourtant déplaisait à mon père. Pour le fléchir mes pleurs coulaient en vain. De sa rigueur je ne sais point la caase , Mais à Nelson il refusa ma main.
Moi r je jurai qu'il aiurait autre chose. Je tins parole. « Il nous reste un moyen , Dis-je à Nelson , un seul ; que ton amante Devienne mère; alors il faudra bien Qu'à nous unir ma famille consente. »
D'un tel discours il parut enchanté j Et ce projet , soudain exécuté , Le fut si bien , qu'une taille moins fine Trahit bientôt ma flamme clandestine.
A cet aspect, mon père furieux.
Loin de hâter un hymwn nécessaire , Avec dépit m'éloigna de ses yeux.
Cinq mois après vainement je fus mère : .Dans ce ce cachot son injuste courroux Ensevelit mes parens trop faciles , Mes dix-huit ans désormais inutiles.
Et ces attraits dont l'empire est si doux. »
« Des miens encor je n'ai pu faire usage. Dit sœur Inès; mais mon jeune cousin Y pourvoira peut-être dès demain.
éReau comme un ange, il en a le langage, Pour lui souvent je descends au parloir ; J'aime à l'entendre, et surtout à le voir. Ses yeux charmans, où le désir pétille , Semblent toujours se plaindre et demander ; El quelquefois j'ose tout accorder.
Vaine faveur! l'inexorable grille S'oppose à tout , et défend le plaisir. Nous y touchons , sans pouvoir le saisir. Mon ami veut.... mais il veut l'impossible. Enfin hier, en déplorant son sort , Cet insensé me dit avec transport :
« A mes tourmens si vous étiez sensible , Si vous m'aimiez! — Eh bien, si je t'aimais ? — Non , chère Inès , vous n'oserez jamais ;
Tout VOUS élonne, et vous craignez sans ces^e.
— Vovons. — Un mur entoure le jardin; Pour le franchir il faut un peu d'adresse ; J'en ai beaucoup. — Imprudent ! quel dessein !
— Et vous m'aimez ?-*Peux-tu bien entreprendre...
— Oui, je peux tout pour aller jusqu'à toi. —Mais au jardin je ne saurais descendre ; Et les verroux qui se ferment sur moi T'arrêteront. -^ Laisse de la fenêtre Tomber deux draps attachés bout à bout. —Risquer tes jours! — L'amour estun grand maître, Charmante Inès, et je réponds de tout. »
Par ce discours, par sa persévérance , Il a vaincu ma longue résistance.
Et j'ai dit oui. Demain donc il viendra. . Dieu ! quel moment ! De tout ce qu'il fera Je vous promets l'entière confidence. »
A demain donc , Inès , car je prétends
Du rendez- vous entendre aussi l'histoire.
J'avais pensé que la jeune Victoire
Plus sagement occupait ses instans. «
J'entre , et je vois une cellule étroite ,
Un oratoire élégamment orné ,
Un Christ à gauche , une Vierge à la droite ,
Un bois grossier en table façonné.
Un lit sans plumé au sommeil destiné ,
Au sommeil seul ; Victoire est si modeste !
Un homme arrive'; ô vengeance céleste !
Anges discrets, vierges du Paradis,
Détournez -vous , fermez vos yeux bénis.
A femme jeune et sûre de ses charmes
La nudité ne. cause point d'alarmes.
Le voile tombe, et laisse dispersés
De longs cheveux bouclés par la nature,
Et que le fer n'a jamais offensés.
Dieu 1 que d'allraits sous la toile et la bure ! Jamais Venus , dans les bras d'un amant Ne fut plus tendre et plus ingénieuse.
La volupté tranquille et paresseuse Prend chez Vicîoire un air d'empoTtement. L'entendez-Tous .!* « Innocentes faiblesses i O de l'amour ineffablç douceur !
Ange du ciel , ange de mon bonheur.
Le Paradis ne vaut pas tes caresses, »
Dans ce couvent c'est en vain qti'il fait nuit , Et de vingts sœurs pas une ne sommeille. Luce dormait , la voilà qui s'éveille , Et chez Thérèse elle arrive sans bruit. Pour quel dessein ? Ces compagnes fidèles . Veulent sans doute échanger leurs secrets. Non , le silence est observé par elles ', • Mais un seul lit a reçu leurs attraits. L'une à la iols et se lait et soupire; D'un sexe absent l'autre usurpe l'empire. Voilà leurs corps dans un groupe chaîmant , Leurs jolis bras enlacés mollement , Leurs seins pressés qui s'enîlent avec peine. Le fol espoir, la vive émotion , De leurs baisers la douce illusion , Hâte ou suspçnd leur amoureuse haleine . La volupté les trompe tour-àtour; De vains désirs leur âme est consumée , Et quelquefois d'une bouche enflammée Sortent ces mots : Change mon sexe , Amour! Couple insens é l puisque dans la retraite Avec ses sens on emporte son cœur, Puisqu'on soupire , et puisque du b(ftîheur On cderche encore une image imparfaite, Brisez vos fers , cherch-ez loin des auleh Le bonheur même et des baisers réels.
/12a LA GUERRE
C'est sous mes yeax ce que fit (jéîestine. Depuis deux ans elle est Visitandiue.
Le jeune Elmou , qui la cliérit toujours , Par ses écrits à la fuite l'engage.
Belle, seijsible,au nicdin de ses jourâ, De sa prison elle bait l'esclavage :
Elle fuit donc. De sa chambre elle sort , Pâle de crainte $ et retournant la tête. Au premier pas elle tremble, et s'arrête Pour écouter : Nbn, dit-elle, tout dort. Puis elle avance et retient son haleine. Dans la longueur du corridor obscur Pour s'appuyer sa main cherche le mur, Et sur l'orteil son pied se pose à peine. Elle descend l'escalier tortueux.
Ce fer léger que l'art industrieux Façonne exprès pour aider le mystère.
Ce fer proscrit est souvent nécessaire , De la serrure il tourne les ressorts Sans aucun bruit, sans bruit on le retire, Sur ses deux gonds la porte roule alors, L'Amour triomphe, et la Pudeur soupire.
Un mur épais entoure le verger ; Ëlmon y place une échelle propice ; Jusqu'au sommet il. parvient sans danger, Puis du sommet adroitement il glisse, Et l'espalier qui s'étendait sous lui Prête à ses pieds un favorable appui.
A terre il saute, et cherche son.amante. Elle arrivait incertaine et tremblante.
En revoyant robiet.qu'elle a pleuré , Elle rougit et jette un cri timide , Tombe sans fdrce, et sur la terre humide Penche aussitôt son front décoloré. .
Le jeune Ehnuu la prend évanouie.
Et la soutient dans ses bras caressans.
Ses pleurs , sa voix , ses baisers renaissans , A.vec lenteur la rendent à la vie.
Par des soupirs faiblement entendus Elle répond à cette voix chérie , A ces baisers si doux et si connus.* Son sein baigné de larmes étrangères S'enfle et palpite; elle ouvre ses paupières , Lève les yeux , regarde son amant , Et dans ses bras retombe mollement.
Ne tardons plus , dit Elmon , le temps presse. Piiis vers le muï il conduit sa maîtresse, Sur l'espalier place son pied tremblant. Guide ses mains et soutient sa faiblesse , Jusqu'au sommet l'enlève avec adresse , Fixe l'échelle , et sans risque descend. Leurs pas alors deviennent moins timides. Un char traîné par six coursiers rapides Les attendait: ils y montenttrjoyeux.
Tout en rêvant j^ les suivais des yeux. Le char s'éloigne , et roule vers la Suisse : Dans ce pays l'Hymen les unira.
Que Dieu vous garde, et qu'Amour vous bénisse! Criai-je alors ; ce cri me réveilla. »